BYRON
Le «beau mois de mai » nous est présenté par une journée superbe qui vient nous faire oublier les arrêts forcés de la veille, Le soleil a sur nous un effet merveilleux ; il relève et réconforte nos esprits et nous pousse à de nouveaux efforts pour conquérir cette latitude tant rêvée! Malheureusement nos malades s'affaiblissent toujours et entravent de plus en plus nos progrès. Les symptômes S'aggravent. Notre effectif, si misérablement réduit, a bien du mal à tirer les traineaux sur cette route hérissée de hummocks, criblée de fondrières de neige, Les € sapeurs et mineurs » ont à peine le temps de respirer; les floes un peu étendus se font rares, et il faut, à grand labeur, se creuser une voie au travers de labyrinthes anfractueux que nous n'avons plus Pespérance de voir s'améliorer, Rien de sinistre comme ce paysage ! En dehors de notre petite caravane, aucun être vivant ne vient animer la scène; ni forme, ni couleur, rien qui
repose Ta vue; Ta mer de glace déroule autour de nous ses solitudes sans bornes. Parfois la brume traine lentement sur le pack son lugubre manteau et nous enveloppe de ses plis; peu à peu, ils glissent plus loin et laissent l'horizon S'illuminer d’une bande brillante.
Notre compagnie, assurait-on, ne courait pas le moindre risque d’être attaquée du scorbut; pourtant certains svsiptômes que nous ne saurions autrement expliquer et surtout Ta complète prostration des malades, me font réellement craindre que le fléau n'ait déja marqué ses premières victimes, Parr et moi avons voulu écarter cette idée, mais il devient impossible de léloigner plus longtemps: nous en parlons seul à seul, car notre devoir impérieux est de taire ces inquiétudes aux hommes qui nous sont confiés. Il vaut mieux qu'ils ne soupçonnent méme pas que la cause de leurs souffrances est bien la maladie si redoutée des vieux mariniers ! L'enflure des articulations et la lividité des chairs, des nausées insupportables et une faiblesse extrême, voilà les principaux avant-coureurs, Certes, Ja banquise polaire sur laquelle nous nous trainons n'est pas un adversaire à dédaigner, mais si nos craintes se réalisent, nous aurons à combattre un ennemi autrement formidable Je veux encore espérer que nos cinq malades étaient, de par leurs habitudes ou leur constitution, plus exposés à cette maladie, et que fes autres en resteront indemnes,.
On campe pour Ha nuit au milieu d'un fourré de hummocks après une des plus dures étapes que nous ayons alfrontées, À quoi bon décrire pour la centième fois es slaces chaotiques, les névés profonds sur lesquels on Mavance que par secousses ! Moi qui avais compté que plus nous approcherions du Pole, plus Les floes deviendraient vastes et faciles! Parfois S'ouvrent dans Le champ de larges crevasses dissimulées sous la neige, où lon ne
206 LA MER GLACÉE DU POLE, 2anque pas de choir, encore heureux d'en sortir sans fractures!
oi, — Le froid et la brume augmentent encore Les épreuves accoutumées; souvent, il faut décharger le traieau avant de le haler sur les dunes de neige molle qui barrent continuellement Le passage, Notre che devient touiours plus rude et plus écœurantes Le brouillard nous escorte avec obstination; et S'il est rarement assez dense pour nous forcer à fure halte, il n'en contribue pas moins à accroître nos fatigues,
4, — Tout se ligue contre nous: le temps, la neige, les glaces, le scorbut! Pourtant on Iève les tentes. Huit centeinquante mètres nous prennent trois heures etdemie bien comptées:; nous arrivons alors dans un tel labyrinthe de hummocks, là brume et Ia neige nous assièégent de telle façon, qu'il faut s'arrêter court! J'essaye de me persuader que cette halte sera bonne pour nos malheureux camarades : eeux mêmes qu'on porte sur les (raineaux sont las à mourir après ces cahotements et parfois ces dégringolades sur ces routes indeseriptibles, Après le goûter, le temps s'élève un peu et nous pratiquons, au milieu de conglomérats de glaces informes, un chemin de douze ou treize cents mètres, Gette portion du pack semble composée de floes petits et innombrables : Le plus grand mesure à peine cent mètres; la plupart des autres sont de dimensions beaucoup moindres; inutile de dire qu'ils sont entourés de masses de huimmocks s'escaladuit Pun Pautre à une hauteur de dix mètres, et sur une largeur de trente à quarante.
