‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 24 sur 105 · Alca Brunnichü · texte numérisé non relu

Alca Brunnichü

2. Clements Markham, cousin du commandant de l'Alerle, direce leur du Geographical magazine de Londres. (Trad.)

Le 17, à quatre heures du matin, le Valeureux S'éloignait à toute vapeur, se rendant aux carrières de charbon situées au nord de l'île; un peu plus tard, l'Alerte et la Découverte appareillaient à leur tour, après avoir acheté une demi-douzaine de chiens aux naturels de Ritenbenk.

Le paysage du détroit de Waigat (ainsi se nomme le chenal qui sépare Disco du continent groënlandais) est singulièrement grandiose. Mais si les icebergs qui parsemaient la mer ajoutaient par leurs formes fantastiques à l'étrange beauté de la scène, ils aggravaient d’une manière sérieuse les difficultés de la navigation, et nous faillimes perdre toutes les embarcations placées sur un côté du navire, en frèlant de trop près une énorme montagne de glace.

À gauche, les hautes terres neigeuses de Pile Disco sont coupées de ravines profondes et étroites, tandis que sur la rive opposée la côte sourcilleuse et hardie, projetant des caps fièrement escarpés et se terminant en aiguilles, est interrompue de distance en distance par des fiords et par des glaciers. Après avoir passé devant celui d'Itivdliarsuk, père de nombreux icebergs, nous voyons défiler successivement sous nos veux plusieurs de ces Qgéants de la gelée », panorama splendide que le peintre le plus audacieux renoncerait à reproduire,

D’énormes taches rouges, du basalte probablement, se montraient sur les collines nues et formées de gneiss qui forment les alentours de la pointe Kardluk, célèbre par la grande quantité de fossiles végétaux qu’on y a reeueillis et qui confine à la forêt fossile d’Atanekerdluk,

Apercevant le Valeureux à l'ancre, fort occupé à transborder sa provision de charbon, nous nous dirigeons de ce côté pour lui remettre quelques lettres oubliées ; mais la brume s’abaissant sur la mer nous force de

renoncer à tout espoir de communication ultérieure avec nos amis. Les signaux € adieu » et «bon voyage » que ceux-ci nous adressaient, nous pûmes, par bonheur, les voir avant que le brouillard qui rampait sur l'Océan vint tout cacher autour de nous; au-dessus de nos têtes brillaient encore les sommets des montagnes.

Peu à peu la buée devint si épaisse que nous dûmes nous amarrer à un iceberg, et ce, non sans un incident qui aurait pu devenir catastrophe. Une embarcation avait été descendue, contenant trois hommes armés des engins nécessaires, une drille et une ancre pour accrocher le bâtiment. Dès le premier coup de foret le berg se fissure à grand fracas; une des moitiés, à laquelle se cramponne un matelot, chavire sens dessus dessous; la seconde s'ébranle à son tour, puis se balance rapidement d'avant en arrière; un autre de nos hommes, qui y avait déjà grimpé, ne peut réussir à conserver son équilibre, et nous le voyons bientôt piquer une tête dans une crevasse; on n'apercevait plus que ses talons. La mer ressemblait à une chaudière d'écume bouillonnante; mais, chose singulière, l’embareation sur laquelle était encore le troisième de nos travailleurs n'éprouva aucune avarie ; nous parvinmes à retirer nos deux camarades de leur terrible position, et bientôt on les remontait à bord sans autre dommage qu’un bain à l'eau glacée. Leur délivrance nous semblait tenir du miracle.

Le lendemain matin nous sortions du détroit de Waigat. À notre grand désappointement l’atmosphère resta brumeuse, et nous ne pümes admirer la scène grandiose de l'estuaire du fiord Omenak, où descend un des plus vastes ulaciers à icebergs de tout Je continent groënlandais,

Le soir du 19, les deux navires mouillaient devant la colonie danoise de Prüven.

Le havre, de dimensions fort exiguës, est circonseri

ui] “y

entre deux îlots, À l'ouest du plus oriental se trouve le plus singulier des singuliers «établissements » du Groënland : une église minuscule et proprette, Fa résidence du Cgouverneur», Fentrepôt, Fa bouillerie de Tard, une forge, deux autres maisons de bois et une poignée Qdiglous » ou huttes d'Esquimaux, voilà Fa capitale du district; elle ne s'en donne pas moins Le luxe d’un pavillon et de trois petites caronades. Le «gouverneur », qui, dans son ardent désir d'être poli, nous avait abordés avant même que nous eussions jeté l'ancre, nous fit ses excuses de n'avoir pas salué notre approche du tonnerre de sa batterie : «ai des canons, vous voyez, mais personne chez nous ne sait S'en servir! » IE était minuit passé, mais tous les habitants se réunissaient sur la berge, les bottes blanches, les vestes de fourrure, les culottes courtes des dames contribuant pour beaucoup à l’étrangeté du spectacle.

