‹ La mer J. MicheletChapitre 47 sur 48 · LA RENAISSANCE DU CŒUR · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE DU CŒUR

tirée par une corde qui se roule sur un cabestan. Le cabestan, à quatre barres, est fort péniblement tourné par la famille du pécheur, sa femme, ses filles et leurs amies ; car les garçons sont en mer. On comprend la difficulté. La lourde barque, en montant, heurte de galet en galet, d’obstacle en obstacle, et ne les franchit que par sauts. Chaque saut et chaque secousse retentit à ces poitrines de femmes, et ce n’est point une figure de dire que ce retour si dur se fait sur leur chair froissée, sur leur sein, leur propre cœur.

Je fus d’abord attristé, blessé. Mon premier élan était de me mettre aussi de la partie et d’aider. La chose eût paru singulière, et je ne sais quelle fausse honte m’airêta. Mais, chaque jour, j’assistais, au moins de mes \œux. Je venais, je regardais. Ces jeunes et charmantes filles (rarement jolies, mais charmantes) n’avaient point le court jupon rouge de l’ancien costume des côtes, mais de longues robes; elles étaient pour la plupart affinées de race et d’esprit, et plusieurs fort délicates ; elles tenaient de la demoiselle. Courbées sur celte œuvre rude (filiale, et, partant, relevée), elles n’étaient pas sans grâce ni fierté; leur jeune cœur, dans ce trèspénible effort, ne donnait à la faiblesse pas une plainte, pas un soupir.

Ce petit quai de galets, très-petit, est encore

trop grand. J’y voyais nombre de barques abandonnées, inutiles. La pèche est devenue stérile. Le poisson a fui. Étretat languit, périt, près de Dieppe languissante. De plus en plus, il est réduit à la ressource des bains; il attend sa vie des baigneurs, du hasard des logements, qui, tantôt loués, tantôt vides, rapportent un jour, et l’autre appauvrissent. Ce mélange avec Paris, le Paris mondain, quelque cher que celui-ci paye, est un fléau pour le pays.

Nos populations normandes, qui découvrirent l’Amérique, qui, dès le quatorzième siècle, conquirent la côte d’Afrique, de moins en moins aiment la mer. Beaucoup tournent désormais le dos à la côte et regardent vers l’intérieur. Le descendant de celui qui jadis lança le harpon se résigne au métier de femme, devient un cotonnier blême de Montville ou de Bolbec.

C’est à la science, à la loi, d’arrêter cette décadence. La première, par sa direction habile, si elle est fermement suivie, créera l’économie de la mer et reconstituera la pêche, école de la marine. La seconde, moins exclusivement influencée de l’intérêt de la terre, gardera dans le marin la fleur du pays, élite à part, nullement comparable aux grandes masses dont nous tirons le soldat, et qui sera le vrai soldat dans telles cir-

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