Un de ces hummocks se distingue des autres par une couleur gris sale qui provient de boue où d'argile dont ligne s'étend à quelque distance sur là parot du foe el donne lieu de penser qu'il a dû racler le rivage où être violemment poussé contre lui; nous en délachons quel-
ques miettes pour en remplir une fiole afin de les soumettre au microscope à notre retour à bord. Cela me semble être la preuve d’une débâcle périodique, sion annuelle ; ces floes, maintenant si loin de la côte, ont dû entrer en contact avec elle à une époque indéterminée mais qui ne saurait être fort ancienne, puisque le dégel des étés et les neigées de l'automne n’en ont pas encore oblitéré les traces.
Le brouillard est épais, épais comme une purée de fèves, Nous marchons sur la route qu'on a préparée hier, et pourtant ces douze cents mètres nous prennent quatre heures et demie ! La scène est désolée, froide, inhospitalière ; nulle forme, nul contour, nulle couleur m'appelle les yeux; aucun bruit ne vient troubler la paix lugubre de la banquise. Shelley avait Q vu » ce paysage, « ces déserts de vagues glacées que les tourmentes de neiges éternelles accumulent autour du Pôle, et où la mativre n'ose végéteret vivre; l’hiver infatigable entoure la morne solitude d'une vaste ceinture de silence ».
Quelle douceur pour nous de détourner le regard d’un spectacle semblable pour le reposer sur notre petit campement et d'écouter les voix Joyeuses de nos hommes ; oublieux des fatigues et des souffrances du jour, ils rédisent entre eux la Gazette de la mèche, et se content leurs aventures dans les diverses parties du globe. À notre vive Satisfaction, la température est à — 17 degrés, et pour Ja première fois depuis notre départ de l'Alerte, nous avons pu manger notre lard sans, au préalable, le dégeler dans le thé.
6. — Journée belle et claire; mais le repos d'hier na pas eu de bons résultats ; les malades s'affaissent visiblement et ceux de nos hommes qui jusqu'à présent aient conservé leurs forces, se plaignent de douleurs dans les membres et montrent ces tristes symptômes que
nous commençons à connaitre trop bien. Quatre souffrent d’une ophthalmie heureusement assez légère; une lotion à l’acétate de plomb les soulage beaucoup. Jusqu'ici, grâce sans doute aux besicles dont nous sommes toupours affublés et qu'on ne quitte qu'au moment de s’enfourner dans les sacs, nous avons échappé à cette épreuve douloureuse et agaçante au possible.
Le matin à l’appareillage, le soir, pour Pinstallation du bivouac, les malades nous font perdre beaucoup de temps; ils sont absolument invalides; il faut Les habiller et les déshabiller, il faut leur venir en aide pour les plus menus détails.
L'étape a été dure; elle finit par nous conduire à un formidable rempart de hummoeks, entremêlés de débris de grands floes écrasés les uns contre les autres et recouverts de neiges épaisses. Nos progrès vers Le nord sont de plus en plus insignifiants, mais nous sommes toujours soutenus par l'espoir que la mer anfractueuse sur laquelle nous nous trainons sera Ha fin de la mauvaise route:
peut-être allons-nous trouver des champs larges et Tisses où nous marcherons à grands pas. Je me demande si ces glaces abominables ne sont pas le résultat du choc de deux marées orientées diversement et dont la rencontre aurait produit ces terribles décombres.
On prépare les tentes pendant que les terrassiers s'occupent à latranchée de demain; puis on se glisse dans les sacs, heureux à la pensée de quelques heures de bon sommeil; par malheur, la brise du S. E. fait descendre le thermomeètre à — 24 degrés.
7. Nous quittons le campement avec trois éclopé, sur nos véhicules; au bout de quelques pas, nous consta tons avec douleur que deux autres essayent en vain di boitiller après nous IT faut done pousser les trois trai neaux le plus loin possible, puis les ramener en arrièr
à vide et charger nos nouveaux invalides! Le tiers de notre petite armée est maintenant hors de combat; chacun de ceux qui sont encore debout doit tirer d'autant plus, avec beaucoup moins de force qu’au départ. Les hummocks s'accumulent : de buttes ils se font collines; ils sont de plus en plus grands et les trous de neige de plus en plus profonds. Nous mesurons un des seuils de débris: il à treize mètres de hauteur verticale.
