‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 12 sur 253 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

la carte déployée devant nous, me le prouvait par les sondages : nous doublerions le cap Race pendant le quart du matin.

A l'heure indiquée, je me trouvai sur le pont, et, comme précédemment, notre position fut relevée au moyen de la sonde; mais le plomb n'était qu’un prophète menteur : nous courions droit sur le cap. Cependant, calmé par les affirmations positives de Mac Cormick, j'étais descendu déjeuner, lorsque j’entendis ce cri terrible et qu’on n’oublie plus jamais : « Les brisants devant nous! » J’accourus en toute hâte : à une portée de pistolet se dressait une haute falaise noire contre laquelle la mer se précipitait avec fureur. Nous aurions touché au bout de quelques minutes, si le schooner n’était venu rapidement au vent; les voiles furent masquées ; nous réussimes à nous arrêter avant que la brise n’eût gonflé la toile, puis nous commençämes à nous éloigner lentement. L’écume, rejetée par le rocher sombre, retombait sur notre pont et il me semblait que de la main j'aurais pu toucher le récif; nous fumes bientôt rassurés en le voyant veu à peu disparaitre derrière les plis épais du rideau de brume, mais tout danger n'était pas encore passé ; en une demi-heure, le vent tomba presque entièrement, nous laissant aux prises avec une mer très-dure, pendant que des ténèbres montait vers nous la voix profonde de l’ebime irrité d’avoir perdu sa proie.

Le vent fraichit enfin vers midi et nous délivra de ces angoisses. Résolus de laisser un vaste champ au redoutable cap, nous courûmes E. S. E. jusqu'à ce que la couleur de l’eau nous eut enfin rassurés sur l'éloignement de notre terrible voisin ; la goëlette reprit sa route vers le cap Farewell; une bonne brise soufflait du sud, et à la nuit nous filions vent arrière sous le hunier aux bas-ris. Les latitudes fuyaient sous notre rapide sillage, et peu de jours après nous labourions les eaux qui baignent les côtes rocheuses du Groënland.

Le 30 juillet, à huit heures du soir, j'avais le bonheur de repasser le Cercle polaire arctique ; nous pavoisimes le navire tandis qu’une salve de canon témoignait de notre joie : nous entrions enfin dans notre champ de travail.

Vingt jours à peine s'étaient écoulés depuis notre départ de Boston, et en moyenne nous avions fait cent quatrevingts kilomètres par jour : la côte de Groënland, cachée par un nuage, était à dix lieues environ; le cap Walsingham‘, se trouvait par le travers de notre tribord, et si l'état de l'atmosphère l’eût permis, nous aurions aperçu de la hanche de bâbord Je haut sommet du Suckertoppen. La terre était encore voilée à nos regards, mais nous avions croisé le premier glaçon, nous avions vu le soleil de minuit, nous entrions dans le jour sans fin. Le soleil inondait encore ma cabine que la douzième heure sonnait à la modeste pendule qui faisait entendre son tic-tac au-dessus de ma tête. Avant déjà vécu de cette étrange vie, elle n’avait plus d’inconnu pour moi, mais les officiers ne pouvaient dormir et erraient çà et là, comme dans l'attente du crépuscule ami, précurseur du sommeil.

Nous avions rencontré notre premier iceberg? la veille de notre arrivée au Cercle polaire. En entendant la mer se briser avec fureur contre la masse encore enveloppée de brume, la vigie fut sur le point de crier : « Terre! » mais bientôt le formidable colosse émergea du brouillard; il venait droit sur nous, terrible et menaçant; nous nous hatames de lui laisser le champ libre. C'était une pyramide irrégulière d'environ trois cents pieds de largeur et cent cinquante de hauteur ; le sommet en était encore à demi caché dans la nuée, mais l'instant d’après, celle-ci brus-

1. Promontoire le plus oriental de la Meta incognita; appellation qui semble devoir rester atiachée à la masse d'îles et de glace qui s'étend entre la mer de Baffin, celle d'Hudson et le détroit du Régent. (Trad.)

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