‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 141 sur 253 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

serail praticable et s’il valait mieux suivre la route du D" Kane le long de la côte groënlandaise, ou traverser le détroit au-dessus du cap Hatherton, pour tacher d'atteindre cette terre de Grinnell où nous avions en vain essayé d'arriver l'automne précédent. J'avais à regagner tout le temps perdu par cet insuccès sur les causes duquel il est inutile de revenir, le lecteur se rappelant sans doute les luttes où notre navire faillit succomber dans les banquises à l’orée du détroit. Si les glaces me permettaient une rapide traversée jusqu'à la terre de Grinnell ou m'assuraient seulement un point de départ au delà du glacier de Humboldt, je ne doutais pas de l’heureux dénoument de notre campagne d'été.

En arrivant à la Pointe, nous trouvames la glace raboteuse et peu solide; la marée de la nuit avait ouvert une large crevasse droit devant le cap; depuis quelques heures elle se recouvrait d’une couche mince et les chiens hésiterent un instant à y mettre les pieds, mais encouragés par le fouet de Jensen, ils s’élancèrent en avant. La glace se rompit sous leur poids et, poussés par l'instinct de la conservation, ils s’éparpillérent à droite et à gauche; mais,en dépit de leurs efforts, ils enfoncèrent péle-méle dans la mer avec le traîneau. J'étais assis sur l'arrière et j’eus le temps de me rouler en dehors, mais Jensen ne fut pas si heureux, et chiens, traineaux, conducteur, pataugérent ensemble dans un fouillis confus parmi les glaces brisées. Kalutunah accourut à la rescousse et nous parvinmes à les retirer tous de ce bain froid, mais Jensen était tout à fait trempé et avait les bottes pleines d’eau. Nous n’étions qu’à huit kilometres du navire, et je pensai qu’il valait mieux y retourner avec toute la célérilé possible que de construire une hutte de neige pour abriter mon malheureux conducteur contre la bise glaciale qui commençait à souffler. — Nos peaux de buffle étaient plus qu’humides et ne pourraient sécher avant la fin du voyage ; de plus, par un froid pareil, il n’eut

pas été prudent de laisser immobiles nos chiens dégouttants d'eau. Le fouet ne fut pas épargné et nous revinmes à bord sans accident fâcheux pour Jensen ou pour l'attelage. Au bout d’une heure tout était réparé, et plus circonspects ceite fois, nous doublames heureusement le promontoire.

La glace était assez unie le long de la côte et nos traineaux peu chargés allaient d'un bon pas. La neige, fortement pressée par les vents, s'était amoncelée entre les hummocks ; elle en remplissait les interstices, et la surface, quoique un peu onduleuse et inégale, était aussi ferme qu’une route de notre pays. La nuit s'avançait (nous n'avions pas encore la longue journée d'été) et nous fimes halte sous le cap Hatherton pour organiser notre premier campement : — un vrai bivac arctique. — Attacher les chiens et creuser une tranchée dans un banc de neige sont choses faciles et qui ne prennent guère de temps. Jensen s’occupa du logis pendant que Kalutunah faisait souper l’attelage, et quand tout fut prét, nous nous glissimes dans notre bouge pour essayer d'y dormir; mais le souvenir de nos cadres confortables était encore trop récent, et Kalutunah seul ronfla toute la nuit d’une façon formidable. A l'extérieur, le thermomètre marquait 42° C. au-dessous de zéro.

Je ne fus pas faché de me remettre en route le lendemain, pour me réchauffer par la marche. La glace étant tout aussi favorable au delà du cap Hatherlon, nous ne mimes pas trop de temps à atteindre le promontoire nord de Fog Inlet. En approchant de la pointe, j'aperçus un cairn perché sur un rocher élevé, et ne me rappelant pas que cet amoncellement fut l'œuvre de quelque bande appartenant à l'expédition Kane, j’arrétai le traineau et me rendis sur la terre ferme pour l’étudier de plus près. Je trouvai à sa base une fiole de verre contenant la note suivante :

« Le steamer des États-Unis l'Arctic s'est arrêté ici, let nous avons examiné soigneusement les lieux pour chercher les traces du docteur Kane et de ses compagnons sans trou-

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