I.e ventre est d'argent clair et de nacre opaline
F.t le dos en saphir va\{; de tourmaline
Se glace d'émeraude et de rubis changeant.
.\u moment de la mort, sur la nacre, l'argent.
Le saphir, le rubis, IV-meraude, une teinte
De rose et de lilas s'allume, puis, éteinte,
Se fond en un bouquet fané délicieux
l'Ius tendre que celui du couchant dans les cieux.
Kl ce turbot, marbré comme une agate obscure !
\'A ce merlan qui semble un poignard en mercure I
VA la plie orangée, aux lunules de fiel !
\'À celle en disque blond, tel un gâteau de miel I
i;t le crapaud de mer. corps d'a/.ur, tète plate
Où r-ulilent deux jeux à prunelle écarlale 1
r.t le hareng, velu d'éclairs pliospliorescents :
l'.l que d'auties. <pii sont el des nulle et des cents !
Et leurs formes aussi ! C'est la sole en ellipse ; Le chabot monstrueux, bêle d'Apocalypse ; Le grondin, dont le clief carré fait un marteau ; Le bar au gabarit modèle de bateau ; Le homard qui cisaille et le crabe qui fauche ; La limande, jeux à droite; et la barbue, à gauche; L'oursin en hûrisson et le congre en serpent ; La raie, avec sa (|ueue ('•pineuse qui pend. Et ses nageoires, dont les rhjthmiques détentes A la large envergure ont l'air d'ailes battantes ; D'autres ; d'autres oncor ! Mais pendant qu'à l'écart J'emprisonne dans les cachots de mon regard Ces formes, ces couleurs, rapidement notées, Nos gas, répartissant les poissons par bottées, Les descendent à fond de cale. On est chantant ; La pèche est bonne ; on va continuer d'autant. Range à border l'écoute ! Et vire à contre-brise ! Il faut retrouver champ où le chalut ait prise, Et que le vent grand'Iargue appuyant le bateau Traîne bien au tréfond la chausse et le râteau. Adieu-vat ! C'est paré. Laisse filer la chaîne. Nageons dret, et que la relevaille prochaine Plaise à nos gas autant que celle-ci leur plut ! Que la chausse se gave à crever le chalut ! Faudra du jus de bras encor. Mais, n'ayez crainte. Ce n'est pas ça qui manque, et gaîment l'on s'éreinte Quand on sent que d'aplomb ça souque en remontant. On tirera d'un poing léger, d'un cœur content. Pour revoir le butin pendre au bout de la drisse. Plein et lourd, gonflé rond comme un sein de nourrice.
L E s G A s I OT
Celui qui trimerait alors en maugn'ant.
Serait un failli chiou, sans cœur et fainéani :
IJar ça. qui du chalut charge et distend les mailles.
C'est du pain pour les vieux, la femme et les marmailles.
LliS POUILLAIIDS
Où ra couche ? Le jilus sou\piil N'importe où. Quand le froid les traque. .\vec le suroil arrivant, Ça couche dans une baraque A l'abandon, qui se d(?lraquc.
Dont le toit bâille en se crevant Sous l'averse, et dont le mur craque A toutes les gifles du vent.
Ils s'entassent là pèle-nièle, Comme un nœud de vers embrouilles.
Jeunes et vieux, mâle et femelle.
Haleurs, mendigots et mouliers.
Tous transis, grelottants, mouillés.
Les bras croisés sous la mamelle.
Et parfois, quoique sans souliers.
Forcés de battre la semelle.
Quand ils en sortent, les matins.
Alors que le soleil appuie Ses pieds d'or sur de verts satins.
Eux, qu'eu vain sa lumière essuie.
Avec leur crasse aux tons de suie Où le jour plaque des étains, Mal débarbouillés par la pluie Ils ont l'air de nègres dt-tcints
De quoi ça s'habille ? De loques.
Fonds de culottes sans mollets.
Pan de veste qui t'el'lilo((ues, Bourgerons veufs de vos collets.
(Jhapcau roux qui te décollais, (hiirs débouillis gonflés de cloques.
De vous ils se font des complets Où leur morve met des breloques.
De ([uoi ça \it'.' De noirs écols Sa\oui-euv à leiu- faim qui dure :
Vagues détritus de fricots .Mijotes dans les las d'ordure.
Trognons de choux, brins do vci'durc .Mélancoliques haricots.
