CHAPITRE XXIV
« Cuydez-vous pas aysée à endurer la briefve peine apportant délectation longue et faisant l’aame gésir en plaisant soulas % Moult sont à nostre gré le dormir après labeur rude, le port après tempestueuse mer, la paix après batailles; voire, le mourir après vie! »
SPENSER, La reine des fées.
Le 13, à trois heures, nous sommes sur le chemin du sud; un seul et même but nous anime : regagner le navire aussitôt que possible. Avant le départ, j'ai eu soin de déposer, l’une dans la glace du floe, l’autre sur le sommet dun hummock, deux boîtes de fer-blane qui renferment des notes portant notre longiti ‘e et latitude £4 quelques détails sur l’état de la compa, rie. Si an les retrouve jamais, ce sera un document très précieux pour l'étude des marées dans ces lointaines régions.
Inutile de décrire jour par jour les étapes de notre lugubre pèlerinage; nos forces diminuent peu à peu. Les uns après Îles autres, nous commençons à nous sentir étreints dans les griffes du fléau; et cependant les hommes traînent bravement nos malheureux invalides, en dépit des douleurs qui torturent leurs membres tuméliés. Déjà saisis par la terrible maladie, ils essayent
d'oublier leurs souffrances dans leurs nobles efforts pour secourir ceux qu'elle à tout à fait abattus, et se dévouent aux fonctions d'infirmiers avec une douceur et une patience qui seraient Phonneur de bien des femmes.
Encore et plus que jamais, nous devons avancer par € double équipe », traineau après traineau; bien heureux sommes-nous de pouvoir utiliser la route déblayée pendant la première moitié du voyage. Par la brume et les averses de neige qui rous tiennent assidüment compaunie, nos veux s'usent à la tâche de chercher l’ancienne voie; pourtant il faut la suivre: s'égarer sur le floe serait sérieusement compromettre nos chances de revoir le navire, Autant que possible, nous marchons de six heures du soir à six heures du matin, afin d'avoir le soleil derrière nous ef de dormir pendant la chaleur. Vers la fin de mai, Pair extérieur se maintient encore au-dessous de zéro, mais les ravons solaires ont tant de force que, dans les tentes, le thermomètre montait à 20 où 25 deg, température presque insupportable. Les morsures du froid sont avec les choses du passé.
Done, en dépit du floe, des hummocks, de la neige et de la brume, on marche bravement; le vent à beau s'élever, les grains ont beau souffler avec furie, ils ne peuvent nous contraindre à faire halte ! Coûte que coûte, il faut arriver.
A mesure que le fléau prend le dessus, Fappétit d'un chacun diminue d'une manière alarmante : nos gens mangent par obéissance, Au commencement, notre livre quotidienne de pemmican était bien légère à nos estomacs respectifs; elle forme aujourd'hui la ration entière de la tente ; parfois on ne réussit point à l'achever.
Les questions de pot-au-feu ne sont plus à l'ordre du jour. Pendant la première partie du voyage, les conversations ne tarissaient pas sur le bifteck aux petits oignons,
LE RETOUR AU NAVIRE. 267 les côtelettes aux pommes de terre nouvelles, les diverses sortes de bière; personne n'y songe à présent; nous n'avons plus faim; par contre, une soif inextinguible nous tourmente, qu'on ne peut soulager qu'au repas, ou bien lorsque li température est assez élevée pour qu'il n'y at plus de danger à mettre de glaçons dans la bouche,
Les douleurs aux membres, les nuits sans sommeil sont nos plus grandes épreuves; mais quel confort de fourrer ses pieds dans une chaussure sèche, de s’étendre sous une couverture qui, dans Et journée, a pu absorber les chauds rayons du soleil. Le matin, quelle satislaction de retrouver notre literie souple et moelleuse bien loin d'être gelée comme devant, elle ne parait méme plus humide,
Le 17, nous relevons encore des empreintes de lièvre ‘quarante kilomètres de la côte, Les pas sont rapprochés ; k petite créature était sans doute bien fatiguée, Quelque iilistinetes que soient les traces, elles semblent se diriger vers le nord,
Malgré l'énervante lenteur de notre marche, nous apercevons la côte pendant les rares embellies et voyons diminuer peu à peu la distance qui nous en sépare, Le Vieux Joe », comme nos gens se permettent de nommer irrévérencieusement le cap Joseph Henry, se dresse toujours plus grand et plus noir sur l'horizon lointain.
