CHAPITRE XXXVILI
lir son cadavre, on n’eüt pas mis un canot à la mer sans courir un danger que certes l’occasion ne justifiait pas.
La présence de cet ours m'avertissait que la banquise ne pouvait être bien éloignée, aussi je diminuai la voilure et je repris mon ancien poste sur la vergue de misaine. La banquise était bien là! La réverbération sur le ciel ne laissait pas de doute, et nous arrivames en peu de temps tout près de la formidable barrière. Aidés par le vent, nous en longeames les bords sans en trouver la fin, mais comme les glaces paraissaient pourries et clair-semées, nous reprimes notre course vers le sud et je m’empressai de profiter de la première passe favorable. Le schooner n'aurait guère pu soutenir de chocs dangereux, mais les glaces différaient beaucoup de celles du détroit de Smith; en outre le ventvétait bon, et le navire obéissant au gouvernail, nous pümes louvoyer, pendant une douzaine d'heures, sans éprouver d'autre accident que quelques collisions de peu d'importance. Tout d’un coup, la brise se calma, la température descendit peu à peu à plusieurs degrés au-dessous du point de congélation, et une couche de glace épaisse de plus d’un demi-pouce recouvrit bientôt la surface de la mer.
Un vent léger nous permit encore de continuer notre route, en nous ouvrant un passage à travers cette feuille de cristal, au grand dommage de nos bossoirs qui n’avaient plus leur doublure de tôle; il nous arriva même plus d’une fois d’être arrètés court. Enfin, le vent fraichit, brisa les glaces et nous porta dans les Eaux de l'Est. Nous aperçümes la terre dans la matinée du 12, c'était le Horse’s Head (Téte de Cheval). Nous laissions la banquise bien loin derrière nous, et cette seconde traversée de la baie de Melville nous avait pris cinq heures de moins que celle de l’année précédente.
A partir de ce promontoire, nous enträmes dans une brume épaisse, accompagnée de temps à autre de lourdes
ondées de neige, et de bouffées de vent soufflant de divers côtés; au bout de trois jours de tatonnements, nous jetions l'ancre dans le port d’Upernavik.
Le cliquetis de la chaine dans les écubiers se faisait encore entendre, qu'un vieux Danois, habillé de peaux de phoque, possédant un fort petit bagage de mauvais anglais et une pacotille bien fournie d’articles de commerce, nous abordait avec ses rameurs esquimaux et, sans cérémonie aucune, grimpait par-dessus les passavants. Knorr alla à sa rencontre, et sans plus se gêner que lui, s’informa de ce qu’il avait à nous dire de neuf.
« Oh! beaucoup, beaucoup de nouvelles!
— Lesquelles? Dites-les vite !
— Oh! les États du Sud contre les États du Nord,... et il y a des combats partout! » .
J'entendais cette réponse, et me demandant par quelle étrange complication de politique européenne une nouvelle guerre continentale s'était allumée, je fis appeler à l'arrière le Protée arctique. Savait-il quelque chose sur notre pays?
« Oh! mais c’est de l'Amérique, je vous dis! Les Etats du Sud, vous voyez! contre les États du Nord, vous voyez! et querelles et combats partout! »
Eh oui, je voyais! mais je ne pouvais croire que ce fut la vérité et j'attendis les lettres qui avaient du nous arriver par le navire du Danemark, et que j’envoyai chercher sans retard à la Maison du Gouvernement. Mais le messager avait à peine touché le rivage, que notre ancien ami le docteur Rudolph, de retour de Copenhague depuis quelques semaines, montait lui-même à bord et nous remettait le courrier.
Nos correspondances, quelques séries de journaux et la mémoire du docteur nous mirent au fait des événements qui s'étaient passés jusqu’à la fin de mars 1861 : l'élection du président, et les orages qui la suivirent. Les nouvelles