SPENSER
Ce fut avec une vive satisfaction que nous sentimes enfin notre Alerte en repos après trente-quatre jours de secousses et d’agitations comme on n’en à pas souvent à la mer pendant une période aussi prolongée. Le langage et le roulis d’un petit navire au moindre mauvais temps, sont choses souverainement désagréables, et la paix d’un port bien abrité se laisse savourer, même par le plus grincheux des loups de mer. Mais quoique, pour quelques jours, nous fussions délivrés du € branle furieux des flots », notre courte escale à Godhav’n ne devait pas être une période de chômage: nous avions à embarquer notre charbon et l'énorme quantité de vivres et de provisions diverses que le Valeureux avait transportée pour nous.
Mais les journées sont longues; le soleil de minuit nous verse presque autant de clarté que celui des heures méridiennes, et si nos hommes travaillent plus long-
temps que d'habitude, on les dédommage de cette besogne supplémentaire par la permission de descendre le soir à Godhav’n et de danser en plein air avecles brunes et gaies beautés du pays.
Jamais on n'avait vu sur un navire de l'État tohubobu semblable à celui qui régna sur notre pont, dès que le dernier des colis du Valeureux Y eût été transporté. Les barils et les caisses gisaient sens dessus dessous parmi le charbon et les càbles ; tout sage premier lieutenant en eût perdu la tête; mais gens trop pratiques pour nous préoccuper des apparences, notre seul souci était de rassembler assez de provisions pour parer à tous les incidents possibles. L’entrepont offrait une réédition de Ta même scène ; à peine si l’on pouvait se faufiler d’un endroit à l'autre. Pour ajouter à ces agréments, vingt-quatre chiens esquimaux (plus tard nous en eûmes jusqu’à trente) furent achetés à Godhav'n en vue des voyages en traineau; meute: tapageuse et hurlante qui inaugura par une bataille acharnée sa prise de possession de nos quartiers. IT fallut pendant plusieurs Jours mettre à la chaîne les plus hargneux, pour main- {enir autour de nous un état de choses qui de loin ressemblät à la paix.
Querelles et coups de dents devaient cesser, ainsi que dans toute € communauté » de chiens de trait, lorsque l’un d’entre eux aurait gagné le rang suprême en triomphant de haute lutte de tous ses rivaux. À partir de ce moment, le vainqueur est le roi de la troupe; il gouverne ses sujets de la façon la plus despotique, réglant à la force de ses crocs les différentes contestations qui s'élévent autour de lui et se réservant le meilleur moreeau de la provende; les autres le lui cèdent avec la plus humble soumission; il est le seigneur et maitre de tous et en extorque un hommage servile.
Autant que faire se pouvait, on cantonna ces animaux sur Pavant du navire, où ils devinrent bientôt les enfants gatés de l'équipage.
Pour surveiller cette bande peu disciplinée, M. Krarup Smith voulut bien nous procurer un Esquimau qu'avec son fusil et son kavak on installa sur Alerte comme interprète et maitre des chiens », Le nouveau digniaire portait fièrement le nom de Frédérie; il avait la réputation d'être un chasseur habile et fortuné; certes, il n'était point beau, mais sa physionomie enjouée et sa bonne humeur invariable en firent bientôt l'ami de tous.
Le jour permanent de lété, que ne connaissaient pas encore la plupart des membres de l'expédition, échancrait d'une manière sérieuse nos heures de repos et de sommeil. «Les minuits étaient passés» que des bruits de musique, des éclats de voix nous arrivaient de la terre où les danses se poursuivaient avee un acharnement infatigable; de la mer s’élevaient des rires et des cris de joie, nos officiers s'amusant à courir des régates dans les petits bateaux à soufflet ou à essayer leur adresse sur Île kayak esquimau; or, conduire un de ces esquifs de fée est une œuvre des plus difficiles et dont on ne vient à bout qu'après un long entraînement.
Notre premier lieutenant, toutefois, fut une exception à la règle: canotier émérite dans toutes les parties du olobe, une embarcation de plus ne Peffrayait guère, et au grand étonnement des naturels, le kayak n'eût pas longtemps de secrets pour lui, W..., un autre de nos camarades, ne voulut pas rester en arrière et s'empressa d’en essaver à son tour; mais il n'avait pas donné quelques coups de pagaie que le kayak, faisant chapelle, se retournait sens dessus dessous avec le malheureux nautonier, la tête en bas et la partie inférieure du corps retenue dans le bateau par le tablier de cuir de phoque
(9ù o5v4d) S LAULS RUURAINI COM
solidement assujetti autour des jambes. Le danger était imminent, le secours ne pourrait arriver que trop tard ; mais, avec. 1e présence d'esprit admirable, notre homme défait ses bretelles et parvient à se glisser hors de la nef de perdition, y «laissant ses houzeaux » comme le renard de la fable.
