‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 37 sur 105 · PPS VE RE PE PR PRET PE RO · texte numérisé non relu

PPS VE RE PE PR PRET PE RO

LE SEUIL DES GLACES ÉTERNELLES. 97 et si poli par Pattrition, que le microscope seul pourra dire à quelle essence il appartient.

La grande ile au large de laquelle nous sommes anarrés portera le nom de Bellot, le jeune officier franeais qui perdit la vie dans sa courageuse campagne recherche de Franklin et de ses camarades.

Samedi, 28.— Un malencontreux brouillard vient encore nous clouer sur placs toute la matinée ; il s'élève à midi; plusieurs chenaux s'ouvrent dans la direction du cap Beechey. On chauffe tmmédiatement ; mais, en virant de bord, le navire touche le fond et reste immobile, C’est le supplice de Tantale : nos dernières expériences ne nous laissent plus d'illusions sur les caprices de la glace ; une minute perdue peut entrainer linsuceès de notre entreprise.

Nous allégeons le bâtiment autant que possible, et la marée montante lui rend a liberté, À cinq heures du soir, les embarcations sont réintégrées à bord, et nous repreuons Fa mer. En doublant le promontoire, on arbore le pavillon que nous inclinons trois fois pour nos adieux à la Découverte, Elle à juste le temps de faire le signal : «Bonne chance > avant que les hautes terres nous dérobent à la vue les uns des autres.

Au delà du cap Distant le eanal s'encombre de glaces massives et de grande étendue; d'étroites allées d’eau serpentent entre elles, barrées parfois de débris peu consistants au travers desquels nous passons, non sans des heurts dangereux qui finissent par endommager sérieusement le gouvernail.

Vers minuit, dans le voisinage du cap Beechey, et, d'après l'estime, au quatre-vingt-deuxième degré de latilude, nous retrouvons le pack encombrant le détroit d’une rive à l'autre et pressant contre la côte : il est inutile de lutter davantage, etce dernier mécompte met le comble

à notre découragement ; nous n'apercevons pas une baie, pas une échancrure où nous puissions nous abriter des glaces.

Notre seule ressource est de revenir à une petite indentation du rivage, remarquée en passant et située à quelques milles en arrière, d'amarrer le navire à un floe et de nous employer sans retard à la longue et pénible besogne de changer le gouvernail, Cette opération nous prend trois heures. Tout à coup on signale sur la berge un troupeau de bœufs musqués; les chasseurs, expédiés bien vite, réussissent à en tuer trois; notre stock de viande fraiche devient décidément respectable : Les agrès de misaine, qui nous servent de garde-manger, ploient sous les provisions; en outre des quartiers de gibier, on ya suspendu les sept ou huit moutons qui restaient; le gel s’en est emparé déjà de façon à les rendre comparables aux gigots et aux côtelettes de bois peint qui, dans les théâtres de foire, servent d’enseigne aux bouchers.

Le havre où nous nous sommes réfugiés portera le non de « Shift Rudder Bay » (la baie de chanvement du gouvernail). De bon matin, le commandant grimpe sur une haute colline, d’où il aperçoit une trouée dans laquelle nous nous engageons. On double sans peine le cap Beechey ; mais le pack dérive maintenant sur la terre, et par le travers de la pointe Frédérie VIT, nous courons grand risque d’être pris ; le navire, lancé à toute vitesse. réussit à échapper: deux minutes après, la banquise frappait la paroi à pie du promontoire et, se brisant contre la falaise, entassait hummock sur huimmock sous la force irrésistible de sa pression. Que serait devenu notre petit navire entre ces deux gigantesques ouvrages de la nature ! ne

Les glaces sont maintenant bien différentes de toutes celles que nous avons rencontrées jusqu’à présent ; elles

se font infiniment plus épaisses et plus massives: nous en estimons la hauteur entre vingteinq ettrente mètres; les hummocks accumulés par Ta poussée du pack le Tong dela rive et autour des champs en mesuraient de huit MIX,