Les chiens de Pétablissement, contrariés d’être troublés dans leur premier sommeil, poussaient des hurlements lugubres, auxquels s'empressèrent de répondre leurs confrères des deux navires ; — concert discordant à l'excès, © Is tiennent leur parlement », disent les indicènes quand ils Les entendent crier de la sorte ; comparaison peu flatteuse pour les représentants de Ta nation eroëntandaise.

Notre courte escale à Prüven fut utilisée pour prendre les relèvements du port et d’autres observations scientifiques.

Les braves gens du lieu nous reçurent avec une cordialité touchante. L’excellente femme du «gouverneur » se trouva être une vieille connaissance que j'avais eu le plaisir de voir pendant une précédente excursion dans ces parages sur un navire baleinier,

C'est aussi à Prüven que nous nous assurèmes les ser-

LES ÉTABLISSEMENTS GROENLANDAIS. Jo vices de l'Esquimau Hans Hendrik, chasseur et conducteur de chiens, Get homme avait déjà accompagné toutes les expéditions américaines dans le détroit de Smith et fut pour nous une acquisition inappréciable.

Nos équipages jouissaient en plein de leurs soirées et dansèrent tout leur content.

Ma chienne Nellie était pour les indigènes un objet de vive admiration; un d’entre eux, en particulier, me fatiguait de requêtes à son sujet, me demandant sans cesse à en devenir l’heureux possesseur : « Qu'en ferais-tu ? » lui dis-je enfin. Hélas! ma fidèle petite amie, on vous aurait adjugée à la marmite de famille, tandis que votre belle robe noire et frisée aurait fait une élégante jaquette pour l’épouse à face huileuse de mon interlocuteur! J'ai soupçon que ma Nellie comprit quelque chose à ces projets sur sa vie et sa peau ; car à partir de ce jour elle montra les dents non seulement aux Esquimaux euxmêmes, mais à leurs chiens, à leurs habits, à toutes leurs appartenances et dépendances.

Nous quittons Prôven le 21 au soir; quelques heures après, on passe devant un promontoire remarquable, nommé en 1585 Sanderson, his hope (l'espoir de Sanderson), par le vieux John Davis, en l'honneur de son ami et patron; ce fut le point nord le plus extrême qu’il atteignit dans son voyage {.

Cette roche, proéminente et escarpée, est une vraie terre de promission pour les {ummes ou guillemots à sros bec, ces fins morceaux des gourmets polaires, Ce sont les Uri Brunnichii des naturalistes, et on les

1. A son retour en Angleterre, il écrivait à Sanderson: « J'ay esté au degré septante troisième ; la mer y est desgagée, etil y a pour le moins quarante lieues d'une terre à l’autre. Le passage (nord-ouest) est probable et l'exécution aysée, comme, au revoir, vons le diray-je de bouche. »

trouve en grand nombre dans les régions sub-arctiques. Leurs terrains de ponte favoris sont ces roches en gradins où ils se rassemblent en tribus nombreuses.

Une si belle occasion de nous procurer de la «chair fraîche » ne pouvait être dédaignée, On met en panne, et les embarcations s’éloignent bondées de chasseurs impatients qui promettent de remplir au retour toutes les casseroles du bord,

Des myriades de ces palmipèdes hérissaient les saillies des falaises qui surplombent en quelques endroits et se dressent à pic dans la mer à une hauteur de trois cents mètres au moins. Mais le clapotis des vagues ballottait les canots et les carnassières ne se garnirent pas aussi bien qu’on lavait espéré; plusieurs des oiseaux, une fois touchés, restèrent sur les banquettes inaccessibles de la roche; d’autres tombèrent dans la mer, trop loin des embarcations.

Le soleil de minuit éclairait gaiement cette « battue », et après une couple d'heures de chasse nous revinmes à bord, rapportant cent soixante-dix guillemots, chacun du poids moyen d'un bon canard. De trois ou quatre jours nous ne cessämes de manger du lumme : lumme en soupe, lumme en pâté, lumme rôti, lumme en salmis..…. le répertoire du cuisinier et le garde-manger s’épuisèrent avant que nous en fussions fatigués. Un de nos camarades n'avait, prétendait-il, goûté de sa vie à rien de meilleur. À vrai dire, pour savourer à fond son dine, il n’est sauce telle qu’un voyage aux régiens polaires.

