‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 170 sur 253 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Perspective. — Le cap Napoléon. — Le cap Frazer. — Vestiges des Esquimaux, — La glace pourrie. — Le canal de Kennedy. — Douceur de la température. — Les oiseaux. — Formation géologique de la côte. — La végétation. — Nouvelle chute de Jensen.

Je me trouvai fort heureux d'abord d’avoir atteint la côte, en dépit de si terribles obstacles; mais quand je vins à réfléchir sur ma position et à la comparer avec mes espérances passées, je ne me sentais plus le cœur au triomphe. Ces trente et une journées perdues à traverser le détroit, ce bateau, impossible à transporter, ma troupe, forcée de retourner au navire, que d'échecs à mes plans primitifs ! En outre, la brèche inattendue que faisaient aux vivres les rations extraordinaires qu’il nous fallait donner aux chiens, sous peine de les voir succomber à la peine, avaient tellement diminué nos ressources, que je ne pouvais plus penser à prolonger beaucoup mon exploration. Nos bêtes mangeaient plus du double de ce qui leur est habituellement nécessaire en voyage : cette consommation, et les petits dépôts que je laissais en vue de notre retour, avaient réduit leur provision de pâtée à trois cents livres, qui devaient fournir à peine à douze de leurs repas quotidiens. Tout au

plus avais-je le temps d'étudier les routes de la mer Polaire, en vue d’une plus longue exploration, ajournée à l'été suivant, si alors je réussissais à amener le schooner vers la rive occidentale. J'avais, en un mot, à étudier les chances qui, dans ce cas douteux, me resteraient pour l’exécution de projets déjà très-compromis par notre hivernage sur les côtes du Groënland.

Les extraits de mon journal et les explications données dans les chapitres précédents ont édifié le lecteur sur les difficultés que j'avais eu à combattre. Je ne m'attendais certes pas à franchir les hummocks à la course, mais je n'étais nullement préparé à les trouver si formidables, et le triste échec de ma troupe porta un terrible coup à mes espérances. De longue date, résigné à toutes les éventualités possibles, je me consolais maintenant, dans l'idée de réparer le temps perdu en séjournant encore une année dans le détroit de Smith.

La traversée que nous venions d'en faire n’a pas eu sa pareille dans les aventures arctiques. A vol d'oiseau, on compte à peine cent cinquante kilomètres de Cairn-Pointe au cap Hawks, et cependant nous avons mis juste un mois à parcourir cette distance : en moyenne quatre kilomètres et demi par jour.

La route que nous étions forcés de suivre était au moins le triple de la ligne directe ; et puisque le nombre de kilomètres de cette voie sinueuse durent être franchis trois fois, souvent même cinq, selon qu'il nous fallait diviser la cargaison en deux ou trois parts, nous avons probablement fait trente kilométres par jour et huit cents en totalité. Les soixante-quinze derniers kilomètres, où nous n'avions plus que nos chiens, nous ont pris quatorze journées, et on comprendra mieux combien la tâche était rude, si on se rappelle qu'une semblable étape peut être parcourue en cinq heures par un attelage de force moyenne sur de la glace ordinaire, et ne le fatiguerait pas moitié autant

Page 1