‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 155 sur 253 · CHAPITRE XXYW · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYW

Carl, de sa belle voix de ténor, vient d'achever une chanson nautique et s’éclaircit la gorge pour le Hardi soldat, cette Marseillaise du Danemark. Les jeux de cartes sont en réquisition et, somme toute, nous formons une assez joyeuse bande : — de vrais Gypsies en voyage. Nous menons une vie toute nouvelle, et plus tard, en tournant les feuillets de ce cahier, je sourirai du contraste entre les événements d’aujourd’hui et la stupide routine de l’existence ordinaire. Il me semblera alors que tout ceci n’était qu’un rêve, tant je le trouverai singulier, et cependant l'esprit et le corps . humain s’accoutument si vite aux diverses circonstances, que, quels que soient les incidents qui se produisent, ils nous paraissent toujours naturels et ne nous étonnent plus. Puis, quand nous nous remémorons le passé, nous sommes étonnés d’avoir subi toutes ces transformations successives et de pouvoir à peine reconnaître nos habits de caméléon. Si j'ai encore la chance de me retrouver un jour, dans ma cité natale, assis devant une table d’un restaurant en renom. je me rappellerai sans doute avec dédain le bœuf et les pommes de terre séchées qui avec le café et le pain font le menu de nos diners actuels; mais jamais moka distillé dans un percolateur français ne m’a paru aussi bon que celui que ce matin on me passait tout bouillant dans son pot de fer, et les plus fins spécimens des trésors périgourdins ne m'ont jamais paru plus savoureux que les fragments de biscuit de mer que j'avalais avec ce café. En effet, tout n'est-il pas relatif dans le plaisir? Il n’a rien d’absolu. ;

Le bonheur, a dit sagement Paley, « est un réseau nerveux tapissant les régions précordiales.» Eh bien! rien ne trouble chez moi l’harmonie des « régions précordiales » et je n’éprouve en ce moment d’autre sensation désagréable que celle de ce crayon qui me gèle les doigts. Pourquoi donc me trouverais-je moins heureux que dans n’importe quelle circonstance de ma vie Je n'ai pas, il est vrai, les moyens

d'exécuter mes plans comme je l'aurais voulu, et je suis assiégé de difficultés et d’embarras. Mais nous oublions volontiers le présent dans la poursuite de l'avenir, dans les joies que nous espérons trouver au delà des luttes et des - fatigues prochaines. Et il est bon qu’il en soit ainsi, car ce qui nous coûte le plus de temps à conquérir, souvent ne vaut pas la peine d’être conservé. « Tout est vanité! » préchait l’Ecclésiaste, et que dit le poëte?

« Le plaisir est semblable au pavot qui s’effeuille Sous le souffle ou le doigt de l'enfant qui le cueille. »

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