Ces derniers amoncellements recurent le nom de foebergs où montagnes de floe, ce terme nous paraissant donner Fidée de glaces plus volumineuses et formées d'une façon autre que les hummocks ordinaires. Quelques-uns des formidables fragments qui asstégeaient la côte, S'élevaient encore de vingt mètres au-dessus de Ta

| mer, et cependant ils étaient échoués par dix ou douze À brasses d'eau. Ces chiffres aideront à comprendre fa puis- | sance de Padversaire contre lequel nous avions à lutter L désormais. La région des icebergs, ces produits des glaciers terrestres, étuit déjà dépassée, et à leur place se À dressaient les focberges, fils des glaciers de l'Océan.

Un jugement sûr, une surveillance continuelle sont nécessaires pour combattre ces masses effrayantes, Que deviendrait un malheureux navire exposé à la fatale rencontre de « ceste glace sans merey »! A minuit, le pack se rapprochant encore de la terre et obstruant notre marche, PAlerte fut amarrée à un floe énorme, dans la haie de Lincoln.

A l'ouest du canal de Robeson, la position réelle des anses et des promontoires diffère étrangement de celle que leur assigne la dernière carte américaine; on les reconnait à peine : sur l’autre rive, au contraire, Les détails “paraissent fort exacts.

Saufun petit lemming (WMyodes torçualus, Hipudieus dorquatus, Less) vapiuré pau et ‘capitaine ‘lorsque Lee matin il est''descéndu' à terre, uit güillemoi noir,

. 4 st 4 n * , ' Voletant sur Les glaces, est tout ‘ee ‘que ‘nous avons aperçu aujourd'han er fait dé vie aairaale, Le rar à voilier

étant le premier de cette espèce que nous eussions pris en vie, l'intérêt fut hautement excité à bord, et chacun désirait ardemment donner son coup dœæil au minuscule rongeur.

Ces petites créatures, qui rappellent nos souris, sont les plus diminutifs, mais aussi les plus nombreux de tous les quadrupèdes des régions polaires. Les lemmings, fort enclins à combattre, ne craignent aucun adversaire ÿ ik échapperaient souvent à l'observation, sans les cris de rage qu'ils poussent dès qu'on approche d'eux; ils hiver. # nent dans des terriers creusés sous la neige, et vivent en» été de la maigre végétation du pays. Rôti et servi comme : une mauviette sur une tranche de pain grillé, le rat à collier serait un manger excellent, si seulement il faisait une bouchée respectable.

Sur la mème colline, à deux kilomètres du rivage et cinquante mètres au-dessus du niveau de lt mer, notre naturaliste recueillit une coquille marine (Astarte borealis), en parfait état, Pépiderme encore adhérent « très bien conservé.

La fraicheur apparente de ce spécimen donna naissant: à bien des conjectures, à bien des théories sur le soultvement des terres, que tout montre avoir été ici récei! et rapide, Ces contrées offriraient un vaste champ d'étir des au géologue et à ceux que passionne Phistoire nai relle.

Lundi, 30, — Ce matin, le navire est tout de bont chartre privée ; aussi, avons-nous le temps de débarque un millier de rations pour l'usage des escouades del Découverte ou de quelque compagnie de traineaux quon nous paurrois expédier vers Le ant Cé n'est pas si peine’ que ces lourds barils sont transportés à une hit eur cris n'auront par à crdindre jes ‘assauts du pic Ce traisit est effectué ‘par le’ prceédi"iautique appé

trévirage et qui permet de hisser ou de descendre les caisses et tonneaux sur des pentes escarpées,

Sur Favancée de la colline, immédiatement au-dessus du dépôt, on construit un vaste cairn dans lequel nous déposons les documents nécessaires; les provisions ellesmêmes sont placées de manière à être facilement aperçues par un navire venant du sud, où une équipe de traineaux parcourant la côte. Tandis que nous sommes engagés dans ces opérations, nous voyons Ja banquise se dilater

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considérablement et plusieurs chenaux s'ouvrir vers le nord: peut-être lun d'eux va-t-il nous conduire au but pour lequel atteindre nous sommes prêts à tant de sacrifices !..

