CHAPITRE XX VI
La tempête continue. — A l’œuvre. — Parmi les hummocks. — Difficultés de la marche. — Les neiges. — La glace du détroit de Smith. — Formation des hummocks. — Les vieux champs de glace. — Leur mode de croissance, — Épaisseur de la glace.
Je n’imposerai pas au lecteur l’ennui de me suivre pas à pas pendant les trois semaines suivantes. Un journal est nécessairement encombré de détails personnels et de répétitions interminables; en outre, il est de la nature même de certaines choses de n’offrir que peu d'intérêt à celui qui ne les a pas vécues. — Il me suflira de dire que la tempête continua à faire rage et n’épuisa enfin sa violence qu'après avoir soufflé pendant dix jours. Mais elle ne put nous tenir tout ce temps renfermés, et dès le 9 avril nous nous mettions à l’œuvre.
Après avoir été chercher nos provisions au cap Hatherton, nous nous dirigeames vers la terre de Grinnell, avec des traineaux faiblement chargés dont les chiens tiraient les deux plus petits. Le vent venant du nord nous prenait en écharpe, presque en arrière et ne nous incommodait pas beaucoup; mais des embarras d’une autre sorte nous avertissaient de la difficulté de la tâche que nous avions
entreprise. A force de serpenter à droite ou à gauche, de revenir sur nos pas lorsqu'il était impossible d'avancer, nous réussimes à franchir les quelques premiers kilomètres sans trop de peine, mais bientôt la route s’enchevétra au delà de toute description. Le détroit tout entier n’était qu'un vaste chaos de rochers de glace, accumulés les uns sur les autres en énormes monceaux aux faîtes aigus et aux pentes raboteuses; ils laissaient à peine entre eux quelques pouces carrés de surface plane : il nous fallait cheminer dans ces lacis presque inextricables ; il nous fallait souvent escalader des barrières de dix pieds de hauteur. relative, de cent pieds au-dessus du niveau de la mer.
Les intervalles de ces prodigieux monceaux sont remplis jusqu’à une certaine profondeur de neiges poussées par les vents. Qu'on s’imagine nos traineaux cahotant à travers les enchevétrements confus de ces glaces déchirées, les hommes et les chiens poussant ou tirant leurs fardeaux, comme les soldats de Napoléon leur artillerie dans les passes abruptes des Alpes. Nous nous hissons péniblement au sommet des rampes élevées qui nous barrent la route; à la descente, le traîneau est précipité sur les parois anguleuses, quelquefois chaviré, souvent brisé. — Après avoir inutilement essayé de franchir quelque crête plus rude que les autres, nous devons nous ouvrir un sentier au pic et à la pelle, pour être encore forcés de retourner en arrière et de chercher un passage moins impraticable; de loin en loin, nous avons la chance de rencontrer quelque « brèche » sur la surface inégale et tortueuse de laquelle nous pouvons franchir un ou deux kilomètres avec une facilité relative. Les neiges amassées par le vent sont parfois un obstacle, parfois une aide bien venue. La surface gelée, mais pas assez fortement, se brise sous le voyageur de la manière la plus désagréable et la plus irritante : elle ne peut toujours porter le poids du corps,
Dans les bummocks,