CHAPITRE XXXVIII
s’arrétaient là : nous ignorions encore que la guerre fut déclarée, nous apprenions seulement les intrigues pour la séparation des Etats et les actes qui la préparaient. Le soupçon d’un côté, la trahison de l’autre étaient à l'ordre du jour; les menaces de violence et l'irrésolution des hommes d'État avaient jeté la société en fermentation et mis en danger le salut du peuple; détails assez. inquiétants, mais qui étaient loin de nous faire prévoir la reddition du fort Sumter, la plaie sanglante de Bull’s Run, la vaste armée qui s’organisait sur les bords du Potomac, pour la défense du gouvernement et la protection de la capitale. Nous ne pensions guère que dans chaque cité, chaque ville, chaque hameau, les occupations de la paix faisaient place aux excitations passionnées de la guerre civile, qu'un cri de colère et d’indignation courait dans tout le pays, contre ceux qui, oubliant leur serment de protéger le nom et le drapeau de la nation, arboraient hardiment la bannière du droit des États et déclaraient leur résolution de rompre le pacte fédéral. — I] nous eût été bien difficile de comprendre dès l’abord que, dans le cours d’une seule année, la folie et l’iniquité eussent si complétement vaincu la raison et la justice!
Je profitai de notre séjour à Upernavik pour aller visiter un magnifique glacier, de seize kilométres de large, qui se divise dans le fiord d’Aukpadlatok, à soixante-dix kilomètres nord de la ville. Tout auprès de ce tiord, unétablissement du méme nom est administré par le Danois Philip, qui, dans ce recoin isolé, jouit de la paix et de l’abondance avec son épouse esquimaude et ses nombreux enfants métis, parmi lesquels je remarquai quatre jeunes gens aux vêtements de peaux, les meilleurs chasseurs qu’on puisse trouver au nord de Proven. Mes études me retinrent plusieurs jours a la hutte de Philip, et je ne la quittai pas sans avoir conclu avec toute la famille divers arrangements en vue de mon retour l’année suivante; je leur laissai des matériaux
abondants pour me construire des traîneaux, je leur remis des fourrures, des courroies, et les engageai à m'élever et à m'acheter autant de chiens que possible.
Après notre départ d'Upernavik, des vents légers et capricieux nous forcèrent à reprendre pendant quatre jours notre ancien mode de louvoyer au milieu des icebergs, puis nous jetames l'ancre à Goodhaven où je profitai largement de la bonne et cordiale hospitalité de mon vieil ami l'inspecteur Olrick. Goodhaven est situé sur la partie sud de Vile Disco et doit son nom (bon port) à l'excellence de son petit havre complétement abrité par les terres; c'est la principale colonie du Groënland septentrional, et le séjour de l'inspecteur général ou vice-roi lui donne une importance que n’ont pas les autres stations.
M. Olrick me montra des ordres du gouvernement qui enjoignaient à tous fonctionnaires danois de me prêter leur assistance; il m'offrail en outre son plus bienveillant concours. Pour le moment, je n’en avais nul besoin, mais je confiai à l'inspecteur mes plans d'avenir et mon intention d'user l'année suivante de tous ces priviléges si gracieusement concédés. Je suis heureux de trouver cette occasion d'exprimer ma reconnaissance pour la conduite du gouvernement danois envers toutes les expéditions polaires à quelque nationalité qu'elles appartiennent, et personnellement j'en ai d'autant plus de gratitude que je ne pouvais appuyer mes demandes d'aucune .commissian officielle.
Le chef du Comptoir, M. Anderson, se joignit à l’inspecteur pour m'aider à enrichir mes collections et à compléter ma série d'épreuves photographiques; je trouvais si bien à m'occuper que je répugnais presque à quitter Goodhaven, mais les nuits devenaient sombres, et il ne fallait pas penser à se lancer dans les ténèbres au milieu des icebergs. — Au premier vent favorable, mes collections furent rapportées péle-méle sur le navire. je fis mes adieux à nos amis, saluai l’étendard danois: et — pour la douzième fois au