La vapeur préparée, nous faisons une nouvelle tentative; mais ces trouées fallacieuses nous ayant éloignés

du rivage plus que de coutume, nous finissons par nous

trouver au milieu de glaces très épaisses, hautes de vingt à trente mêtres et montant à plus de trois au-dessus du À niveau de li mer:les bateaux suspendus aux daviers cou- “rent de grands périls: on les rentre » précipitamment “pour qu'ils ne soient pas brovés, Par bonheur, des frag- “incnts détachés de la banquise s'interposent entre FA lerte ct les floes et nous préservent d'une Cpincée » dange- Jreuse ; als nous n'osons espérer que ces tampons restent longtemps en place, etlon garde les deux fourneaux allunés afin de profiter de la première allée qui permettra d'arracher le navire à une position si déplaisante,

" Lanuit vint, pleine d'anxiétés pour tous. Nombreux et inutiles furent nos efforts pour avancer dans les crapuelures qui se déelaraient çà et là. On ne dormit point ;

personne n'y songeait du reste: chacun, son havre-sac Fous la main, était prèt à abandonner le navire, dès que Jordre, qui paraissait de plus en plus inévitable, en sortirait des lèvres du commandant.

Le lendemain matin, grâce à nos labeurs prolongés, nous taillons autour de Farrière un petit bassin qui nous permet de replacer le gouvernail; la glace se reläche un peu, et sous vapeur, par des mouvements alternatifs d'avance et de recul, nous réussissons à ouvrir un espace où le navire peut manœuvrer enfin; puis chargeant bravement le pack, nous pratiquons une tranchée par laquelle, Pesprit soulagé et le cœur plein de gratitude, nous nous rapprochons de x côte et regagnons Ta baie de Lincoln. Pour traverser, avec Fhélice, les dix-huit cents mètres qui nous en séparaient, il avait fallu ein heures !

La banquise, en ce moment, S'aceumulait autour du cap Union el notre joie de lui avoir échappé fut d'autant plus grande que des grains violents du SN, 0. commen çant à souffler, rien au monde n'eût pu nous sauver si li tempête nous avait saisis au milieu de ces glaces forimidables. Mais les navigateurs polaires ne se préoccupent guère des €si »; leur esprit se concentre sur le présent et Pavenir; trop heureux sommes-nous de vivre au jour le jour el de sentir encore sous nos pieds Le bon navire qui dès demain nous servira à reprendre Ha lutte, Nous ne sommes pas moins satisfaits de Phélice sans aide de laquelle nous n'aurions pu sortir à temps de la banquise.

Vers minuit, la brise fraichit considérablement, la neige tombe, Le ciel prend une apparence Jugubre et menaçante, Nous nous en consolons par Pespoir que les bourrasques vont balayer les glaces du détroit. Les grincements du pack, ses craquements sur les vagues courtes et turbulentes qui le secouent sans meret, nous rappellent ! le tumulte du ressae sur une côte hérissée de rochers. Les vieux navigateurs, dans leurs frèles caravelles, les avaient entendus, €ces fascheux troublements de Ta glace

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quant un floe-berg.

Att

| qui leur adonnaient des cogitations estranges »; non | moins € estranges »,sont nos sensations, aux gémisse- ) ments du vent et aux clameurs sinistres du pack.

| Mercredi. — Le 1 septembre 1875 sera marqué d'un | caillou blanc par ceux de nos compatriotes qui s’intéressent aux entreprises polaires ou seulement à la gloire | de leur pays, car, ce jour-là, un bâtiment de la marine à britannique a atteint la plus haute latitude qu'eût jusqu'ici : traversée la quille d'un navire, À midi précis, le cœur palpitant d'orgueil, nous avons la satisfaction extrême de hisser nos couleurs en Flhonneur de cet événement, Junais cordages ne furent saisis par des mains plus empressées et plus enthousiastes : chacun voulait participer à cet acte et prendre sa part des réjouissances du moment.