Les amusements et les nombreux travaux auxquels tous les membres de la mission avaient à prendre part ne fai saient point oublier les intérêts de la science, On recueillit plusieurs séries complètes d'observations en vue de déterminer la force magnétique ; les appareils photographiques furent mis en réquisition; les géologues et les botanistes utilisèrent tous leurs instants de loisir, tandis que le premier lieutenant et M. Feilden, notre naturaliste, se rendirent en bateau à Ovifak pour y recueillir quelque information sur des météorites qu’on assurait y ètre tombées.
Le désir de € s’étirer les jambes » après un si long emprisonnement à bord était universel parmi nous ; aussi, officiers et matelots s’en donnèrent-ils à cœur joie d'une grimpade sur les hautes falaises de trachyte surjacentes au gneiss dans cette partie de l’île de Disco.
L'ascension du Lyngenmarkfjeld, chaîne de près de six cents mètres d'altitude moyenne et formant le côté nord du havre, nous offrit quelques difficultés. Nous primes terre dans une jolie petite baie où l'on voit les restes d’un vapeur baleinier, le Feu Follet, qui fut victime de la glace il y a une dizaine d'années, puis après avoir traversé la zone de végétation rabougrie mais abondante qui revêt la base de ces collines, nous escaladons, avec assez de peine, les falaises basaltiques pour arriver sur le manteau de neige qui en recouvre la cime. L'entreprise n'était pas sans danger par suite de l'action du gel sur les roches qui consti
tuent le rempart, Il suffisait parfois du choc le plus léger pour les voir se déliter, s'émietter et rouler sur la pente pendant des centaines de pieds, entrainant avec elles des masses de débris,
Mais de là-haut, quel spectacle ! Le continent groënlandais, cette € terre haulte et encompassée de monts puissants, couverts de niève», s'étale au loin sous nos regards, tandis qu’à nos pieds mêmes se découpe la rade de Lievely avec le pittoresque établissement de Godhav’n et nos trois navires, semblables à des jouets d'enfants, à l'ancre dans le port miniature. Les îles de la Baleine, qui parsèment la baie de Disco, sont dessinées comme sur une carte géographique; la mer paresseusement endormie est piquetée d'icebergs par centaines; en arrière, on distingue le grand fiord gelé de Jacobshav’n avec son glacier formidable; l'orée de l'estuaire est encombrée de débris énormes, fils du géant de cristal. À chaque inslant, un bruit prolongé comme celui de l'artillerie ou du tonnerre lointains, annonce la disruption d’un de ces blocs, la naissance d’une de ces îles merveilleuses.
Mais il nous fut impossible de jouir en paix de ce panorama splendide ; les moustiques nous harcelaient sans merci; leurs essaims altérés de sang nous pourchassérent depuis que nous posàmes les pieds sur le sol jusqu'à notre réintégration des canots.
€ Moucherolles pernoxieuses, et miges et culices innumerables volligeaient à l’entour; chacune infigeant son dard moult subtil en nostre corps crucié ; et de la mauvaiseté de iceux et icelles ne pusmes estre à reste de nulle façon. »
C'était trop, assurément, d'avoir à maudire, dans les glaces du Nord, nos implacables ennemis des tropiques. |
La descente fut aussi périlleuse, sinon aussi pénible
que la montée, De temps à autre nous profitions des plaques de neige sur lesquelles nous nous laissions glisser à la grande consternation de ma chienne Nellie, qui ne pouvant comprendre le pourquoi de cette marche rapide, s'élançait après nous en aboyant avec frénésie,
Le temps fut singulièrement favorable pendant notre courte étape à Godhav’n. Le soleil infatigable dorait les collines environnantes d'une lumière qui jetait une ombre épaisse et noire dans les profondes entailles des ravines et se jouait sur la surface d’une mer paisible semée d’icebergs et de débris de glace,
Le petit port danois ne pouvait que nous laisser d’excellents souvenirs ; les bonnes gens de la résidence luttaientà qui mieux nous recevrait dans sa maison ou nous rendrait agréable notre visite à Disco. Et que dirai-je du capitaine, des officiers, de tout l'équipage du Valeureux! [ncessants furent leurs efforts pour nous fournir tout ce qui devait faciliter le service pénible que nous allions entreprendre; afin d'ajouter à notre bien-être, ils se privèrent de beaucoup de choses utiles.