Bouts de pain dont la croûte dure Ebrèchc leurs derniers chicots.
F^ar-ci par-là, jours de fortune.
D'un pécheur ils ont des poissons.
Ou bien, guettant l'heure opportune Où nous, étrangei-s, nous passons.
LA ME a
Ils nous marmonnent des chansons En nous disant que c'en est une De mathurin, et nous glissons Dans leur main sale un peu de thune.
Mais ces jours-là, ces bons instants, On les compte au cours de rann(''e.
Les autres, les jours malcontents.
Se suivent comme à la loui-née.
Longs mois de disette acharnée !
De quoi ça vit ? De vieux restants Raccrochf^'S au jour la journée.
De quoi ça vit ? De l'air du temps.
Et cependant, ça vit, ça grouille.
Plus mal que bien, c'est entendu !
Aucun n'a la panse en citrouille.
Le plus gras a l'air d'un pendu.
Mais chacun, à vivre assidu.
Résiste, lutte, et se débrouille.
Leur espoir n'est pas pius perdu Que le fer n'est mort sous la rouille.
Uuel espoir ? Ils ne savent pas.
Pourtant, on voit qu'il les fait vivre. Puisque, partout où vont leurs pas, On peut lire comme en un livre Dans leurs jeux la soif do le suivre.
Espoir de quoi ? D'mi bon repas ?
D'un lit plus sûr ? D'un sommeil ivre ? Espoir d'un tranquille trépas ?
Espoir de quoi ? Que leur imporlc !
Ils vont vers lui, jamais lassés.
Hôtes du vieux hangar sans porte, Mangeurs d'arlequins ramassés.
Rôdeurs des quais et des fossés Hantés du rat et du cloporte, Pas un ne dit que c'est assez Et ne veut que la mort l'emporte.
Espoir de quoi ? Tout simplement Espoir de vivre encore une heure, L'heure qui va dans un moment Sourire, et qui sera meilleure Que celle d'à-préscnt qui pleure.
Espoir sans fin qui toujours meut, Qui toujours accouche d'un leurre, Et qu'on maudit, mais en l'aimant !
C'est cet espoir qui les enivre, Qui les chauffe de ses rayons Contre le vent, la nuit, le givre, Qui les revôt sous les haillons.
Les nourrit, et met des paillons Superbes dans leurs yeux de cuivre.
De quoi ça vil, ces penaillons ?
De quoi ça vit ? De vouloir vivre.
LES SARDINIÈRES
La sardine est jolie en arrivant à l'air Comme un couteau d'argent où s'allume un ("-clair : Et de cet argent-là faisant des sous de cuivre, Les pauvres gens auront quelque temps de quoi vivre Mais pour aller la prendre il faut avoir le nez Bougrement plein de poils, et de poils goudro^K"'* ; Car la gueidre et la rogue avec quoi l'on arrose Les seines qu'on lui tend, ne fleurent point la rose. Gueidre, lisez mortier de crevettes, pas frais. Mais confit dans sou jus et pourri tout exprèi-. Rogue, lisez boyaux de morue en compote, Salés, mais corrompus. Et l'on scn galipote. Quand on veut bien parer l'amorce de rigueur. Les dix doigts jusqu'au coude et le nez jusqu'au cœur N'empêche que la iiéche en juin ne soit plaisante ! Rien do i)lus fin que la sardine agonisante
Oui frétille et qui meurt avec de petits cris
Comme si le canot était plein de souris.
Et puis quoi ? Faut- il pas faire manger le monde ?
Et sans la gueidre infecte, et sans la rogue immonde,
Bonsoir à la sardine, et vous ne l'auriez pas.
Riches, pour voshors-d'œuvre, et gueux, pour vos repas.
Non plus que les fiôcheurs, dame, les sardinières
.Ne hument en bouquet des odeurs printanières.
A passer tout le jour les sardines en main,
Elles n'embaument pas le lis ni le jasmin ;
Et leurs doigts, leurs cheveux, leur linge, leur peau même,
Tout ça sent le poisson. Mais bah ! j'aime qui m'aime !
Kt les gas sont plus d'un qui les aiment ainsi.
C'est qu'avec leur bonnet comme on les porte ici.
Dont les coins envolés semblent des ailes blanches.
Avec leur corselet qui fait saillir les hanches
Kt dont, à l'enlre-deux, le fichu reste ouvert.
