CHAPITRE XXVIII
caravane que la nôtre : ne nous sentant pas la force de nous construire un abri, nous plaçons les deux traineaux côte à côte pour y établir nos lits en plein air. La nuit n’est pas trop froide, le thermomètre se rapproche de zéro, mais nous regrettons la douce chaleur de la hutte de neige. Les labeurs de la journée nous ont fait transpirer comme si nous eussions été sous les tropiques; nos vêtements sont tout trempés d'humidité, et à la moindre halte, nos pardessus deviennent roides comme de la tole et nous éprouvons la sensation désagréable du « drap mouillé » dans le traitement hydrothérapique.
8 el 9 mai.
Toujours les mémes difficultés. J'avais espéré que nous toucherions terre dans la soirée du 8; mais elle me semble s'être éloignée dans la matinée du 9.— Glaces sous les pieds, neige et brouillards sur la tête. — Traineaux, harnais, bêtes et gens tombent en morceaux et se traînent sous une atmosphère endiablée, épaisse comme les ténèbres du vieil Hadès.
10 mai.
Luttant toujours, en dépit de tous les obstacles, nous campons encore au milieu des monceaux de glace. Je n’ose plus espérer toucher le rivage demain : je me suis si souvent trompé! Mais, cerivage, je veux l’atteindre, coûte que coûte ; j'irai à lui tant qu'il me restera une once de nourriture et un chien pour la trainer. J’y suis opiniatrement résolu.
11 mai.
Campés enfin sous la berge et .heureux comme des gens
qui ont remporté la victoire et attendent leur souper. Pendant que je choisissais l'emplacement de notre hutte
de neige, Mac Donald regardait la haute pointe qui se dresse au-dessus de nos têtes; et je l’entendais grommeler, tout en préparant le fourneau pour un repas dont nous avions tant besoin : « Après tout, je voudrais bien savoir si c’est là la terre ou son ombre fugitive seulement? »