8. — Malgré toute notre répugnance nous sommes contraints de nous avouer que tous nos malades sont réellement atteints du scorbut. Je leur administre une dose quotidienne de jus de citron, tiré du petit viatique emporté du navire. Mais nous avons la plus grande peine à en liquéfier quelques gouttes : une des deux bouteilles, mise à cet effet près de la lampe du cuisinier, ne tarde pas à se fendre et à se briser; la nuit, je place entre mes jambes celle qui nous reste pour en dégeler une faible partie; tout cela fut en pure perte : les expériences ultérieures du docteur Coppinger à Polaris Bay, nous ont appris qu'avant de recouvrer la moindre vertu, le contenu du récipient doit être fondu en entier, puis agité soigneusement, toutes choses qu’on ne peut faire avant les chaudes températures de juin ou de juillet,
La perte d’appétit, la prostration extrême, aucun des symptômes du scorbut ne pourra s’amender avant qu’on ait mis les malades au régime de la viande et des légumes frais; je ne dois plus compter les voir épauler leurs bandoulières avant la fin du voyage. La Journée est belle, je fais sortir les invalides pour les ensoleiller un peu, pendant que le reste de nos gens, pelles et pioches en main, pratique une tranchée au milieu des hummocks. Nous prenons double série d'observations magnétiques, des relèvements de latitude et de longitude, nous notons
L'les variations du compas. On campe au milieu d’un Ë
immense dédale de blocs de glace de toutes les hauteurs, de tous les volumes, depuis les tout petits f'agments jusqu'aux colosses de plus de quarante pieds; quelquesuns ne sont qu'un conglomérat de débris; d’autres, vrais floebergs sans doute, sont plus volumineux quoique moins élevés.
Au pied de ces hummocks et par conséquent sur la seule voie où nous puissions tirer nos traîneaux, le névé s'est accumulé à une grande hauteur; le vent en a fait des dunes qui rendent notre marche encore plus difficile. Quand le gel s’est emparé de la cime de ces petites chaines, on passe de la neige molle où l’on enfonce jusqu’à la ceinture, sur un bloc rude et glissant; mais si la glace n’est que superficielle, la croûte est juste assez dure pour «ne point » nous porter. Jugez des faux pas, des chutes, des dégringolades !
9. — Le temps est splendide : le thermomètre marque — 18 degrés. Impossible de rester oisifs par un si beau soleil, En marche!
Débarrassant deux traîneaux de la moitié de leur charge, nous y plaçons deux malades qu’on transporte jusqu'au bout de la route que Parr a ouverte hier. Là, on dresse une tente, on y couche les invalides et les véhicules retournent au campement pour recommencer la même manœuvre; de cette façon, nous avons fait douze cents mêtres ; mais le sentier était si tortueux, il a fallu le parcourir si souvent, que cette distance effective nous a coûté douze kilomètres de marche sur ces terribles neiges. Rawlings, Simpson et Ferbrache se plaignent de douleurs dans les membres; leurs jambes deviennent livides.
10. — Encore un kilomètre à peine ! Il m'est si pénible de voir nos gens, à moitié exténués, user leurs dernières forces à gagner si peu de chemin, il nr'est si dur d’assis-
ter sans pouvoir y porter remède aux souffrances des malades, que je décide, bien à contre cœur, que ce campement sera notre dernier vers le nord. Cinq hommes de notre petite troupe sont dans un état de prostration complète; quatre autres montrent de graves symptômes du funeste fléau; ce serait folie de poursuivre! Plus de la moilié des provisions est épuisée ; il y a déjà trente-neuf jours que nous sommes partis, il ne nous reste de vivres que pour trente et un: le retour est pour nous une nécessité impérieuse. Dieu est témoin que nous avons fait notre devoir, et que la devise inscrite sur mon pavillon et qui me vient de mon ami et ancien commandant, le commodore À. H. Hoskins, a été noblement vérifiée :
« Tout ce qu'homme peut oser, je lose. »
Oui, nous avons osé! je dis nous ; car la plus simple justice envers mes braves compagnons me fait remplacer ici le singulier par un pluriel. Notre insuccès ne procède point du manque d'énergie ou de persévérance. Mais quelle triste fin à tant de beaux rèves !
11. — Un complet repos de quarante-huit heures sera chose excellente pour nos malades et nous utiliserons ce temps pour des observations diverses. Après le déjeuner, nous élevons un piédestal de neige pour y placer le magnétomètre et mesurer la force magnétique et l’inelinaison de l'aiguille au moyen d'observations doubles. Je prends ensuite des relèvements pour fixer notre position par la latitude et la longitude, et pour les variations de la boussole.
On creuse un trou dans la jeune glace qui se trouve entre les hummocks, afin de constater la température de l’eau de mer au moyen d’un thermomètre de Casella dont nous nous étions munis tout exprès. Et trois heures, on réussit à forer la plaque de glace; elle n’a ici qu'un mètre soixante-trois centimètres; à notre grand
étonnement, la sonde touche à 72 brasses ou cent trente mètres. Au moyen d'une drague improvisée on ramène des échantillons du fond, et on les renferme dans des fioles pour les rapporter au navire et les étudier au microscope.