Le IN, on remarque, pour la premiére fois, de petits slacons sur le pourtour des hummocks. C'est un signe certain de la force croissante du calorique ; mais le jour méme et le Jendemain on constate aussi, chose grave, que Le pack menace de se rompre. Une fissure dans Ia jeune ylace S'est considérablement acerue depuis notre passage cn avril: de petits hummocks, tout battant neuis, sont le produit indiscutable de la rencontre de deux floes. Le choc peut provenir simplement de Fiction des marées,
268 LA MER GLACÉE DU POLE, il n’en est pas moins un avertissement d’avoir à vider la banquise aussi vite que possible.
Le 20, les flocons de neige commencent à se fondre sur nos habits ou sur toute autre substance de couleur foncée; ils sont formés de superbes efflorescences en forme d'étoiles. On passe près d’un hummock dont là glace, quoique d’un seul morceau, est de deux teintes différentes, bleu foncé et jaune päle. Nous en cassons des fragments pour en étudier la pesanteur spécifique et les rapporter au navire afin de les analyser. Cette décoloration est due sans doute à la présence de nombreux infusoires. Les hummocks perdent peu à peu leur manteau de givre; la douceur de la température leur enlève cette analogie avec de gigantesques gâteaux de mariée.
Nous évitons toujours avec le même soin de parler du scorbut, mais nos hommes commencent à se douter de la nature de leurs souffrances. [ls se disent, en riant, atteints du «€ mal de Saint-Joseph Henry »; leur boitement, ils l’appellent «clocher à la Marco Polo »; ils déclarent qu'à leur retcur au pays, ils proposeront cette façon de marcher aux rois et aux reines de la mode.
Mais leur courage est invincible, et rien n’abat leur énergie; nos ordres sont exécutés avec tout Pentrain, avec toute la célérité que permet la faiblesse croissante des travailleurs.
Sir Léopold Mac Clintock, dans le récit d’un de ses voyages à traineaux, parle des feuilles de thé comme d'u « légume » excellent : au gouter et au souper, nous ne manquons jamais de mettre précieusement à part le fon de la bouilloire ; on le dévore en suite avec respect, mais, pour mon compte, je n'ose me vanter d’une grande fo dans l'efficacité de ce prophylactique.
La diminution du poids des véhicules ne parait poil
correspondre à ce qu'en devrait soustraire la consommaion des vivres, si petite soit-elle. Tout au contraire, les traineaux nous semblent plus lourds! La faute en est-elle aux neiges molles et profondes, ou plutôt à notre fatigue extrême, je ne sais, mais nous € peinons » très dur et pour de si piètres résultats! Chaque pas nous est une souffrance, le moindre labeur exige un effort toujours plus grand, j'ai le cœur ému de voir cette lutte héroïque, sans plaintes, sans murmures! [Is savent que regagner bientôt le navire est une question de vie ou de mort.
24. — Anniversaire du jour de naissance de la reine, on déploie bannières et pavillons pendant la courte halte du goûter et la santé de Sa Majesté est bue par les plus septentrionaux et non les moins fidèles de ses sujets. En fait de bonnes jambes, la caravane en possède maintenant neufbien comptées. Etcependant les «morfondus », comme on les appelle pour rire, continuent à épauler leurs bandoulières : s'ils n’aident plus au traineau, du moins, soutenus par les courroies, marehent-ils du même pas que nous.
Le 25, on retraverse le quatre-vingt-troisième parallèle, La température, comparativement élevée, fait de la neige une espèce de boue visqueuse : elle se fige autour de nos chaussures et des patins des traineaux dont le tirage devient encore plus difficile.
