‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 33 sur 105 · FOURS · texte numérisé non relu

FOURS

Trois jours se passèrent ainsi, trois jours d’excitalion liévreuse, où nous étions constamment sur le qui-vive, à piéliner sur place, c’est-à dire à manœuvrer constamment le navire pour éviter les bergs voyageurs et les floes qui menaçaient de se rejoindre. Notre seule distraction était de nous promener sur la rive, où nous fimes l'ascension du mont Joy et du cap Hayes, mais de là-haut, dans la direction du nord, on ne vit pas autre chose que la même et lugubre scène qui s’étendait sous nos yeux..., une infranchissable plaine de glaces.

Deux fois, dans une journée, les navires coururent le plus grand danger. Un iceberg échoué près des navires, et qui jusque-là les avait abrités du pack, fut soudain remis à flot et dériva vers le large. Délivré de cette pression, le vaste champ auquel nous étions amarrés s'achenina à son tour sur un autre berg atterri un peu plus loin; ce fut un moment d’anxiété terrible; si, en moins de cinq minutes nous ne réussissions pas à nous dégager, les deux géants, tombant lun sur l'autre, allaient nous écraser sans merci : € En haut tout le monde! » On assujeit à l'arrière une ligne dont l'extrémité est ensuite fixée à de grands hummocks; nous halons dessus de toutes nos forces, et parvenons enfin à écarter lAlerte. [s’en était fallu de l'épaisseur d’un cheveu ! notre beaupré rasait encore l'iceberg, que le floe se ruait sur celui-ci avee une fureur telle que hummocks sur hummocks se heurtaient, se brovaient, s’empilädient, montaient à une hauteur prodigieuse : uné seconde de plus, et un miracle seul aurait pu nous sauver.

Le fracas de ces glaces s’écrasant sur le berg était forimidable à entendre, mais combien préférable ne trouvions nous pas ce bruit à celui qu'auraient produit nos membrures brisées de la même façon!

Ces journées où nous errions ainsi aux caprices du

pack furent horriblement fatigantes. Enlever la barre et la replacer, ôter et remettre l'hélice, voilà nos constantes occupations ; mais quoique ce genre d'ouvrage ne soit pas précisément récréalif, léquipage ne bouda jamais le travail. Nos hommes étaient toujours gais, prêts à faire n’importe quoi, et n'importe comment, Quelle que fût la besogne indiquée, ils l’exécutaient avec un zèle qui se maintint pendant toute la duréé de l'expédition et leur valut la haute approbation et la confiance sans bornes du commandant.

Le 19, la glace se dilata quelque peu; le soir, à la joie indeseripüible de nous tous, on doublait enfin le cap Fraser.

Pendant les trois dernières semaines, nous avions avancé vers le nord de cent soixante-cinq kilomètres bien complés, quatre un quart par jour en moyenne : ce modeste résullat nous avait pourtant coûté bien des veilles et des libeurs.

Le cap Fraser, hardi promontoire de quelque trois cents mètres d'allitude, se termine par une sorte d'éperon s’élevant de soixante mètres au-dessus du niveau de la mer. Au-dessus de ce talus, les falaises paraissaient percées de cavernes nombreuses, particularité que nous remarquions pour la première fois ; la cime de ce cap se couronne de roches aux formes étranges, et qu'une imagination vive pourrait prendre pour des animaux fantastiques, des monstres de la Fable, des tours crénelées. Un de ces chainons présente un assemblage de dents que la carte nomme € les douze apôtres » ; mais, de tous les côtés, sous quelque point de vue que nous les ayons examinées, nous n’en avons compté que six, — «C'est, disait-on autour de nous, qu'obéissant aux règles d'un navire de guerre, une moitié de l'équipage parait seule sur le pont, n’y laissant monter la seconde que son quart de veille terminé. »

A dix heures du matin nous sommes obligés de mouiller les navires dans le petit havre qu’on appelle la baie de Maury. Notre emprisonnement dans les parages du cap Fraser nous permet de constater lexactitude des remarques faites par le docteur Bessels, du Polaris, sur la rencontre de deux courants de marée au large de ce promontoire. Ces observalions, comme, du reste, toute la série de celles que nous avons prises plus au nord, c’està-dire dans les détroits de Kennedy et de Robeson, tendent à confirmer l'opinion qne le Groënland est une île; les marées au nord du cap Fraser sont indubitablement les mêmes que celles de l'Atlantique boréal et côtoient la rive septentrionale de la Terre Verte. Contrairement à notre attente, le choc de ces deux courants n’amenait point une trop grande accumulation de glaces brisées, pas plus que n’en pouvait causer, à partir de cet endroit, le rétrécissement progressif du canal. Cette diminution de diamètre était un obstacle de plus pour les champs arrivant du détroit de Smith, mais par contre, elle facilitait la dérivation du pack qui, en général, est orientée du nord au sud.