Avec leur jupon court qui montre à découvert
Les mollets arrondis et les Tmips chevilles,
On dira ce qu'on veut, ce sont de belles filles.
Sans compter qu'après tout le parfum le plus chci-
Ne vaut pas celui-là qui leur reste à la chair.
Ce bon parfum salé, fort, montant, où se môle
L'effluve de la mer à ceux de la femelle.
Parfum voluptueux aux appels réchauffants.
Oui met en appétit de faire des enfants.
Kt pas de ces enfants mnrmiteux et débiles.
Avortons alanguis de fièvres et. de biles,
Pauvres anges pâlots, mal venus, mal plantés.
Comme ceux de hasard qu'on fait dans les cités!
Mais (le robustes gas qui n'ont rien d'éphémère.
Plantés pour reverdir, forts comme père et mère.
Rétus avant de naître et i)oilus en naissant.
Ayant déjà dans leur regard i)Iiosphorescent
La couleur de la mer que boiront leurs prunelles
Et le vague infini qu'ont les vagues en elles ;
Car, fille et sardinière, ou fils et matelot.
Tous auront la même âme, et c'est l'âme du flot.
Chantez en y pensant, chante/. \os cantilènes,
Sardinières ! Chantez, et que par vos haleines
La mer féconde fasse entrer dans vos poumons
IjC suc de sa marée et de ses goémons !
Chantez, et respirez aux relents de la salle
Toute la vie en fleurs, tout l'amour qu'elle exhale 1
Chantez ! Imprégnez-vous de sa maternité !
El que ce soir, après votre ouvrage quitté,
Les galants qui viendront ^ous chercher à la porte
Se grisent de l'odeur que votre jupe emporte.
Et, tout enveloppés aussi de ce même air,
Baisent dans vos baisers les baisers de la mer '.
Aimez-vous et croissez, bonnes races marines
\ux cœurs jeunes toujours dans vos larges poitrines !
Le monde est vieux, et les mâles y sont perclus.
Faites donc des enfants pour ceux qui n'en font plus :
Les temps ne sont pas loin où la disette d'hommes
Eteindra toutes nos Lcsbos et nos Sodomes
(jui s'anéantiront dans leur stérilité.
Mais le flambeau sur qui soulllo un vent irrité,
Vous le sauverez, vous, de nos morts ténébreuses.
braves gens, pauvres gens du\ familles nombreuses.
Et vous le liaiismcltrcz ainsi de main en main. Oc flaniheau de la vie, aux vivants de demain. Et quand l'humanité, le front couvert de rides. Verra sur ses flancs creux pendre ses seins arides. Vous seuls saurez, encor les secrets abolis, Et cesl près de la mer, ccst dans un de vos lits, ijue naîtra, d'un |)ôclieur et d'une sardinière. Le dcrnicr-nè des fUs de la race dernière.
L'IlAKliiNG SAUR
Ne rougis pas ilc ta carcasse, Toi, vieux, quoii iiorame l'hareng saur. Garde ce sobriquet cocasse Comme un trésor.
Laisse rire ces bons apôtres.
Nos beaux messieurs à tralala.
Car lu n'es pas si laid queux autres.
Bien loin de la !
Ils font les fiers avec leur mine.
Mais c'est l'astiquage qui rend Lcoi- corps aussi blanc qu'une hcrniiue Et transparent.
Tous les jours avec de l'eau douro Ils se lavent au saut du lit A force de savon qui mousse Et qui polit.
Ils ont la peau comme une espèce Do baudruche passée au lard.
J'aime mieux ta basane épaisse Comme un prôlail.
Car c'est avant tout la chlorose Uni donne à leur teint ce rcdct VA fait ces ])étales de rose Trempés <le lait.
Toi, (pie ton cuir soil propre ou sale, Qu'importe ! Il est d'un fameux grain il se tanne au soleil, se sale Dans le poiidraiu.
Se culotte aux souITlos du large.
Se cuit même dans ton sonuncil ; Mais dessous court au pas de charge Un sang vermeil.
Kt tout cela, mou caniara<le, liaié, fumé, roux, fauve, brun.
Le soleil, l'eau, l'air de hi lude.
Le \('ul, l'embrun,
Tout cela se l'oiid et s'arrange Avec la patine des ans Hii un riche métal étrange Aux tons luisants ;
Kl, dressé sur ton col robuste.
Ton \ ieux museau de matliurin Kos|ilondit pour moi comme un liusle