Le 27, l’état de notre compagnie a'inspire de vives craintes. Si nous voulons arriver à la côte, il faut alléger considérablement les traineaux et faire des étapes plus longues ; cinq de nos hommes sont déjà couchés sur nos transports; cinq autres, à peine moins malades, persistent noblement à claudiquer à larrière-garde; du reste, ils en ont le temps, puisque les trois véhicules doivent
être trainés lun après l'autre; trois de nos derniers tra- | ailleurs montrent les prodromes du scorbut! Parr et
moi, John Radmore, second charpentier et un matelot, W. Maskel, sommes les seuls qui tenions encore.
Dans ces conditions, je me décide, non sans de longues, de tristes, d’anxieuses réflexions, à abandonner notre second bateau. De deux maux, il faut choisir le moindre! Si le pack doit se rompre, et divers symptômes le présagent, nous serons perdus si nous n'avons pas de canot pour passer de floe en floe; mais si nous continuons à le trainer, mon équipage est tellement exténué que nous n'atteindrons pas la rive avant d’avoir épuisé nos provisions, et dans ce cas, il faudra imourir de faim. Notre devoir est d'arriver au plus vite à PAlerte, pour sauver, s'il se peut, nos malades, Et d’ailleurs la contagion s’étend; de jour en jour nous sommes plus bas! Silencieusement, nous invoquons le Dieu tout puissant et tout bon ; à Lui de nous sauver, à Lui de nous donner Ja force de conduire en lieu sûr nos malheureux camarades lOn place dans le canot une courte notice sur notre situation présente et le relevé de la longitude et de la latitude où nous sommes forcés de Le laisser,
Le 28, nous voyons un bruant des neiges voltiger sur les hummocks en poussant son pépiement joyeux, suave musique pour des hommes qui n'avaient pas entendu d'oiseau depuis si Jongtemns! Depuis plus de neuf mois on n'avait pas vu ces Cfleurs allées »; nos malades les plus abattus eux-mêmes demandérent qu'on les soulevàt dans leur traineau et qu'on leur découvrit le visage afin d'admirer et d'écouter Le petit ami venu de si loin pour nous fêter, Nous le suivimes du regard pendant qu'il regagnait à tire d'ailes la côte vers laquelle nous nous trainions avec tant de lenteur.
Le 29, au gouter, nous déployons toutes nos couleurs pour célébrer Panniversare de notre départ d'Europe. Quelle triste comparaison à un an de distance, entre
alors et aüjourd’hui! Le soir, nous dressons nos tentes contre le grand bateau que nous avons retrouvé exactement dans le même état, la vergue hissée et le mât debout, comme une sombre sentinelle surveillant les déserts de neige,
Le 31, sur un ruban de jeune glace, entre deux flocs épais, un des traineaux tombe dans une fissure, et nous savons tout juste de li noyade invalide qu'il he Décidément le pack se ronpt; il faut gagner Le rivage à tout prix, La neige et le givre se fonde ‘nt sur nos sn ments et ajoutent l'humidité aux misères de la situution.
Le L® juin, la température monte à 4 où 2 degrés audessus de zéro. La neige de surface n'est plus qu'une boue pâteuse; nos chaussures sont trempées, nos pieds dans Peau ; nous ne sommes plus que six aux courroies, et encore |
Le 2, la brume qui nous accompagne avec tant de persistance, réussit à chasser le soleil, nous perdons déeidément ls piste. Jusqu'à présent, nous avions presque toujours utilisé la route ouverte à grand labeur pendant notre voyage d'aller; toutes nos recherches pour la retrouver restent sans résultat, il faut en revenir au traul écrasant de pratiquer un passage. Enfin, le 5, à notre indicibie joie, nous plantons notre tente en terre lrme après ces deux grands mois passés à errer sur le pack. Notre imagination est vivement excitée par la vue d'empreintes de pas, de traces récentes de patins; nos mis doivent être là! le secours approche! Hélas! en arrivant au dépôt du cap Joseph Henry nous trouvons une lettre du capitaine Nares; venu Pavant-veille avec in lraineau, 1 était déjà reparti pour le navire, Ce fut un coup terribie : à quoi bon les vivres, c’est de l'aide qu'il nous faut! Nous apprenions en outre que le scorbut
” 4 avait fait son apparition sur lAlerte et que le pauvre Petersen était mort le 14 mai.