Du sommet du cap John Barrow, qui se dresse comme une sentinelle près de notre petite baie, se déroule devant … nous un spectacle bien fait pour dilater nos cœurs: au nord, la mer, qu'on peut suivre aussi loin que le promontoire Léopold de Buch, est sillonnée de passes suffisamment larges, quoique parsemées encore de nombreuses glaces | flottantes. Vers l’est, on distingue le cap Constitution qu'entoure une vaste nappe d’eau; malheureusement, | nous en sommes séparés par une grande étendue de pack. … Lelle flaque est sans doute similaire à celle qu’en 1855, 0 Morton avait vue au même endroit, la « mer libre du Pôle »,

sur laquelle, limagination aidant, on a lancé tant de : théories!

Notre retour au navire n’eut pas lieu sans de graves difficultés ; pendant notre absence, les glaces en dérive avaient comblé notre petit port de refuge et assiégé l'embarcation. Il fallut la hisser, la trainer, la charrier sur et à travers d'innombrables débris, avant de remonter à bord, harassés de fatigue et trempés jusqu'aux os, mais heureux d’y rapporter ces nouvelles, et l’espoir d'avancer de bonne allure.

Mercredi, 20. — Ce matin, à marée haute, les navires appareillent. Prenant avantage de divers chenaux qui se présentent, nous passons à la vapeur devant le cap Norton Shaw et arrivons par le travers de Ja baie Scoresby, havre grandiose qui conviendrait admirablement pour l'hivernage d’une expédition, si l’on trouve du gibier dans la région, chose probable d’après l'aspect général des lieux. Au nord-ouest, une colline en forme de cône parfait marque le trait caractéristique du golfe. Toute cette côte, du reste, présente de longues chaînes de hauteurs au profil presque identique et variant entre trois et six cents mètres d'altitude. Les cartes maritimes de la région fourmillent de fautes ; Les distances relatives entre les indentalions et les pointes sont erronées; les positions toujours indiquées trop au nord.

Au large du cap Mac Clintock, nouvelle ale:te, mais par notre faute cette fois : nous avons voulu nous faufiler entre deux floes qui dérivaient lun sur l'autre ; le navire est mis à la € gène » pendant quelques instants, puis les champs s’écartent et nous laissent passer. Devant le cap Collinson, il faut s’amarrer à l’un d'eux ; tous les chenaux orientés vers le nord se referment à la fois.

Le floe auquel nous nous cramponnons est maintenu dans l’immobilité par une couple d'icebergs atterris qui M résistent à tous ses efforts ; le pack en entier marche vers À le sud à la vitesse d’un nœud et demi par heure. Cette À

dérivation rapide semble nous promettre des « eaux du nord » ou tout au moins, des glaces peu cohérentes,

Notre dernière halte à permis d'établir un petit dépôt de deux cent quarante rations au cap Collinson où, d'après les arrangements convenus, une escouade de la Découverte fera escale l’année prochaine, en route pour le cap Isabelle, à la recherche des lettres qu'on aurait pu y apporter d'Angleterre.

Samedi, 21. — De larges « allées » paraissent ouvertes vers le nord: nous partons de grand matin, mais après deux ou trois heures d'efforts à la voile ou sous vapeur, nous ne réussissons pas à franchir le pack dans la direction souhaitée, I faut revenir au dernier mouillage, sous le vent d’un iceberg ami; la glace marche toujours vers le sud avec une vitesse merveilleuse.

Nos arrêts sont agrémentés de bourrasques furieuses et de tempêtes de neige. Une rafale fait chasser la Découverte sur ses ancres, et ce n'est pas sans peine que notre compagne parvient à s'amarrer de nouveau. Pour rejoindre l'espace libre qu'on voit ouvert dans le nord, nous essayons de mettre en branle le floe qui nous en sépare : les deux équipes s'occupent à en scier un fragment énorme qui relient à l’iceberg le reste de la masse ; c’est une trouée de trois cents mètres à pratiquer, mais l'immensité de la {che n’est pas au-dessus de l'énergie de nos gens: ils se sentent capables de faire tout ce que l’on exigera d’eux.

Les travaux sont à peine en train que la glace commence à se relâcher vers l’est, et le capitaine, abandonnant son projet, se décide à tenter le passage au travers du pack lui-même. Les navires lèvent l'ancre à neuf heures et demie du soir et se tracent un chemin dans des glaces “0 peu consislantes, jusqu'à une belle nappe d’eau qui se trouve être un lac absolument dépourvu de tout canal de sortie; il faut se résoudre à y louvoyer sous voiles en

sf LA MER GLACÉE DU POLE.

attendant qu'un mouvement du pack nous délivre de la prison.

A mesure que nous nous rapprochons du nord, les glaces deviennent plus épaisses et plus formidables ; la vie animale se fait rare, Les oiseaux disparaissent peu à peu ; de temps à autre, quelque phoque aux veux questionneurs lève la tête au-dessus de l'Océan, mais salué d’une demidouzaine de balles par nos carabines loujours prêtes, il replonge bien vite, hélas ! parfois pour reparaître sans vie ; ces pauvres bêtes payent bien cher un instant de curiosité, mais leur fard est en grande réquisition pour là nourriture des chiens.

Il semble que nous quittions la région des icehergs ; on n'en rencontre plus que de loin en loin, mais encore de dimensions colossales, Notre protecteur de ce malin mesurail près de deux cents mètres de longueur,

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