Le lendemain matin nous jetions l’ancre à Upernivik ?, l’avant-dernière des stations groënlandaises sur la route

1. Ou Uppernavik; Upernivik est la vraie orthographe (Rink, p. 904), En esquimau, ce nom signifie printemps : Upernivik est situé à 70° 48 nord. L'établissement danois le plus septentrional est Tesuis sak, 73° 24" nord.

Chasse aux Guillemots. (Page 36.)

bé

du nord. Elle est située sur une des îles de l'archipel des Femmes, ainsi baptisé par Baffin en 1616. L’hospitalité avec laquelle nous fûmes reçus, l’affectueuse bonté qu'on nous témoigna, sont choses coutumières dans les établissements danois; on nous y donna des renseignements précieux sur l'état des glaces septentrionales ; plus un relevé de toutes les observations météorologiques obtenues pendant le précédent hiver, et dont l'étude fut pour nous de la plus haute importance.

Le soir même, nous primes la Découverte à la remorque et regagnâmes la mer, disant un long adieu à la civilisation. Notre énergie et notre pensée, tout en nous désormais, allait se concentrer sur le pôle.

Quand la petite église disparut à nos regards, plus d'une prière silencieuse monta vers le Dieu de miséricorde pour lui demander de guider nos efforts et de nous donner la gràce de retrouver un jour la patrie.

© Prends place sur mon esquif, pour explorer avec moi ces mers nouvelles, nos voiles déployées et les brises soufflant du rivage, Mon chant, dans son vol modeste, be pourrait embrasser un aussi vaste espace, mème si javais des poumons de fer, cent bouches et cent langues; mais, d'une main ferme, je guide ma barque le long de la côte, en vue de Ja terre, »

VIRGILE

Confiant les navires à la sagacité et à l'expérience d’un pilote esquimau, et cheminant avec lenteur au milieu des iles et îlots qui parsèment la mer à Pouest d'Upernivik, nous avons tout le temps de réfléchir à la lutte formidable qui va s'engager et de nous organiser en conséquence,

IL faut en premier lieu s'occuper des préparatifs à faire dans le cas où nous serions Les plus faibles, et prendre les précautions indispensables à la sûreté des équipages. Tout d’abord les embarcations sont disposées pour un service immédiat; chaeun a son poste assigné d'avance, de sorte que si lon en vient à abandonner les navires, — événement qui nest certes pas dans les contingents improbables, — la chose s’accomplisse avec le moins de confusion possible, Des équipes sont arrangées

ge 38.)

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Vue d'Upernivik.

pour scier des docks dans la glace quand il sera nécessaire de s’y ouvrir un refuge; on dispose sur le pont des caisses de vivres et des ballots de provisions qu'on jettera sur le pack dès qu'il en sera besoin; on prépare et Von place dans des endroits, d'où ils pourront être retirés à la minute, des havre-sacs contenant chacun deux couver tures, un pantalon, des bas, des mitaines, un caleçon, un passe-montagne, un suroit, un cache-nez, des mo- ‘assins, une serviette et un petit morceau de savon; les palans pour enlever lhélice et le gouvernail sont sous lamain; en un mot les mesures les plus minutieuses sont prises en prévision de tous les accidents possibles et imaginables.

Le lendemain de notre départ d'Upernivik un brouillard intense nous força de jeter Panere auprès d’un des ilots de Parchipel, Notre pilote, qui s’en retournait dans son kayak, proposa de nous introduire dans un havre qu'il connaissait particulièrement, Tout à fait incapable de se rendre compte de la différence qui existait entre notre bâtiment et sa frèle embarcation, il s'imaginait sans doute qu'où entrait son minuscule canot notre navire devait suivre; il nous conduisit donc droit contre la terre que la brume continuait à nous cacher, et nous eümes bientôt l'ennui de nous sentir échouer fort ct ferme sur la plage. Par bonheur notre marche était très lente et aucun accident n’en résulta ‘ais il fallut attendre que la marée haute vint nous dégager et 1ous permettre de continuer notre roule.

Les dangers inséparables du passage de la baie de Melville sont maintenant si connus de tous ceux qui prennent intérêt aux choses arctiques où ont quelque teinture des annales de léans, qu'il est absolument inulle d'insisier sur ce sujet. Plus d’un vaillant navire a Gé mis en pièces dans des luttes funestes avec Les glaces

de cette mer. Que d'histoires de souffrances et de désastres pourraient dire ces eaux, que de faits d'héroïsme, d'endurance et de courage !

