CHAPITRE IV
émotion leur désir de nous être uliles et leurs généreux efforts pour nous procurer ce qui nous manquait encore ; j'ajoute, à leur louange, que tous ces services étaient complétement désintéressés; ils refusaient opiniâtrément ce que je pouvais leur offrir, et c’est à peine si je parvins à faire accepter à quelques-uns un baril de farine ou une boite de conserves. « Vous n’en aurez que trop besoin pendant votre voyage, » répondait-on partout. M. Hansen renvoya même à bord le présent que j'avais cru devoir lui faire en échange de l’attelage dont il m'avait libéralement fait cadeau. Aussi me sembla-t-il que je ne pouvais quitter l’élablissement sans donner à ces braves cœurs un témoignage de ma profonde reconnaissance. La veille de mon départ, j'invitai à une collation les représentants du roi Frédéric VII; j’expédiai donc à terre mon secrétaire, M. Knorr, muni de cartes d'invitation cérémonieusement écrites sur beau papier de Paris, et scellées de cire parfumée. Quelques heures après, il était de retour, ramenant six convives avec lui: les deux dames du presbytère, Mme et M. Hansen, le pasteur et le docteur Rudolf; le capitaine du Thialfe les avait déjà précédés.
En présence d'hôtes si inaccoutumés, notre vieux coq suédois et le maitre d'hôtel avaient à moitié perdu la tête : préparer un lunch pour des dames était complétement en dehors des rudes traditions culinaires et de la gravité usitées dans les expéditions arctiques. « Non! ils ne comprenaient pas le capitaine ! » Tout en maugréant, le steward s'empressa de fourrer dans un coin les cuirs de phoques entassés dans la cabine : il n’en resta que l'odeur : ce qui était déjà trop; mais sa figure ne commença à se dérider que lorsque de nombreux plats dus à ses actives combinaisons furent déposés fumants sur la nappe blanche, jusque-là précieusement gardée dans une armoire secrète. Le brave homme s'était surpassé, et, en dépit des sinistres prévisions qu'il faisait en confidence à son ami le cuisinier :
« C'est moi qui vous le dis! tous ces gaspillages nous me neront à la ruine!» son visage se rassérénait par degrés et finit par prendre l'expression du plus légitime orgueil.
Rendons hommage à la vérité : la collation faisait grand honneur à nos officiers de bouche; les viandes et les légumes conservés offraient une diversion agréable aux habitants de ce pays de phoques; les lacs du Grôenland avaient fourni leurs magnifiques saumons, et, pour ma part, je tirai de leur cachette les vins éclos au soleil de France, sous le ciel doré de l'Italie, et le rhum de Santa-Cruz qui nous servil à faire un punch délicieux. La conversation était bien un peu languissante au commencement, mais, en quelques minutes, chacun y mit du sien: anglais, danois, allemand, latin abominable, tout se mêla aussi harmonieusement que les ingrédients du punch; on but au roi, au président, à uotre bonne chance, à tout et au reste; on nous adressa de nombreuses harangues où naturellement abondaient les allusions aux successeurs des glorieux fils d’Odin. Les tètes s’échauffaient, et l’un de nous, stimulé par le tribut de louanges qu'on venait de payer au vaillant Harold et à la vierge des Russies, aux rois de mer et à leurs amours, proposait le toast le plus cher aux marins : — « A nos femmes et à nos belles! » lorsque des pas lourds ébranlèrent l'échelle du dôme et le contre-maitre parut, comme autrefois le spectre de Banquo au festin de Macbeth :
« L'officier de quart, monsieur, vous fait dire, monsieur, que les chiens sont à bord, monsieur, et qu’on est prêt à lever l'ancre, comme vous l'avez ordonné, monsieur.
— Bien. Et le vent ?
— Léger et soufflant du sud, monsieur. »
Il n’ya pas à hésiter, il faut jeter les hôtes à la mer. Les messieurs cherchent en toute hate les chàles et les manteaux des dames; les dames elles-mémes sont précipitées dans le canot; le docteur Rudolph se charge de notre courrier, promettant de le remettre au consul américain de