Trois lièvres obligeamment «cachés » pour nous dans une crevasse de la rive, nous fournirent pendant une couple de jours d'excellents repas auxquels nous fimes ample justice, moins pour l'excellence de leur chair et le plaisir de changer de pitance, que comme remède contre le scorbut. Autour du dépôt, parfaitement intact néanmoins, on voyait les traces d’un loup; la nuit, nous entendions ses hurlements plaintifs.
Nous prenons des vivres en très petite quantité : nous mangeons si peu maintenant! Nos gens sont à bout. Je calcule qu'au train dont nous allons, il faudra trois longues semaines pour atteindre le navire dont nous ne sommes pourtant qu'à soixante-cinq kilomètres! Or les plus vigoureux d’entre nous sont à peine capables de ürer trois jours encore sur les cordes des traineaux. Aussi, ce soir même, dans une conférence avec Parr, nous décidons que si le temps se met au beau, Pun de nous partira demain matin pour PAlerte : nous n'avons plus qu'une seule chance de sauver nos malades, c'est d'appeler au secours le plus vite possible, Notre ami s'offre pour accomplir cette mission périlleuse, cette marche longue et solitaire dans le désert des glaces: il cutreprend noblement de la mener à bien; aucun n'est maintenant assez vigoureux pour lui disputer cet honneur. Avec quelle anxiété poignante nous Jui faisons no adieux! Bientôt il disparaît derrière les innombrables hummocks; il est € seul, sur l’étendue sans bornes ; nul » signe de vie que la trace du loup et de l'ours, nul brui » que Ja morne rafale, et la neige qui crépite sous se » pas ».
C'est chose grave pour nous que le départ de not plus fort «collier », mais Piate que notre camarade es
LE RETOUR AU NAVIRE. 273 en route pour nous chercher assistance, remonte merveilleusement les travailleurs ; l'espoir nous rend quelque énergie.
lier, à notre grande surprise, nous apercevons un chien errant au milieu des hummocks. C'est une de nos bêtes, cest Flo! On S'empresse de Pappeler: elle est d'abord très farouche, mais la faim nous vient en aide ; on lui jette du pemmican qu'elle dévore avec voracité, La pauvrette est terriblement maigre; elle aura coté dételée pendant quelque crise ou se sera échappée d'un des traineaux qui ont visité le voisinage; elle se Joint à notre arrière-garde et boitille avec nos invalides dans Le sillage des véhicules.
8. — Le deuil est au camp; l'un de nous à répondu au suprème appel; € son esprit retourne à Dieu qui Pa donné; il se repose de ses travaux ». La fin a été tranquille, ia eu sa connaissance presque jusqu'au bout, Que doivent penser nos pauvres patients dont beauce ‘OUpP, hier encore, se regardaient comme plus malades que Porter?
Cestune triste «conduite » que celle que nous faisons à notre malheureux camarade ! Son corps, recouvert du drapeau national, est porté à la tombe ouverte dans la lerre glacée sur le traineau que pendant plusieurs semaines il avait aidé à lirer; les larmes coulaient sur les figures ridées par la fatigue et halées par le froid et ka fumée, et le cœur trop plein pour prononcer une parole, ses compagnons l'ont étendu dans #a dernivre et lugubre couche.
Une croix grossière, formée des matériaux que nous lournit notre équipement et portant une courte inscripion, marque l'endroit solitaire où, dans ce désert que nul pied humain ne foulera peut-être désormais, notre camarade dort du sommeil que rien ne trouble plus.
IS
Qu'est-ce done que ces jours pour valoir qu'on les pleure, Un soleil, un soleil, une heure et puis une heure, Celle qui vient ressemble à celle qui s'enfuit. Ce qu'une nous apporte, une autre nous l’enlève, Travail, repos, douleur et quelquefois un rêve.
Voilà le jour, puis vient la nuit!
La cérémonie terminée, on s’empresse de se remettre en marche pour quitter un lieu que nos souvenirs nous nontreront toujours si lugubre! La journée est morne comme nos pensées. Pour la première fois, le décourawement nous à gagnés.
