CAREW
La chaude réception qui nous attendait à l'Alerte, linsffable plaisir d'un bain chaud, le souper au champagne que le docteur permit aux moins accablés, firent de nous des êtres superlativement heureux. Et ce qui augmentait notre bonheur, c’est que nous savions nos malades confiés à des soins intelligents et tendres ; toute responsabilité à leur sujet avait cessé pour nous. Oubliant nos travaux, nos anxiétés, nos douleurs, nous aurions pris le voyage pour un mauvais rêve, sans les Hits de souffrances qui s'alignaient sur le premier pont et les hamacs suspendus aux parois extérieures du carré,
Tousces malades faisaient partie d’une troupe d'hommes si sains, si solides au départ, qu'on n'en saurait imaginer une qui la dépassät en vigueur. Et ce n'étaient seulement ces braves menés si loin par moi qui avaient vu le scorbut fondre sur eux, mais aussi ceux qui ne s’étaient absentés que pour de courtes excursions ou n'avaient
quitté le navire que deux ou trois jours ou même point du tout! Évidemment l’origine du fléau ne résidait pas dans quelque circonstance du voyage lui-même.
Les germes doivent en avoir été semés pendant les cinq mois ou peu s’en faut, que le soleil était resté audessous de l'horizon de nos quartiers d'hiver. La viande fraîche, la nourriture végétale sont nécessaires à la santé ; privés de l’une et de l’autre, nous étions exposés au scorbut. À ce point de vue, les diverses expéditions arctiques se trouvaient sous le coup de cette maladie. Mais nulle comme la nôtre n’a souffert des autres causes prédisposantes : absence de soleil, longue obseurité, froids intenses, humidité, mauvaise ventilation, ou plutôt, nulle n’y a été soumise aussi longtemps. C'est pour cela que nos devanciers ont évité l'épidémie qui nous à été si funeste.
En résumé, c’est la différence de latitude qui a tout fait : notre installation d'hiver, notre régime à bord et en voyage, étaient les mêmes que pour nos prédécesseurs. Le jus de citron, quoique très utile pour retarder la manifestation du scorbut et le guérir ensuite,ne peut en éloigner indéfiniment l'arrivée, toutes autres circonstances restant défavorables. Quelques-uns, je lai dit, ont été atteints qui n'avaient pas quitté le navire et qui, par conséquent, prenaient quotidiennement des doses de ce prophylactique tant vanté; d’autres furent attaqués pendant des voyages entrepris à une époque de la saison où le jus de citron ne gèle plus et par conséquent fait partie du régime journalier des explorateurs.
Dans l’avenir, toute expédition qui devra hiverner vers le 82° degré, sera tenue d'imaginer des précautions nouvelles contre l'invasion du seorbut.
Le 16, le capitaine annonça publiquement que, vu l'état sanitaire de son équipage, il s’occuperait, a 4 retour
de la seconde division, de rejoindre la Découverte aussitt que possible, pour expédier ce navire en Angleterre avec tous les malades et ceux qu’un examen médical rigoureux déclarerait impropres à passer un second hiver au nord du détroit de Smith; l’Alerte resterait à Port Foulke d’où, le printemps suivant, elle enverrait des compagnies d'exploration au fiord ou golfe de Hayes et dans les terres avoisinantes. Le capitaine choisissait cette station à cause de l'abondance de vie animale, des rennes surtout, qu'on dit assez communs dans ces parages. Il espérait sortir assez tôt des glaces pour exécuter ces projets.
Cette résolution était fort sage : la plupart de nos scorbutiques n'auraient pu supporter un autre hivernage dans ces froides régions. L'idée de revoir bientôt le pays agit comme un puissant remède, même et surtout sur les plus malades, et aida mieux à leur guérison que les médecines les plus savamment composées de notre excellent docteur.
L'absence prolongée d’Aldrich commençait à nous causer de sérieuses inquiétudes : après tout ce qu'avait souffert ma division, nous ne pouvions attendre que la sienne eût marché sur un lit de roses; cependant on espérait encore que son sort serait moins fàcheux. Elle avait à suivre la côte, et nous comptions que de temps à autre, nos amis réussiraient à se procurer des lièvres, des oies, peut-être même des bœufs musqués.
Le 18, quatre jours après notre rapatriement, May, avec trois hommes et un traineau attelé de nos six derniers chiens, quitta le navire, avec l’ordre de marcher à la rencontre d'Aldrich et, le cas échéant, de lui donner secours et assistance, Que les heures nous paraissaient longues! Combien de fois gravimes-nous la colline du Guet dans l'espérance d’apercevoir les pèlerins! Nous ne
pouvions plus nous dissimuler qu'ils devaient se trouver dans une position très critique. Leurs provisions étaient sans doute presque épuisées, La température avait déjà atteint O0 centigrade; parfois elle montait au-dessus ; la neige de surface commençait à se fondre, le traînage devenait une tâche affreusement pénible.
Le 21, le soleil arrive à sa plus extrême déclinaison nord; désormais chaque jour nous rapprochera de l'hiver. Sous peine d'être emprisonnés pour une année encore, il faut se libérer des glaces; mais, pour ce faire, tout notre effectif doit se trouver à bord: aucun travailleur ne sera de trop pour préparer le navire et exécuter les opérations nécessitées par notre départ de Floeberg Beach.
