‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 79 sur 253 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ma cabine. — Sonntag mesure le glacier. — Le scorbut. — Danger de manger de la neige. — Knorr et Starr. — Les morsures de la gelée, — Nos Esquimaux, Hans, Peter et Jacob. — Le charbon. — Les feux. — Confort de nos quartiers d'hiver. — Notre maison sur le pont. — Le temps devient plus doux. — Mme Hans. — John Williams, le cuisinier. — Une soirée agréable.

Apres qu'un bon sommeil m’eut presque entiérement remis des fatigues de notre excursion, je revins à mon journal.

28 octobre.

Que je suis heureux de me retrouver ches moi! Je ne savais pas jusqu’ici quelle charmante et délicieuse retraite je possède au milieu des solitudes boréales : je ne connaissais pas mon bonheur, mais cinq jours sur le glacier et quatre nuils sous la tente m’ont appris a sentir tout ce que vaut ma petite chambre; je la regardais auparavant comme une triste et obscure cellule, tout au plus digne d’un condamné, aujourd'hui elle est pour moi «le refuge du voyageur lassé, l’oasis du désert, le port dans la tempête. » La tremblotante lueur de ma lampe, qui hier

au soir nous servait de phare pendant que nous nous trainions sur la plaine glacée, n'était pas moins chère à mon cœur qu'à celui du sensible Ossian les « brillants rayons d'Ull-Erin aux beaux veux ».

Jamais je n'avais remarqué la nuance éblouissante des rideaux qui retombent aulour de mon cadre étroit, couchette la nuit, ottomane splendide le jour; les peaux d'ours et de loups qui la recouvrent et s'étendent partout sous mes pieds me semblent un luxe phénoménal; mon humble lampe qui donne par accés une flamme maladive me semble maintenant une lumière sidérale; la petite pendule dont le tic-tac monotone m'a agacé si souvent est aujourd'hui pour moi la plus délicieuse des musiques. Mes chers vieux livres, qui ont tant souffert du voyage, je les retrouve comme des amis longtemps perdus, et les gravures qui tapissent les cloisons me sourient avec leur sympathique bonté. Rouleaux de cartes, dessins commencés, bouquins de toutes sortes, volumes dépareillés de l'Encyclopedie à deux sous et Principes de cuisine de Soyer, crayons, barometres, livres bleus de l'Amirauté contenant les rapports officiels des expéditions arctiques, cartes des voyages de tous ces nobles Anglais qui depuis Ross jusqu'à Raë ont cherché les traces de sir John Franklin, tout ce ramassis de papiers et de cartons qui couvrent le plancher ne me fatiguent plus de leur présence et me paraissent ajouter au confort doux et tranquille de mon petit réduit. Boussole et sextant de poche ont chacun son clou particulier; carabine, fusil, poire à poudre et gibecière forment une élégante panoplie et me parlent aussi leur familier langage. Mon brave et fidèle Sonntag, assis devant la table, lit paisiblement; enveloppé de mes fourrures, j'écris mon journal sur mes genoux, et lorsque je compare ces heures de repos avec celles que je viens de passer au sommet du glacier, que j'écoute la terrible bise sifflant sur le port et à travers le gréement, que je pense

Page 1