Pour éviter la route ordinairement suivie dans cette baie, tant redoutée autrefois et que la vapeur à rendue moins perilleuse, le capitaine Nares poussa bravement son navire au cœur de ce qu’on appelle la glace du milieu. Dans la saison avancée c’est le parti le plus sage, mais malheur au marin qui, à une époque trop prématurée, se laisserait prendre dansle pack en mouvement! IT pourrait y rester en cage treize ou quatorze mois, comme le courageux petit Fox, sous les ordres de Sir Léopold Mac Clintock.

Si le pack ne se compose que de glace fragmentaire et dissociée, comme nous l’avons trouvée jusqu’à présent, 1l est présumable que celui de la baie de Melville aura une consistance similaire à Ia même période de la saison et se laissera franchir sans trop de difficulté.

La raison pour laquelle les baleiniers ne se lancent Jamais en pleine baie, est existence de la glace de terre fixe qui adhère au rivage et où l’on peut aisément praliquer un dock pour le navire lorsqu'il est menacé d’être écrasé entre elle et le pack poussé sur lui par le vent et la marée. Aussitôt que le «champ » se remet à voguer dans une autre direction, le navire est dégagé et conlinue son voyage.

Le cas serait bien différent s'il se laissait € elaver! » dans la banquise. On n'en sortirait guère sans avaries sérieuses où avant d'avoir dérivé au sud avec les glaces et perdu de la sorte tout le terrain gagné à grand labeur. € Tenez-vous-en à la glace de terre», c’est le

1, Claver (fermer à clef) ; vieux mot français encore usité parmi les

marins de Terre-Neuve, pour désigner le resserrement des glaces autour d'un navire (Dict. de Littré.)

ne

LA BAIE DE MELVILLE ET LES EAUX DU NORD. 41 précepte de navigation polaire que les baleiniers suivent le plus docilement.

Nous estimant singulièrement favorisés de rencontrer un pack si peu compact et si manianle, nous avançons eu milieu de cette glace molle et pâteuse, âgée d’une saison tout au plus et n'ayant que de un à trois pieds d'épaisseur. Le temps est beau et calme; nous marchons à toute vapeur, ear nous savons trop bien qu’une légère brise suffirait pour refermer le €champ ». Le câble de louage est lancé à la Découverte et nous poursuivons notre route le plus rapidement possible, notre conserve sur les talons.

Souvent nos progrès étaient arrêtés par des traînées de glace qui barraïient notre chenal d’eau libre; il fallait alors ou forer un passage, ou charger l'obstacle à toute vitesse, afin de le briser ou de lécarter. Un morse et quelques phoques reposaient sur le floe; mais leur capture eût été moins précieuse que le temps employé à cette chasse. |

La quiétude complète avec laquelle on regardait ces animaux fil bientôt place à une excitation frénétique : on courut sus aux armes de toutes sortes : Voici un ours, un véritable ours polaire. C'était notre premier, ce fut notre seul ours! La peau d'ours, ce jour-là, haussa considérablement sur le marché; chacun désirait avec passion devenir possesseur de la précieuse fourrure. Maitre Bruin, toutefois, ne partageait point cette manière de voir, et préférait garder son chaud pardessus.

Les machines furent immédiatement arrêtées et les canots s’emplirent de volontaires; ceux-ci, sautant sur la glace, coururent en tirailleurs vers leur proie, tandis que le navire, se dirigeant du côté opposé du floe, essayait de couper Ja retraite à l’animal. Toute cette stratëgie fut en pure perte. L'ours, plus habile que nous sur ses propres

territoires, ne s’attarda pas à nous attendre. Plusieurs décharges de fusils et de carabines saluérent son départ, dans la faible espérance que quelque balle fortunée l'arréterait dans sa fuite. Encore aujourd’hui, certains de nos camarades soutiennent qu'il a emporté avec lui une bonne partie des projectiles dont nous fûmes si prodigues à son égard.

Telle était la fièvre de la poursuite que nos gens s'élançaient sans le moindre souci des glaces traitresses et pourries, jusqu'à ce qu'un bain froid Les rappelàt à la réalité et les forçàt, mouillés, grelottants, à chercher un refuge à bord. De petits mergues ou harles (Alca alle) voletaient du floe sur la mer; nous aperçümes aussi pour la première fois la belle mouette blanche ou mouette sénateur (Larus eburneus).

Trente-quatre heures après notre première rencontre avec lennemi, nous arrivions en toute sécurité sur les € Eaux du Nord», Jamais traversée ne fut plus rapide : soixante-dix heures seulement d'Upernivik au cap York !

