CHAPITRE XXII LA DIVISION NORD — UN AVRIL SUR LE FLOE
« Ces hautes collines sauvages, ces sentiers rudes et difficiles, allongeraient l'ennui de cette longue route sans vos discours charmants, doux comme le miel, qui rendent la chevauchée délectable. Mais, encore une fois, le chemin est dur.
SHARSPEARE, liichard IT.
A peine avions-nous perdu de vue la division d'Aldrich et les transports auxiliaires, qu'il nous fallut tailler un passage pour nos traineaux : la glace devenait de plus en plus anfractueuse; les floes, tous de faibles dimensions, étaient séparés les uns des autres par de larges bordures de hummocks entassés. Ce sont des ennemis terribles! Quand nous en avons franchi une chaine au prix de grands eflérts et que nous nous félicitons de ce bonheur, une autre surgit devant nous plus escarpée, plus dure à passer. Ges colosses de glace semblaient avoir lutté avee acharnement, et partout s’amoncelaient leurs débris; on eût dit les vagues d’une mer démontée, soudain saisies par le gel.
Nous n'avançons done qu'à la pioche et à la pelle, avec la vitesse du limaçon, en taillant des défilés dans ces masses dalbâtre; et ce n'est pas le seul obstacle à
UN AVRIL SUR LE FLOE, 297 nos progrès ; autour de ces hummocks, la neige s'entasse à de telles hauteurs, qu'il nous arrive souvent dv enfoncer jusqu'à la ceinture; il faut Pentever à la pelle pour faire passer nos véhicules; parfois, nous sommes obligés de les alléger, et c'est une perte de temps considérable que de décharger et de recharger un traineau.
Nous nous consolämes quelque temps en nous imaginant que cette irrégularité du pack tenait au voisinage de la terre; nous pensions qu'arrivés au large, nous trouverions des floes plats et glissants, à la place de ces chaînes de hummocks de quinze à cinquante pieds de hauteur et de quinze où vingt mètres à près d'un kilometre de largeur, La suite montrera ce qu'il advint de nos espérances !
Nous étions done passés à l’état de cantonniers ; aussi regardions-nous nos poches avec une véritable tendresse. Si quelque accident nous en privait, nous ne pourrions ni avancer, ni reculer, Ces morceaux de fer emmanchés de bois étaient maintenant les arbitres de notre existence,
Au lieu de donner le résumé de notre voyage, je préfère transcrire des extraits de mon carnet de route et suivre jour par jour nos traineaux dans leur marche pénible vers le nord, et dans celle, encore plus laborieuse, du retour au navire, Je reviens done au lendemain du départ de Ta division Aldrich.
12 avril. — Un changement inattendu, mais très bien accueilli de Ta température, nous permet de passer une nuit relativement confortable; à Pintérieur de Ja tente, le thermomètre monte à — 8° 1/2. Jusqu'iet il n'avait pas dépasssé — 17 degrés et généralement se maïntenait fort au-dessous, Lorsque linstrument placé à Pair libre ne descend pas à plus de — 18 où de — 20 degrés, ilest encore possible de se réchauffer sous la toile; lorsqu'il
marque — 99 où — 40 degrés, le sommeil est absolnnent hors de page.
Pour avoir, autant que possible, le soleil sur Le dos pendant les heures de marche, nous faisons notre étape de midi à minuit. Je réveille le cuisinier à neuf heures et demie du matin; à onze heures et demie, les traineaux doivent être prêts. La crainte de lophthalmie des neiges nous suggère cette précaution.
Après le déjeuner, nos terrassiers, au nombre de six, prennent la tête pour ouvrir un déblai dans la fâcheuse chaine de hummocks au pied de laquelle nous avons campé; les autres plient les tentes, arriment les traineaux et les halent Pun après Pautre sur la partie praticable du chemin, La journée est claire et belle; on en profite pour pavoiser les vergues des feutres et couvertures, Le soleil est déja assez chaud pour en retirer l'humidité; elle se condense ensuite en givre et nous le secouons facilement, Sur la surface des floes, la neige brille des plus superbes couleurs irisées; la glace sur laquelle nous marchons parait semée de pierres précieuses : diamants, rubis, émeraudes, saphirs jettent leurs feux de tous côtés. Mais pour résister viclorieusement à l'enthousiasme que pourraient provoquer tant de splendeurs, pour être ramenés à la réalité de Ia situation, nous n'avons qu'à donner un coup d'œil sur nos tireurs de traineaux : leur apparence sordide forme un étrange contraste avec ces clartés féeriques ; ils ont Pair sale; le soleil et la gelée ont scarifié leur figure; noireis par la fumée, les doigts à demi morts à la suite des morsures du froid, l'épaule fatiguée, les membres douloureux, ils {rainent lourdement leur charge, sans être pour cela tout à fait insensibles aux beautés qui les environnent.
Dans le cours de l'après-midi, à cinq kilomètres à peu près de la côte la plus rapprochée, nous sommes surpris
de trouver sur la neige les traces d'un petit lemming, Comment cette pauvre créature aura-t-elle pu S'égarer si loin de Ta terre, et par conséquent de tout moyen d'existence ?