Notre arrivée si vite et si loin était due aux rafales du sud-ouest qui soufflèrent dans la matinée avec une violence telle, que le pack, poussé dans Le sens opposé, laissa

entre la côte et lui, S'ouvrir une étroite allée dont nous | nous empressämes de profiter, On décroche prestement

| les ancres à glace, les voiles sont déployées; la vapeur est prête en cas de besoin, Le navire court sur les eaux » à la vitesse de dix nœuds à lPheure, et comme le marinier : de Coleridge, nous € volons vers le nord ». Peu à peu le à canal s'élargit jusqu'à avoir près de cinq kilomètres.

Pmpossible de décrire la joie générale : l'épaisseur * imprévue des glaces et l'approche rapide de l'hiver avaient | diminué notre ardeur; nous n’osions plus espérer atteindre cette année une latitude suffisamment élevée; mainlonant, l'oreille tendue vers le « nid de corbeau », nous

«l'avant, pas de glace ! »

2 Aussi avec quel entrain se réunit-on autour de là grande table pour fêter par un verre de madère, gra-

cieusement octroyé par le commissaire aux vivres, heu reux événement qui donue une gloire nouvelle à notre pavillon.

Mais la neige tombe en lourdes averses et nous cache à peu près la côte; de femps à autre, on entrevoit pourtant qu'elle se dirige vers le N. E. et se compose de hautes falaises coupées de combes et de ravines nombreuses et descendant au niveau de a mer: à notre grand désappointement, on n’aperçoit n1bae, nt port, ni échancrure, st petite soit-elle, où Pon puisse abriter le navire. Comme toutes les choses de ce monde, Ha navigation polaire a son envers !

Au nord du cap Union, la rive change d'orientation et se dirige franchement vers le N, 0. Le vent, qui jusque-là avait SsouÎfé grand frais, disparut soudain. Ainsi fut-1l de los Joyeuses espérances; moins d’une heure après que notre pavillon avait si allègrement fotté à Ta brise, nous étions arrêtés court par une formidable barrière de glace, La côte perdait le caractère hardi des berges qui s'étendent entre la baie de Lincoln etle cap Union; elle devint d'abord simplement ondulée, puis basse, plate et toute recouverte de neige.

Le navire ne pouvait continuer sa marche et nous retournèmes sur nos pas lespace de deux kilomètres environ, pour nous réfugier en dedans d’une ligne de floebergs qui longeait a côte et se trouvait être notre seule défense contre les assauts irrésistibles du pack. En cas de désastre pour notre bâtiment, ou, sicelui-ci pouvaitreprendre sa route, en vue des compagüies de traineaux, nous débarquâmes immédiatement deux mille rations de vivres, Le temps était toujours brumeux; une courte éclaireie nous permit cependant d'exuminer es régions septentrionates, du sommet d'une colline élevée de quatre-vingts metres au-dessus du niveau des vagues, Rien de plus découra-

LE SEUIL DES GLACES ÉTERNELLES. 105 coant! La glace, la glace solide et inexpugnable, que nulle erovance théorique, nulle puissance d'imagination, ne réussiraient cette fois à transformer en € mer libre du pole ) !

A notre douloureux regret, il faut en venir à la conelusion que nous sommes maintenant sur les confins de l'océan Polure, d'une grande mer glacée jusque dans ses profondeurs, et où nul navire ne pénétrera Jamais, immense désert de frimas, citadelle qui défie Les infimes efforts des hommes mortels pour en envahir et révéler les mystères scellés depuis tant de siècles Une espérance survit pourtant, cachée au fond de nos cœurs, Les merveilleux effets produits naguère par une tempête du sud peuvent encore se manifester et déterminer dans les glaces quelque rupture favorable; Ex brume, une fois dissipée, nous fussera voir une terre que nous essaverons d'atteindre !

Pour le présent, il nous reste à nous remettre entre les mains de Dieu, qui déjà nous a gardés et secourus presque au delà de nos plus ardentes prières, et à Tu demander de veiller sur nous et de nous accorder un Sueees Qui, en augmentant notre connaissance du globe, ajoute par cela même à la gloire de son Créateur.

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