La neige disparait rapidement des collines septentrionales, sans doute par suite de ieur exposition au midi, car dans notre voisinage immédiat, elle semble aussi profonde que jamais. À Ta fin de mai, les hautes terres de la région étaient parfaitement netioyées, mais les ondées de neige qui augmentérent dans une si notable proporlion les misères de notre voyage de retour, n'avaient pas tardé à tout recouvrir sous leurs flocous.
De petites flaques se montrent près du navire; des signes nombreux annoncent la prochaine disruption de la banquise. Le 23, quelques canards à tête grise, des hirondelles de mer, des stercoraires volent sur le rivage ; on réussit à tuer deux de ces derniers oiseaux; leurs peaux grossissent notre collection, leur chair est réservée aux malades.
Le dimanche 25, immédiatement agrès Le service religieux, on retourne à la colline du Guet, d'où, à notre indicible Joie, nous aperecevons nos ms, se trainant au milieu des hummocks. Je m'élance vers le navire pour annoncer la bonne nouvelle; on se hâte d'organiser une compagnie de secours, et à minuit, nous avions la satis-
faction de les recevoir à bord, C'est la même histoire que la nôtre, tous sont en proie au scorbut; seuls, Aldrich et deux hommes ont marché jusqu'au navire ; encore l’un d'entre eux doit-il s’aliter pour de longues semaines.
Leur absence avait duré quatre-vingt-quatre jours qu'ils employérent à explorer deux cent vingt milles de côtes inconnues. May les retrouva près du cap Joseph Henry non loin de l'endroit où nous l'avions vu arriver à notre secours, Ts tiraient quand même, mais ils étaient à bout et l’aide ne pouvait venir dans un moment plus opportun. L'entrain de notre ami, sa gaieté, son assistance infatigable leur permirent de gagner l'Alerte sans avoir perdu un seul homme. Quel bonheur maintenant de savoir les voyageurs au port! Certes, nous avions bien souffert sur les glaces, mais l'anxiété de ceux qui nous attendaient devait rendre leur sort à peine plus enviable !
Notre bon navire ressemble à un baraquement d'infirmerie. L'autorité est, pour ainsi dire, passée entre les mains des officiers de santé : tous ceux qui ne sont pas tendus dans les cadres vont et viennent sous leurs ordres comme gardes-malades, cuisiniers, messagers. Un repos complet, des soins assidus, voilà les meilleurs remèdes, Spenser avait vu ou rêvé une scène semblable :
€ Atant esbaudirent cils les siens membres recréüs en doulx déduiet et réfectionnèrent le corps par un repast qui tant lui faisoit hesoing, »
Nos médecins les soignent sans se lasser, et le mieux qui ne tarde pas à se produire dans notre hôpital est, en srande partie, dû à leur affectueuse sollicitude,
La besogne était grande pour mettre le navire en état de prendre la mer, mais, dans la seconde quinzaine de juin, quelques officiers et trois hommes seulement se trouvaient disponibles pour cet immense travail, Avant
la débâcle des glaces du mouillage, il fallait rentrer et enmagasiner la poudre et les provisions débarquées en automne; il fallait débarrasser le pont de sa toiture, enlever le restant du blindage de neige, rouvrir les écoutilles condamnées et laisser entrer à flots l'air et le soleil dans les batteries. Nous en avions grand besoin : chose curieuse, nos cheveux et notre barbe étaient devenus presque blancs pendant notre voyage sur le pack; cette décoloration avait été graduelle, mais blonds ou bruns, tous y passèrent. Tout le monde le voyait, mais personne n'osait-.en parler, s’imaginant que chez le voisin, c'était sans doute l'effet des fatigues et de l’anxiété. Après le retour à bord, chacun de prendre son miroir et de constater que sa tête aussi partageait le sort commun. Heureusement qu’à notre arrivée en Angleterre, on ne fut pas obligé de recourir aux services des € teinturiers » en cheveux; la couleur reparut comme elle était partie, petit à petit, mais nous étions tous atteints d’une calvitie partielle causée sans doute par les bonnets de peau de phoque et autres coiffures qu’on ne quittait jamais sur la glace.
Une longue accoutumance aux mocassins, chaussure parfaite lorsque le thermomètre est au-dessous de zéro, nous rendit pénible l’usage des bottes de cuir dont nous ne pouvions maintenant nous passer, vu la boue visqueust provenant de la fonte des neiges sur la terre et sur les floes.
Le retour à bord de tous les absents fut fêté, le 29, par le meilleur diner qu’il fût possible aux commissaires d’étaler sur nos tables. Depuis longtemps, les presses étaient démontées, mais comme marque de déférente pour les chefs des deux divisions, un menu écriti Ja main futplacé à côté de mon assiette et de celle d'Al drich. Sur chacun était dessinée une vue du point extrèmt
atteint par nos escouades respectives; voici le fac simile du mien :
Marco Polo. Lat. 85°,21/,96" N.