‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 78 sur 253 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

caresses sur ses piles contours. L'arc-en-ciel le ceint de son écharpe ; l'air le couronne de guirlandes de molles vapeurs, et les eaux qui l'entourent prennent des teintes d'émeraude et de saphir. Il s'avance sur sa route azurée à travers les changements des cieux et des saisons, et se replonge dans les mers profondes aussi lentement qu'il en est sorti dans les siècles passés. C’est un noble symbole de la loi éternelle, un monument des évolutions du temps, plus ancien que les pyramides d'Égypte ou l’obélisque d'Héliopolis. Bien longtemps avant l'apparition de la race humaine, le dur cristal d'aujourd'hui était un flocon de neige ou une goutte de rosée.

Le Frère John, par lequel j'ai pénétré dans la mer de glace, est un bel exemple de la croissance et de la marche que je viens de décrire. I] forme un large fleuve qui a fini par remplir une vallée de dix-huit kilomètres de longueur ; son front, comme je l'ai dit plus haut, a près de deux kilomètres de large et reste encore aujourd hui à trois kilomètres et demi de la mer. En 1861, j'ai repris les angles et mesures d'octobre 1860, et j'ai pu constater que le glacier marche à raison de plus de cent pieds par an. Il lui faudra donc un siècle pour qu'il arrive à la baie; et comme l'eau profonde se trouve à onze kilomètres du rivage, cing cents ans s’écouleront avant qu’il enfante un iceberg de quelque importance. Le mouvement de ce glacier est beaucoup plus rapide que celui de plusieurs autres que j'ai pu explorer. Depuis le Frère John, les rives de la mer de glace sont échancrées par les hautes collines ‘de Port Foulke et descendent à l'Océan par un glacier audessus du cap Alexandre. Sa paroi maritime a une largeur de trois kilomètres et demi, et se débarrasse déjà de quelques petits icebergs. Puis après avoir de son bras gigantesque entouré le cap Alexandre, la mer de glace atteint encore les eaux au sud du promontoire, et continuant vers le midi par une succession de vastes courbes

irrégulières, jette ses fleuves congelés dans chaque ravin de la côte groënlandaise, depuis l’orée du détroit de Smith jusqu'au cap Farewell, et sur la face qui regarde le Spitzberg, du cap Farewell aux régions les plus reculées qu’on ait jamais reconnues. Au nord du glacier de mon Frère John, elle s’infléchit en larges courbes, derrière les hauteurs du littoral, et vis-à-vis le Port Rensselaer, elle se maintient à une distance de quatre-vingt-dix à cent dix kilomètres du rivage, ainsi que je l’ai constaté avec M. Wilson. Dans cette direction, elle atteint le détroit de Smith par le grand glacier de Humboldt, auquel on donne une largeur de cent dix kilomètres; au delà, elle recouvre la terre Washington et s'étend au loin dans les régions inconnues.

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