La baie de Melville était derrière nous avec toutes ses terreurs; une mer splendide, libre de tout débris de pack, s'étendait vers le nord, les cœurs de tous les membres de la mission battaient de joie et d’orgueil à la pensée de voir bientôt la réalisation de tant de rêves. D'énormes icebergs parsemaient la mer, mais nous avions bien à faire vraiment de nous inquiéter des icebergs! Le jour perpétuel brillait sur nos têtes, nous voguions sur les aux du Nord, ces eaux qui, peut-être, avaient baigne le pôle! Encore un petit nombre d'heures et nous serions dans le détroit de smith, nous aurions franchi le seu! du monde inconnu, nous marcherions..…. jusqu'où? Personne n'osait le dire tout haut; mais le premier pas était fait, l'œuvre réelle avait commencé et dans des conditions

de Melleville.

La baie

exceptionnelles ; si nous ne pouvions, à coup sûr, compter | sur le succès, nous étions résolus du moins à tout faire | pour le mériter.

| Et certes, nous avions mille raisons de nous féliciter . de cette heureuse arrivée au nord de la baie de Melville. « Au lieu des deux ou trois semaines de saison (navigable » « qui nous seraient restées pour pénétrer les mystères du « détroit de Smith, ce passage rapide nous donnait tout un “mois ou même davantage d'activité possible avant de prendre nos quartiers d'hiver; l’économie de charbon que “nous venions de réaliser n’était pas moins importante pour “nous.

{ Parle travers du cap York, la Découverte reçut l'ordre “de toucher terre pour communiquer avec les indigènes qi Highlanders ou montagnards polaires de Sir John Ross), dans l'espoir que l’un d’entre eux, le beau-frère de “lans, se déciderait à nous accompagner. L'Alerte, pen- 4lant ce temps, devait se rendre aux îles Cary, où nous “itendrions notre compagne.

La rive que nous longions sous vapeur, à une distance de drois ou quatre kilomètres, était fort intéressante à étudier : des collines qui la constituent se recouvraient entièrement le neige ; les sommets des longues chaînes onduleuses qui F'étagent jusque dans l'horizon lointain, semblaient ensefelis sous l’éternelle mer de glace. De nombreux glaciers, etits ou grands, quelques-uns produisant des icebergs !, escendaient jusqu’à la rive en formant une vaste nappe ongelée. La largeur de l’un d'eux, celui de Petovik, est de lus de douze kilomètres. Les fragments qui en provenaient érissaient les rives dans toutes les directions, tandis que | |1. En anglais discharging glaciers, glaciers dont l'avant pénètre ns la mer, sous laquelle leur glace se rompant par suite de la

Mérence de son poids avec celui des eaux, remonte à la surface en bris flotiants dont chacun est un iceberg. ( Trad.)

me

ii LA MER GLACÉE DU POLE.

nous avions à serpenter parmi des groupes de bergs de toute forme et de toute hauteur. Devant les « roches rouges » de Beverles nous püûmes distinguer de petites taches de neige, à teinte quelque peu sanguine, en effet, mais ne répondant en rien au brillant cramoisi décrit par Sir John Ross dans l'intéressante relation de son voyage à la mer de Baffin. La question de la coloration des neiges est parfaitement réglée maintenant; elle provient d'une algue, le Protococcus nivalis.

Un fort courant du sud-est, qui n’entrait pas dans nos prévisions, nous empêcha d'arriver aux iles Cary aussitôt que nous l’avions pensé. L’élévation soudaine de la température des eaux de surface nous parut être un signe certain de l’absence des glaces, chose qui contribua encore à exalter nos esprits.

Dans la matinée du 27, nous gagnions l'archipel etnous arrêtions quelques heures pour débarquer un bateau et des provisions suffisantes pour deux mois et soixante hommes ou pour un mois et cent vingt. Ce dépôt fut placé dans l’île du nord-est et nous élevames un vaste cairn ! sur le point le plus proéminent.

On y laissa les dernières lettres qui dussent parvenir en Angleterre avant nous.

Ce magasin était établi dans l'éventualité de quelque accident qui nous forçàt à quitter nos navires dans le détroit de Smith. Des îles Gary, on pourrait sans doute, avec cette embarcation et ces vivres, gagner les colonies danoises du Groënland nord ou tout au moins la station indigène du cap York, où les naturels, gens simples et hospitaliers, s'empresseraient d'offrir assistance aux fugitifs. Le travail

1. Cairn, amas de pierres sèches érigé comme signal, et au centre duquel on place presque toujours une boiîle contenant des notes où documents pour les voyageurs qui suivront. (Trad.)

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