‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 21 sur 105 · CHAPITRE TT · texte numérisé non relu

CHAPITRE TT

« Bientôt nos galéres perdent Ta terre ( vue; le ciel s'étend au-dessus de nous; ki mer tout autour ; la pluie tombe en épaisse ondées sur nos têtes, et la nuit couvre {| ses nuées sombres la plaine liquide, La floit dispersée, se répand sur mille chemins,

Noise Du haut des antennes, on distingue une terre s'élevant comme un nuage lon:

tin; les cimes des montagnes confirmenté cel espoir. »

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Dès le lendemain matin, nous pouvions constater qu'en: disant adieu à la patrie, nous quittions aussi le soleil «ik le ciel bleu ; de sombres nuages gris obscurcissaient lats mosphère, rayée d’une pluie maussade et continue. Brume” et vent debout, telle fut notre condition normale pendantk bien des jours. De temps à autre, de courtes périodes del calme permettaient d'allumer les fourneaux ; mai presque invariablement, dès que le mécanicien annon: çait € la vapeur prête », l'officier de quart signalait de son banc l'apparition d’une brise, toujours orientée dans une direction contraire à nos besoins. ë

Le 5 juin, afin d'activer nos mouvements, le capitainek donna au Valeureux lordre d'agir comme s'il n'ettss pas navigué avec un officier de plus haut rang, et de sth

rendre de son mieux à Disco, l'Alerte et la Découverte continuant à voguer de conserve.

Depuis le peu de jours que nous étions en mer, nous avions déjà pu constater les qualités excellentes de nos équipages. Tous et chacun manifestaient une bonne volonté parfaite, et la bienveillance mutuelle qui régnait parmi nos gens nous fut une grande satisfaction. Le surlendemain de lappareillage, les gabiers de lAlerte demandérent à faire leur tour au gouvernail, tout comme les simples matelots, corvée dont leur position les dispense ordinairement, Inutile de dire que cette requête fut accordée.

Les médecins s’occupaient sans relàche à étudier les capacités physiques de tous les membres de lexpédition, et quelques-uns d’entre nous protestaient en riant contre la tyrannie de ces messieurs qui les obligeaient de se soumettre à un système de torture mentale et corporelle non garanti par le gouvernement. On notait avec soin l’âge, la taille et Le poids; les dimensions de la poitrine, dont les forces respiratoires étaient évaluées au moyen dun instrument nommé le spiromètre ; un thermomètre clinique inséré dans la bouche, et y maintenu pendant une période interminable, constatait la température du sang, Cette « géhenne » qu’on nous infligeait au nom de la science, voici en quels termes la décrivait un des nôtres dont les rapports avec la marine de l'État ne dataient encore que de peu de jours: « Sans la moindre cérémonie, ils mettent le grappin sur moi; on me tourne, on me retourne, on m’aune sur toutes les coutures; on m'accroupit dans des balances pour me peser, on m'adresse les questions les plus impertinentes sur mon âge et sur mes antécédents de famille; on place un horrible engin dans ma cavité buccale et je suis condamné à y garder une heure et plus cette « poire d'angoisse » ; on

me force enfin à souffler dans je ne sais quelle machine jusqu’à ce qu'il ne reste plus un atome d'air dans mon pauvre corps ! » Le résultat de toutes les expériences fut düment enregistré pour être comparé plus tard avec des observations similaires prises au retour de l’expédition, en vue de déterminer les effets du genre de vie que nous allions mener dans les régions boréales, sur notre développement physique.

Aiguisé par l’air vif de la mer, l'appétit des officiers devenait tellement féroce, que notre digne commissaire s'inquiétait sérieusement; les vivres embarqués pourraient-ils suffire à ce taux de consommation ?

Dès le cinquième jour du voyage, on avait mis les deux compagnies au régime du jus de citron ; ce médicament passe pour un antiscorbutique indispensable, aussi fallait-il s'arranger de manière que personne n’en esquivät la dose quotidienne. On décida donc qu'un peu avant midi, l’équipage entier défilerait sur le gaillard d’arrière pour ingurgiter ledit prophylactique ; et ainsi fut-il pendant les dix-huit mois que dura notre mission. Un ou deux des hommes éprouvaient pour ce remède une aversion réelle que peu à peu on parvint à leur faire surmonter en commençant par une ration plus modeste.