Tous et chacun nous sentons de plus en plus que pour être encore efficace, le secours ne doit pas tarder; nos yeux sont anxieusement tournés vers le sud dans la faible espérance de voir arriver l’aide sans laquelle nous allons périr. Notre faiblesse, notre impuissance s’accroit d'heure en heure; pour quelques-uns d'entre nous, la catastrophe du matin va peut-être se renouveler. Le corps rendu de fatigue, les lèvres muettes, on se traine sur la route interminable.
Les hommes ne peuvent plus manger le pemmican quotidien, leurs gencives sont trop enflammées: du reste, notre estomac le repousse ; nous essayons d’un nouveau plat, des conserves de pomme de terre cuites avec du lard ; le goût ressemble fort à celui que doit avoir l’amidon: n'importe, cela change, et chacun de nous réussit à en avaler deux tiers de gamelle.
Le 9, au matin, un arc-en-ciel, spectacle très rare dans ces régions, vient nous distraire de nos souffrances; peu après, pendant la marche, on aperçoit un point sombre grandissant au milieu des hummocks. Ce ne peut être qu'uue illusion d'optique, il est impossible que l'Alerte nous envoie déjà sa réponse! Et le cœur serré d'une anxiété terrible, nous attachons nos veux sur lobjel
LE RETOUR AT NAVIRE, 975 signalé : il approche; une salve de hourrahs met un terme à notre mortelle angoisse : c'est un traineau à chiens, monté par trois hommes. A leur cri, je ne sais quel gémissement réussit à sortir de nos poitrines endolories. May et Moss se jettent à bas du véhicule, ils accourent vers nous. Je ne veux point décrire les sentiments qui nous agitaient pendant que nous serrions les mains de ces braves amis : dès que Parr leur avait appris notre détresse, ils s'étaient élancés à la rescousse. Les plus malades se relèvent merveilleusement; ils oublient leurs douleurs et se rient des épreuves passées; les questions, les réponses, les exelamations se croisent de toutes parts. Notre bonheur est encore augmenté quand nous apprenons que Île capitaine et presque tous les officiers, à la tête d’un convoi de ravitaillement, les suivent à l’arrièregarde; nous les retrouverons sans doute demain! Je donne l’ordre de faire halte; la batterie de cuisine est dépaquetée en un clin d'œil, Peau fondue, et Moss partage entre nous une gamelle d’eau de citron comme préparatif au mouton qui mijote déjà dans la marmite,
On dresse les tentes et le docteur examine minutieusement chacun des membres de notre petite troupe. Sa conclusion n’est pas réjouissante; nous sommes tous atteints, quelques-uns même très gravement. Mais la présence du médecin nous rassure, et agit déja comme un puissant antiscorbutique.
Le 16, le capitaine et nos autres amis nous rejoignent sur fa route, et, grâce à leur assistance, nous arrivons à l'Alerte le 44 au matin, soixante-douze jours après que nous avions quitté le navire.
Quel contraste entre le départ et le retour! Entre cette lroide mais superbe journée d'avril, où brülant d’enthousiasme, et sûre du succès, notre compagnie s’ébranlait, toute composée d'hommes forts, énergiques, résolus, et
l'aube grise par laquelle nous remontions à bord! Sur les quinze braves qu'on m'avait confiés, l’un dormait dans sa tombe polaire ; onze avaient du les uns après les autres se coucher sur les traîneaux auxquels s'étaient attelés nos camarades de l’équipe de secours ; trois seulement, Radmore, Jolliffe et Maskel avaient réussi à marcher jusqu’au bout. À peine sices «héros » pouvaient soulever leurs membres; leur indomptable énergie les soutint, mais- arrivés à bord, ils durent, comme leurs compagnons, aller prendre place à l'infirmerie.
Cette calamité fut d'autant plus triste qu'elle était inattendue et sans précédent aucun dans lhistoire des voyages avec traineaux. Je n'ai pas besoin de décrire la chaude réception qui nous attendait à bord : avant de remonter sur l’Alerte, le capitaine Nares commanda trois hourrahs en l'honneur de notre parti, puis offrit une prière d'actions de grâces au Dieu qui nous avait préservés au milieu de tant de périls, et épargnait de plus grandes infortunes à notre malheureuse division.
SC