Le docteur Rink, Pautorité la plus compétente en l'espèce, assure que les Esquimaux ont assez de dispositions pour lPécriture et le dessin; pourtant, à peine si lon trouve parmi eux quelque vestige de sculpture datant d’époques plus reculées, sauf un petit nombre d'objets de bois ou d’os, qui servaient probablement de jouets aux marmots, Ce moyen de transmettre son histoire à la postérité a done manqué à ce peuple; cependant plusieurs traditions ou légendes sont arrivées jusqu'à nous, et entre autres une ou deux qui se rapportent à l’île de Disco.
€ Dans les temps jadis, elle était située bien au midi, tout contre la côte du Groënland, et empêchait les mal-
heureux habitants d'icelle d'aller avec leurs kayaks en pleine mer; aussi la détestaient-ils merveilleusement : car pour vivre et manger en liesse, FEsquimau doit habiter le rivage, à portée des morses et des veaux mar'ins.
Deux grands sorciers, après avoir mis en commun tout le savoir de leurs vieilles cervelles, se sentirent de force à déloger cette île ae malheur, Mais un troisième enchanteur s’opposait à leur dessein, Les deux angekoks, se lançant à la mer dans leurs kayaks, attachèrent Pile par un fin cheveu d'enfant, et l’auraient ainsi tirée après eux sans labeur aucun, si l'autre ne l'avait retenue au moyen d’une lanière de peau de phoque. La lutte fut longue : courbés sur leurs pagaies, les vieux sorciers ramaient avec acharnement, chantant leurs paroles magiques ettirant sur le cheveu; mais, avec Ta nième obstination, leur ennemi s'accrochait à sa courroie, suant sang et eau pour résister à leurs efforts. Soudain, à sa grande ire, la peau de phoque cède, et Pile flotte tranquillement vers le nord, jusqu'à ce que les enchanteurs victorieux lui ordonnent de s'arrêter. »
La seconde légende rapporte que Disco était autrefois en face de Ia rivière Baal, et qu'un angekok, au moyen d'un lien magique, réussit à l'amener dans sa position actuelle ; à preuve, le port de Godhav’n, échancrure par laquelle la courroie fut attachée à Pile.
Le 15 juillet, dans l'après-midi, les canons font entendre un dernier salut, les pavillons s'inelinent et Pescadrille reprend Ta mer sous vapeur, serpentant au milieu des icebergs innombrables et longeant les hauteurs neigeuses qui décorent la rive méridionale de File Disco, en route pour l'établissement de Ritenbenk où nous arrivons le lendemain. À mesure que nous apprèchons du mouillage, le paysage se fait vraiment splendide, De
LES ÉTABLISSEMENTS GROENLANDAIS. ol
chaque côté, des collines élevées nous enserrent, sur les fanes escarpés desquelles les eaux courent en cascatelles rapides formées par la fonte des neiges ; pleins de vie et de joie, ces ruisselets sautillent, bondissent de roche en roche, jusqu'à ce qu'ils se perdent tous dans la nappe d'écume étincelante qui se déverse par-dessus un mur à pie dans la mer claire et tranquille.
Des milliers d'oiseaux sont rassemblés sur les rebords inaccessibles de ces falaises, rangés dans un ordre tellement précis et ayant une si grande uniformité de couleur, qu'on dirait des soldats en ligne devant leurs forteresses. Mais la nourriture fraiche est en réquisition, et ces malheureux Qlummes!» sont destinés à exercer l'adresse de nos diligents chasseurs.
D’autres soins plus pressants réclamèrent bientôt notre altention: Le Valeureux devait nous quitter le lendemain etson départ allait rompre le dernier fil qui nous reliait à la patrie,
I fallait se hâter de terminer nos lettres ct faire nos adieux à celui qui, par son infatigable énergie et son intrépide ardeur ?, avait le plus travaillé à obtenir pour notre entreprise la sanction du gouvernement, et qui, abandonnant le repos du foyer, nous avait accompagnés jusque-là, partageant nos misères, égayant notre table de Sa présence et nous instruisant par sa conversalion savante et variée,
Tant qu'il resta à notre bord, nous faisions encore partie du monde civilisé, Son départ creusait un vide que pendant bien des jours il nous fut impossible de combler, Que d'heures agréables nous rappelait son souvenir !