L'espace dont nous disposions à bord était tellement !

restreint que les officiers n’avaient pu emporter qu'une très petite provision de bière. Le commissariat était lar-

gement muni de vins et de liqueurs, mais, dans le cas où :

l’expédition devrait se prolonger au delà de deux ans, il fallait économiser nos richesses, et l’on ne nous donnait par jour que deux verres de xérès; par semaine, un de porto ou de madère; une bouteille d'eau-de-vie ou de wiskhey devait faire quatorze ou quinze jours. Aux dîners d'anniversaires ou autres grandes occasions, on servail du porto au dessert.

brassé deux tonneaux d'ale à notre destination expresse : c'était une boisson « splendide », «un montant », disait un de nos hommes, € que, du coup, les cheveux vous en frisaient sur la tête ! »

Le mauvais temps régna sans partage pendant toute la traversée de l'Atlantique ; rafale après rafale, bou‘rasque aprés bourrasque! Encore si elles avaient soufflé du € bon coin! » Mais semblable chance n’était pas faite pour nous!

Jamais appellation ne fut plus appropriée que celle de notre petite Alerte. Impossible d'imaginer une demeure plus mobile ; impossible d’y conserver la moindre chose en place. Un jour, en entrant dans ma cabine, je fus vraiment démonté, en apercevant le contenu de l’encrier former des rivières noires sur le tapis cramoisi qui recouvrait ma table; mais à quoi bon se plaindre? je ne pus que me rappeler la boutade de lord Dorset :

Papier, plumes, encre, et nous avec eux, Sarabandons sur les flots bleus.

La pétulance, par malheur, n’est pas son unique délaut; elle devient de plus en plus humide, en dépit du soin que nous avons pris de latter hermétiquement, puis de recouvrir d’un prélart, tous les œils-de-bœuf, toutes les écoutilles, pour que l’eau n’y puisse pénétrer. Mais, par les gros temps qui nous assiègent, aucune précaution ne saurait maintenir en état l’intérieur d’un aussi petit bàtiment,

Le 13, les rafales soufflaient avec furie, soulevant une

Lier effrayante, et nous düûmes mettre en panne, presque à sec de toile. Pendant la nuit, un grand vapeur, sans

EN ROUTE POUR DISCO. 15 La maison Allsopp avait, par l’ordre du gouvernement, | | us , À s] : ae ? pp le : ,.

doute dirigé sur Québec, passa si près de nous, qu'il | | | |

fallut brûler des feux bleus pour lavertir de notre présence et faire qu'il nous évitât.

Quelques moments après, une lame gigantesque enlevait notre baleinière, placée à tribord ; notre conserve perdit également la sienne. Confinés dans des cages sur le pont, les poules et poulets périrent misérablement ; il n'en réchappa que deux. La viande fraiche commençait à être rare, et j'avoue sans vergogne qu'on se résigna cou- ‘ageusement à voir les volailles noyées former la base de nos menus pendant un certain nombre de jours. Cet ouragan nous sépara de la Découverte, que nous ne revimes pas avant notre arrivée dans les parages de Disco.

A peine vous remettions-nous des effets d’une tempête qu'une autre venait nous assaillir; on se consolait en pensant que tous ces grains activaient la débèele dans la baie de Melville et poussaient les glaces hors du détroit de Davis.

Les déconforts de toutes sortes amenés par ces maujais temps continuels, n’éteignaient en aucune façon l’ardeur de quelques-uns de nos officiers à l'endroit des collections d'histoire naturelle, On raconte même (je donne le fait sous toutes réserves) qu'une nuit, et par un terrible roulis du navire, un paquet de mer déferla sur le pont et pénétra dans le carré, où l’eau coulait de droite à gauche et de gauche à droite, à chaque secousse de l’'Alerte. Un de nos plus enthousiastes moissonneurs dans le champ des investigations scientifiques était couché en ce moment; à la lueur de la lanterne, il lui semble découvrir quelque chose d’insolite dans ce petit océan € à domicile ». Il parvient à s'emparer d’un filet à main, et de son cadre, réussit à pêcher quelques-uns de ces mystérieux organismes. Seul, le microscope pourra jeter quelque lumière sur ces merveilles ! Il prépare l’instru-

ment; il regarde, palpitant d'espoir. Hélas! Ce sont tout simplement des graines de sarrazin, ayant fait partie du stock réservé à nos infortunés volatiles !

Notre marche est fort lente; plus d’une fois nous nous sommes trouvés plus éloignés que la veille du cap Farewell sur lequel se dirige le navire.

En approchant du détroit de Davis, on commence à discuter sur le lieu où nous verrons nos premières glaces, Un singulier empressement se manifeste pour faire connaissance avec l'ennemi et assiéger ses forteresses.

