CHAPITRE XI
libre, augmentant toujours, la fasse éclater en fragments qui remontent aussitôt à leur niveau naturel; ces fragments peuvent être des cubes solides d'un kilomètre de côté ou même davantage. La disruption ne s'accomplit pas sans un grand tumulte des vagues, et un fracas qu’on entend au loin. Puis la masse dégagée des liens maternels flotte en liberté sur les eaux: les oscillations que lui avait imprimées cette soudaine rupture finissent par se calmer, et le bloc de cristal, s’abandonnant au courant, dérive avec lenteur vers la haute mer. C’est une montagne de glace’, un iceberg maintenant : le glacier a accompli le rèle que lui assigne, dans les régions polaires, la grande loi de la circulation.
La goutte de rosée, distillée sur la feuille du palmier des tropiques, tombe sur le gazon et reparait dans le ruisseau murmurant de la forêt primitive; elle a coulé dans la rivière et de la rivière dans | Océan; là elle s’est évanouie en vapeur, et portée vers les montagnes du Nord par le vent invisible, elle est devenue un léger flocon de neige; pénétrée par un rayon, la neige se transforme a son tour en un petit globule d’eau ; la froide brise succédant au soleil, ce globule se change en cristal, et ce cristal recommence sa course errante pour regagner l'Océan.
Mais sa marche, autrefois si rapide, est lente maintenant ; dans les flots de la rivière, elle franchissait des lieues en quelques heures: il lui faudra autant de siècles avant de faire la même route ; elle se perdait dans la mer sans bruit et sans secousses, elle ne rejoint maintenant le monde des eaux qu'au milieu de violentes convulsions.
1. On supposait autrefois que la naissance des icebergs etait entièremeut due à la force de gravité, à la rupture des falaises du glacier surplombant sur la mer. Le docteur Ring, inspecteur du Groënland méridional, a prouvé que les fragments de glace flottante, ayant cette origine, ue sont jamais de grande dimension et out rarement droit au titre d'icebergs. (H.)
Ainsi l'iceberg est le fils du fleuve arctique, ce fleuve est le glacier et le glacier est l'accumulation des vapeurs congelées. Nous avons vu ce fleuve se trainer de siècle en siècle, depuis les lointains escarpements du sol jusqu'à la mer; nous avons vu la mer en détacher un fragment énorme et reprendre ce qui lui avait appartenu. Délivré des entraves dont l'avaient chargé d'innombrables hivers, ce nouveau-né de l'Océan se précipite avec un bond sauvage ; l’écume le caresse, les gouttes de cristal recouvrent leur liberté perdue et s’enfuient avec les vagues riantes vers le soleil pour recommencer à nouveau leur course à travers le cycle des ages.
Et cet iceberg est marqué. selon moi, d'une empreinte plus caractérisée que la grande masse liquide que le frère tropical des glaciers, le large Amazone, roule à l'Océan du haut des Andes et des montagnes du Brésil. Solennel, majestueux et grave, dans le calme et dans la tempête, l’iceberg flotte sur l’abime ; les vagues incessantes résonnent à travers ses arches sonores ou tonnent contre ses murailles de diamant. Le matin il s'enveloppe de nuages aussi impénétrables que celui qui voilait le corps gracieux d’Aréthuse, le brillant éclat du midi le couvre d'une étincelante armure d'argent, puis il se revêt des splendides couleurs
‘du soir, et dans la nuit silencieuse les étoiles se mirent sur sa surface polie. Pendant l'hiver les neiges, pendant l'été les mouettes bruyantes, tourbillonnent autour de lui; les derniers rayons du crépuscule s’attardent sur ses cimes élevées, et quand les ténèbres vont disparaitre, il reçoit la première lueur de l'aube, et ses coupoles se dorent aux splendeurs du matin. Les éléments s'unissent pour rendre hommage à sa beauté immaculée.
Sa voix profonde est portée sur le rivage, et la terre la répète d’échos en échos sur ses collines retentissantes. Le soleil à travers le léger voile des cascatelles, ondulant au souffle des vents d'été, se glisse pour déposer de chaudes