Floe, portion détachée d'un champ de glace
Britannique, en évitant avec soin les fragments qui pourraient déterminer une voie d’eau à l'avant du n° ire.
Le lendemain matin, on esten vue des montagnes hardies et coiffées de neige qui avoisinent le cap Désolation. Ce promontoire a gardé le nom, à lui donné en 1587 par le brave vieux John Davis dans son voyage de découvertes :
« Haulte estoit la terre et encompassée de monts puissants, couverts de niève, sans nuls tuquets, pascages, ne sable mesmement et la coste congelée par le long de deux lieues pleines, de telle guise que nulle nef ne pouvoit approchier. La noise gehaignante des glacons heurtez et la male aire dudit rivage furent telles qu’estrange marrison méhaigna nos esprits, et cuydant le lieu estre vaste et vuide de toute herbe ou creature ayant raison, et le nommai-ie Terre de Désolation. »
À partir de ce moment les icebergs se font de plus en plus nombreux; quelques-uns, de dimensions considérables, se dessinent dans le lointain comme des îles montagneuses. Nos hommes, déjà familiarisés avec ces hôtes de la mer polaire, s'amusent des jeux de mots que leur vue inspire au bel esprit du bord.
Les traînées de glace entre lesquelles chemine notre navire proviennent des débris de lénorme pack ! qui, selon toute probabilité, dérive le long de la côte orientale du Groënland pour être ensuite entraîné autour du cap Farewell. Immergés très profondément, ces fragments dangereux imposent une préoccupation constante pour la direction à donner au navire; pas n’est besoin de les heurter plus que l'ordonnance ne porte, et lAlerte est si
1%. Vaste étendue de glaces flottantes de toute forme et de toute origine, plus ou moins ontassées et soudées les unes aux autres, (Her
libre du Pôle.)
pesamment chargée que le moindre choc retentit d’une manière alarmante dans toute sa membrure.
Les phoques se prélassent paresseusement sur la glace, ou suivent dans notre sillage; ils nous regardent avec curiosité de leurs grands yeux noirs et rappellent d’une façon singulière certaines physionomies humaines; le triton fabuleux, la sirène des légendes, nous reviennent à l'esprit. Nos savants en distinguent deux espèces : le Pagomys fætidus ou rat des glaces, et le Pagophilus grænlandicus ou veau-marin du Groënland.
Les oiseaux de cette région planent autour du navire, nous escortant des journées entières, et animant la scène de leur présence joyeuse et bienvenue.
Le {°° juillet nous amène un soleil splendide; le ciel est clair, la mer brillante ; ce changement est accueilli avec bonheur après la perpétueile maussaderie du mois de juin; pas une ride ne plisse la surface des caux élincelantes et bleues. Çà et là, quelques glaçons nous rappellent notre proximité du cerele polaire, tandis que la fraicheur piquante de l'air et l’abaissement notable de la température ne nous permettent pas d'oublier que fa ligne neigeuse qui s'étend à l'horizon, c’est le sol glacé du Groënland ; non point la « Terre Verte » des anciennes sagas, mais des chaines majestueuses et désolées, veuves de toute végétalion et montant à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer.
À midi, nous arrivons au large d' petit établissement danois de Fiskernaes; puis on passe devant Godthaab, mais à trop grande distance pour en distinguer les habilants, voire même les habitations. C’est à Godthaab que, le 3 juillet 1721, Hans Egede aborda avec sa femme et ses enfants pour commencer son œuvre d'amour et de désintéressement au milieu des Esquimaux. Les institutions missionnaires par lui fondées et continuées par les Frères
Moraves, ont graduellement groupé en petites communautés chrétiennes toute la population du Groënland.
L'aspect de cette côte de la Terre-Verte impressionne vivement ceux qui ne sont pas encore familiarisés avec les paysages polaires. Les montagnes, à pointes si aiguës qu'à peine la neige se maintient sur leurs flancs escarpés et presque en falaises, sont coupées par des fiords grandioses et des gorges pénétrant au loin dans l'intérieur.
À notre grande joie, la Découverte nous rallia dans la journée; elle n’avait pas moins souffert que nous dans la traversée de l'Atlantique.
La carte indique l'approche des bas-fonds de Torske ; on prépare les dragues et les lignes; chacun s’occupe d'amorcer les engins, tout en rêvant à une suite de délicieux soupers de flétan et de morue fraiche. Les sondages donnent trente brasses; le navire s'arrête, et les hommes reçoivent la permission tant désirée. En un clin d'œil cinquante ou soixante cannes s’allongent sur les côtés de l'Alerte; nos pêcheurs restent deux bonnes heures en permanence ; mais les appâts les plus séduisants ne peuvent engager la gent aquatique à quitter le fond où elle persiste à nous bouder. La drague ne nous amène qu'un petit nombre d’échinodermes.
La nuit, nous passons près d’un iceberg de forme très curieuse. La vigie, d’abord, avait signalé une voile; celle-ci se change en une gigantesque colonnade basaltique, pour prendre ensuite l'apparence d’un phare.
Le 4 juillet, on traverse le cercle polaire arctique; Île jour va durer plusieurs semaines; du reste, les nuits, après être devenues de plus en plus courtes, ont entiérement disparu; lampes et bougies sont misès de côté, le soleil est notre uñique luminaire.
Deux jours après, nos deux navires mouillaient paisiblement dans la baie de Lievely, au large du petit établis-
EN ROUTE POUR DISCO. 23 sement danois de Godhavn. Quelque modeste qu’elle soit, cette résidence est l'établissement le plus important du Groënland nord, la demeure de l'inspecteur royal qui gouverne, avec une autorité absolue, la population mélangée de Danois et d’'Esquimaux qui habite la terre civilisée la plus septentrionale du globe.
Une salve de neuf coups, provenant d’une petite batlerie de canons minuscules, accueillit notre arrivée; la fumée en était à peine dissipée que l'inspecteur Krarup Smith montait à bord pour offrir ses bons services et l'hospitalité de son foyer aux membres de la mission, Rien de plus cordial que la réception que nous firent les habilants de la petite colonie; leur seul désir était de nous plaire et de nous aider en tout; aussi ne nous fallut-il pas longtemps pour devenir les amis sincères de cette population à l'esprit simple et candide.
« Foy de mon corps! voiey le port auquel vais lie virer Ja barre courbatue, Quittons le large, et mettons cap sur icelle terre, laquelle aisément discernée appert abritée des fortunes et tempestes qui mettent mal en poinet, »