Le 25, encore à quelque distance du Groënland, nous rencontrons un navire gouvernant dans la direction opposée à la nôtre. Malgré le grand désir de plusieurs d’entre nous d'établir communication avec lui, nous passons trop loin pour profiter de cette occasion d’envoyer nos lettres au pays; à part nos deux compagnons, nous ne verrons pas sans doute d'autre bâtiment de bien des mois et nous le suivons des yeux avec un vif intérêt, C'était probablement quelque navire de Peterhead s’en retournant avec sa cargaison de eryolite, minerai très rare, et le seul qui, en Groënland, forme un article d'exportation. On ne le trouve qu’à Ivigtut (61° 10° N.), enclavé dans la roche granitique en masse épaisse et non en veines ou filons. Une compagnie privée fut fondée en 1857 pour l'exploitation de la eryolite; dès les neuf premières années, en quatre-vingts voyages, elle a rapporté qualorze mille tonnes; dans les neuf suivantes, elle est allée jusqu’à soixante-dix mille. — On en extrait de la soude et une alumine que rien ne peut égaler pour la teinture !,

A mesure que nous avançons vers le détroit de Davis nous apercevons de nombreux cétacés appartenant pour

1 Le Groënland, docteur Rink, p. 79.

la plupart à l'espèce que les marins nomment la baleine à gros nez. C'est l'Hyperoodon rostratus, où dauphin à bee mince; ila de six à huit mètres de longueur et porte des dents à la mâchoire inférieure; les baleiniers s’en occupent rarement, chacun de ces anhinaux fournissant à peine quelques centaines de livres de lard, Une baleine morte, une € bonne » cette fois, c’est-à-dire € franche » ou du Groënland (Balwna mysticetus), flottait sur la mer, Quelle aubaine pour un bâtiment pêcheur; vingt-cinq mille francs au moins ! Elle n’était pour nous d'aucune utilité, et lAlerte passa sans presque ralentir sa marche. L'eau en venait à la bouche des quartiers-maitres baleiniers qu’on avait engagés à bord en vue de la navigation parmi les glaces, et qui appartenaient aux deux ports essentiellement pêcheurs de Peterhead et de Dundée. Nous fûmes fort amusés de l’expression d’étonnement, où plutôt de scandale et de mépris, qui se peignit sur leur physionomie quand on donna lordre de continuer la route, Ge «poisson », car les pêcheurs nomment ainsi tous les cétacés qui fournissent de l'huile, aura dû être frappé par quelque harpon, s’en dégager et mourir de ses blessures ; ou bien il aura eu le dessous dans une lutte avec son ennemi invétéré, lépaulard à glaive (Orca gladiator) qui, toutes les fois que l'occasion s’en présente, pourchasse avee acharnement ces léviathans inoffensifs; un autre marsouin, le rorqual (Physalis antiquorum) se jouit sur les eaux; il est facile à distinguer de la baleine franche par la nageoire dorsale qui lui est particulière. On s'attaque rarement à ces monstres gigantesques, parfois longs de quatre-vingtdix pieds; Scoresby en à vu un qui en mesurait cent vingt, [ls ont la vie dure, et l’on n'en viendrait pas facilement à bout; du reste, malgré leur énorme volume, ils fournissent peu de lard : leur principale nourriture est la

Le Dauphin à bec mince. (Page 18.

EN ROUTE POUR DISCO. lu

morue : on en a trouvé de huit à neuf cents dans l’estomac d’un de ces cétacés; ils sillonnent les mers au sud et à l’ouest du Groënland.

Le 27, la baisse du thermomètre et une certaine lueur éclairant l’horizon nous annoncent, avec toutes les formes voulues, le voisinage immédiat des glaces. Le temps était brumeux et l'on prit des précautions minutieuses pour éviter des collisions avec les icebergs; tout admirablement belles que sont sous un ciel pur ces montagnes d'albâtre étincelant au soleil, elles offrent des dangers formidables si l’on ne s'en gare avec soin.

L'avertissement n'était pas inutile, car, à quatre heures de l'après-midi, nous rencontrions notre premier iceberg et faisions vapeur parmi des fragments épars du grand foe !,

Impossible de décrire l'excitation qui régnait à bord lorsque nous nous trouvämes en présence de cette glace au milieu de laquelle nous étions destinés à vivre pendant une quinzaine de mois. Pour la vieille expérience de quelques-uns d'entres nous, anciens navigateurs polaires, ce n'était qu'un regain des souvenirs d'antan, mais les non initiés contemplaient cette scène avec le plus ardent intérêt,

L'officier de quart, ambitieux de donner au navire le « baptême des glaces », et désirant encore plus gagner la bouteille de champagne que, je ne sais pourquoi, ces messieurs croyaient réservée à celui qui toucherait le premier fÎloe, marcha droit sur une de ces lourdes masses à moitié submergée. Le succès couronna ses efforts... mais tout ce qu'il retira de ce triomphe fut une admoneslation, très paternelle d’ailleurs, et le conseil d’être à l'avenir plus soigneux des appartenances de Sa Majesté

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