Pour mettre nos naturalistes en possession des formes animales qui peuvent exister dans ces latitudes, on descend dans le trou un sac à pain, garni, en guise d’appât, des raclures de la marmite et de débris de pemraican, et on ne le retire que plusieurs heures après ; il est alors littéralement grouillant de petits crustacés (D) et de foraminifères que nous conserverons de notre mieux pour le capitaine Feilden. Au moyen du thermomètre, nous prenons une série de températures échelonnées par dix brasses de profondeur, tandis qu'on étudie la densité spécifique de l’eau de surface.
L'action des marées est visible, mais nos ressources ne nous permettent pas de mesurer l'écart entre le flot et Le jusant. En somme, nos heures furentutilementemployées.
Le 12, sera toute leur vie, une date mémorable pour ceux qui faisaient partie de notre petite caravane, car ce jour-là nous eûmes lhonneur et le Tégitime orgueil de planter le drapeau britannique au point le plus septentrional qu'ait atteint une créature eivilisée, et sans doute, une créature humaine. Nous voulions arriver au moins à quatre cents milles du pôle Nord; aussi, au nombre de dix, nous mettons-nous en route après le déjeuner avec le sextant, Phorizon artificiel, les ban-
1. Anonyx nugax, un beau spécimen mâle, et d'autres plus petits. Le plus grand échantillon a 0m,0375 de longueur. Cette espèce est la plus commune et la plus largement distribuée des amphipodes du nord. Le capitaine Phipps l'a découverte en 1874; on les trouve sur les rives de l'Amérique polaire, dans la mer Blanche, sur les côtes du Groënland, de l'Islande, de la Norwège, du Spitzberg et dans la mer d'Okhotsk,
Au point le plus rapproché du Pôle, (Page 263.)
nières et banderoles des deux compagnies, Deux hommes valides restent à la garde des cinq malades que nous laissons sous les tentes, installés aussi cconfortablement » que possible,
La marche est difficile ; tantôt nous enfonçons jusqu'à la ceinture dans les amas de neige, tantôt nous trébuchons au milieu des hummocks. Avec nos faibles fardeaux, nous mettons deux heures à faire dix-huit cents mètres. à
A midi moins vingt on fait halte, l'horizon artificiel est placé, et bientôt nos couleurs flottent à la brise. Au moment où le soleil passe au méridien, nous obtenons une bonne altitude établissant notre position à trois cent quatre-vingt-dix-neuf milles et demi, soit sept cent quarante kilomètres du pôle Nord. À peine proclamionsnous cette glorieuse latitude, que de noirs nuages couvrent le ciel, et la neige tombe en épaisses ondées... mais notre relèvement était fait! On pousse les trois hourrahs de rigueur, plus un quatrième en l'honneur de notre capitaine, et Fassistance lout entière entonne le & vieux drapeau de la vieille Angleterre »3 vient ensuite Le € grand choral Paléocrystique » et en loyaux sujets, nous terminons par le € God save the queen!»
Je ne me sens pas capable de décrire le paysage qui nous entoure, Rien ne le peindra mieux que les vers de Coleridge dans son € Vieux marinier » :
lei les glaces, et là les glaces, Les glaces tout autour,
Et cependant, malgré cette scène Tugubre, désolée, misérable, la joie, le bonheur, la gaieté bruyante, régnaient parmi nous dans cet abominable coin de Pempire de l'hiver. La fierté que nous ressentions d’être arrivés où nul homme n'avait encore porté ses pas y était bien
pour quelque chose. Retournant au bivouac, nous vimes que les malades, dominant leur abattement et leurs soulfrances, participaient à l’entrain général. Ils savaient que la marche vers le nord était terminée, que chaque jour les rapprocherait du navire où ils trouveraient sans doute la guérison.
Le soir, on débouche un flacon de whiskey donné par le doyen de Dundee, à la condition expresse de ne l'ouvrir qu'à la plus haute latitude possible, et chacun boit son verre de grog; un lièvre tué par le docteur Moss trois jours après notre départ du navire et partagé équitablement entre les deux tentes, nous fournit un civet délicieux. Jamais os ne furent si consciencieusement nettoyés ; un chien aurait fait maigre chère avec les reliefs du repas! On porte des toasts aux absents et la fête se termine par des chansons auxquelles prennent part les malades eux-mêmes. Tous sont heureux.