Après avoir traversé une large barrière de hummocks, nous émergeons enfin sur un puissant floe de « vieille souche » dont la surface onduleuse se pare de vraies montagnes de glace s'élevant à quelque vingt pieds de hauteur; elles sont généralement arrondies, à superlicie lisse, et me paraissent formées par une longue et constante accumulation des névés roulés par les tempêles. Nous campons sur la lisière septentrionale du floe, et pendant que le souper se prépare, nos mineurs et sapeurs travaillent à la route de demain,
Le passage dans et sur les hummoecks est le mode de voyager le plus désagréable qu'on puisse imaginer, A tout instant, le traineau s'arrête : € Un! deux! trois! haut!» on n'entend autre chose! arpenter cinq fois la méme voie pour amener nos traineaux au lieu choisi pour Le bivouac, devient monotone à la longue; nos hommes ne veulent pas s'en apercevoir; gais et pleins d'énergie, un seul désir les anime : aller de Pavant, La température est délicieuse; elle oscille entre — 22 et
- 28 degrés,
13, -— Journée maussade, ciel nuageux; le soleil parait par intervalles; le thermomètre est descendu à 36 deres, faut pratiquer une tranchée ettirer Les traineaux à travers un contrefort de hummocks large de deux cents mètres; un grand beau floe nous permet de faire deux bons kilomètres, puis nous retombons en plein au milieu des débris. Une énorme barrière de fragments entassés à une hauteur de huit à dix mètres finit par nous arrêter court, Bon gré, mal gré, il faut S'y creuser une trouée, long et énervant labeur.
Le courage de nos gens en a pourtant raison, on tire cahin-caha nos malheureux fransports, et nous campons pour la nuit, laissant Pennemi sur nos derrières, Le Hieutenant Parr est un terrassier de premier ordre. Alternativement armé d'un pie et d'une pelle, il travaille « comme un cheval».
Notre ami marche d'abord en avant pour choisir la route la moins mauvaise parmi ces terribles hummocks, puis, avee sa compagnie de sapeurs, il passe à la construction de la voie, tandis qu'avec le reste des hommes je m'occupe des traineaux que nous halons un par un, fl faut voir à ce que les canots ne reçoivent point d'avarie sur les abominables casse-cous que nous avons à franchir. Le transport, une fois hissé sur la crête d'un hummock, est très malaisé à descendre sain et sauf sur Ta pente opposée; cette manœuvre délicate demande beaucoup de soins. Mais la facilité avec laquelle la glace cède sous les coups de nos mineurs est vraiment surprenante; des masses en apparence inexpugnables volent en éelats au bout de quelques minutes d'efforts.
4. -— [lier soir, nos sacs de nuit étaient gelés raides, et ce fut avec la plus grande peine qu'on réussit à Sv enfourner. L'opération terminée, nous n'en valons guère mieux: il nous semble être étendus dans une malle ou dans un cercueil, Pai beau placer sous ma personne, et pendant toute lt nuit, mes carrés de molleton, il me faut, au matin, employer toute ma vigueur pour en envelopper mes pieds, C'est le vendredi saint, etFon consacre plus de temps que d'habitude à la lecture des prières.
Nous traversons un vieux floe recouvert d'une croûte glacée, mais insuffisante pour perter le poids des hommes et des traineaux; elle se rémpt à chaque minute et nous enfonçons dans la neige molle, tous incidents qui nous exaspérent et amènent un terrible labeur additionnel,
En certains endroits, sur les neiges unies par exemple, les « taboggans » où traineaux à fond plat qu'on emploie sur les territoires de x compagnie d'Hudson, seraient on ue peut plus agréables ; mais presque partout ailleurs, Le « sol » se compose de grands hummocks formés de débris entassés, de glaces aiguës coupées sous toutes sortes d'angles, parmi lesquels Les traineaux à huit inontés sur de hauts patins, sont de beaucoup préférables. Sir Léopold Mac Clintock en avait donné le premier dessin. C'est avec ces. véhicules qu'on à découvert Le passage nord-ouest et exploré Parchpel de Parrys avec nous, ils ont fait un adimirable service sur Le plus rude terrain qui se puisse imaginer.
La température est st basse aujourd'hui, que nous n'osons nous arrèter pour prendre Paltitude méridienne, chose à laquelle nous n'avons guère coutume de manquer, Une bise aigre souffle du nord; nos visages, et Les nez surtout, courent incessamment Le risque d'être placés par Le bonhomme Hiver, Par Le travers du cap Joseph Henry, les floes, moins étendus que ceux que nous venons de parcourir, sont beaucoup plus épais, Sans doute Lx pression continuelle qui s'exerce autour du promon- Loire a réduit la superficie des champs. Le vent fraichit et lPatmosphère devenant très brumeuse, nous fusons halte une heure plus tôt qu'à Pordinaire.
John Shirley, un des hommes de mon traineau, se plaint de douleurs à la cheville el au genou ; à Fexumen on constate un peu enflure, et on le traite d'après les instructions remises par Le docteur, Nous ne nous en doutions pas alors, mais e'était Le commencement du Néau qui devait bientôt nous éprouver d'une facon si eruolle, A partir de ce jour, le pauvre garçon, dont Fétat empira peu à peu, ne nous fat utile à rien, méme pour les plus petites choses.