CHAPITRE II
Mer de bapfin
Traversée d'une chaîne de montagnes de glace flottante^ — Dé. sagrégation du Ne me touche^ pas, — Tessuîssak. — Nous sommes débloqués. — Baie de Melvifle. — Les eaux du nord, la glace du milieu , la glace de terre et la passe du rivage. — Les fleuves de l'océan. — Tempête. — Sortie de la chaîne des monts glaciaires. — Le chasseur Hans et sa famille. — Le pack. — Notre cuisinier. — Etreinte des champs de glace. — Refuge au fond de la baie de Hartstène.
Upernavik marque à la fois Textrême limite du monde civilisé et de la navigation relativement facile; le danger réel commençait pour nous lorsque noua distinguions encore la petite ^lise à pignons, adossée à la noire colline : une ligne épaisse de montagnes de glace se présentait au travers de notre route^ et nous n'avions d*autre parti à prendre que de nous y enfoncer bravement.
La tâche n'était pas aisée : nous avions à louvoyer péniblement dans un interminable archipel d'icebergs, aussi variés de forme que de volume. A côté de blocs gigantesques, mesurant soixante-dix mètres de hauteur sur une base de près de deux kilomètres, on en voyait d'autres qui ne dépassaient pas les dimensions de la goélette : cathédrales gothiques aux clochers ruinés ;
prismes de cristal dont les pointes aiguës se dessinaient sur Tazurdu ciel; lourdes figures géométriques d'une morne blancheur, à arêtes nettement coupées, sur lesquelles les cascades se précipitent à grand bruit, sans fin et sans nombre; en un mot, monts glacés aux formes les plus variées et les moins vraisemblables. Ils. étaient si rappvochés, qu'à quelque distance ils paraissaient former sur la mer un immense revêtement. L'horizon en était encombré. Lorsque nous eûmes pénétré dans leur formidable enceinte, notre rayon visuel n'avait pas plus d'étendue que si nous eussions été enfoncés dans la plus épaisse futaie de la Forêt Noire. Le maître-d'hôlel, poète égaré sur notre navire, sortait de la cuisine au moment oti les glaces se renfermaient derrière nous; il s'arrêta un instant, jeta un mélancolique regard sur la trouée par laquelle nous avions pénétré, et replongea dans Técoutille en murmurant d'après Dante :
En franchissant ce seuil, laissez-y Tespérance !
C'était l'instant oU les officiers réclamaient leur café à grands cris, et nous n'avons jamais été bien certains si la citation érudite du maître-d'hôtel avait trait aux icebergs ou à la cabine de ces messieurs.
Nous passâmes quatre jours à cheminer lentement dans les défilés de cet interminable labyrinthe ; nous y avancions à grand'peine : la faible brise qui nous poussait vers le nord nous laissait souvent en calme plat, et pendant de longues heures nous maintenait immobiles au milieu d'un brouillard glacé, ou sous rintense clarté d'un plein jour permanent. Cet état de choses avait sans doute le charme de la nouveauté pour la plupart d'entre nous^ mais il ne nous apportait pas moins beaucoup de dangers et de soucis. Les montagnes de glace, obéissant surtout à l'impulsion des courants inférieurs, étaient stationnaires par rap-
port à nous ; le courant de là surface qui nous drossait çà et là (i), en nous jetant en dehors de notre route, rendait la position du navire assez désagréable ; aussi, nous apprîmes bientôt à regarder ces masses comme nos ennemis n^lturels et à nous en défier.
Nous menions une étrange vie, et un peu de danger n'était peut-être pas le moindre attrait de ce monde d'enchanteresse beauté et de magnificence singulière.
Comme détail caractéristique de la navigation de ces mers, l'aventure suivante peut valoir la peine d'être rapportée.
Durant la nuit précédente, nous avions pu avancer de quelques kilomètres ; mais après le déjeuner, le vent tomba complètement, et notre bâtiment ne paraissait pas bouger plus qu'un soliveau. Nous ne pensions plus aux courants^ et tous les regards étaient tournés vers le sud, occupés à guetter le moindre symptôme de brise, lorsqu'on s'aperçut que le flot avait changé et nous portait sans bruit vers un groupe d^cebergs situés sous le vent. Nous dérivions précisément sur un de ceux que l'équipage avait baptisés du nom significatif de iSTe me touche^ pas! Crevassé, érodé, creusé par le temps, il présentait en plusieurs endroits la structure alvéolée d'un vieux gâteau de miel. Le moindre choc, le moindre déplacement d'équilibre pouvait déterminer Téboulement du colosse; malheur alors à l'infortuné navire exposé au choc de ses débris 1
Le courant nous entraînait avec une vitesse inquiétante, et pendant que* nous mettions le canota la mer pour essayer d'amarrer notre cable à un bloc échoué à une centaine de mètres, nous rasions le bord de deux icebergs, dont l'un se dressait à plus de trente mètres.
(i) Drosser signifie Taction d*un courant qui entraîne. — J.B.
3ù Lk un UBKE DU wàlM
au^dessuA de nos mâts. A Taide de gafEe» (i), nous parvînmes à changer un peu la course de la goélette ; mais,, juste au moment où nous pensions avoir échappé à la collifiion redoutée, un remous nous fit encore dé* vier et nous jeta presque de flanc sur la masse flotr tante*
Le navire toucha à tribord, et le choc , quoique assez léger, détacha des fragments de glace qui auraient suiE pour nous abîmer, si l'avalanche ne se fût pas précipitée un peu plus loin ; quelques morceaux cependant tombèrent au milieu de nous sans atteindre personne* Quittant en toute hâte Tarriière, nous nous^ précipitâmes tous sur Tavant pour suivre avec anxiété les manoeuvres du canot remorqueur ; Ticeberg commençait à tournoyer et s'avançait lentement sur nous, les éclats de glace pleuvaient plus épais sur l'arrière, le gaillard d'avant, seul, était encore épargné.
Ce fut l'iceberg lui-même qui nous préserva de la destruction : une masse énorme, représentant douze fois au moins le cube de notre petit navire, se détachant de la partie immergée, s'abîma près de nous en faisant re^illir d'immenses gerbes d'écume; cette rupture arrêta le mouvement de révolution, et le mont de glace reprit son équilibre dans la direction opposée. Nous allions nous réjouir quand les grincements de la quille nous révélèrent un autre danger : une longue pointe de glace s'avançait horizontalement .au-dessous de la goélette, et nous courions risque de chavirer ou d'être lancés en l'air comme une paume. Cependant les hautes parois de notre ennemi avaient cessé de se pencher sur nous, et la mitraille de glaçons qu'elles projetaient tombaient ailleurs que sur notre pont. Nous courûmes aux gaffes, et, avec une vigueur que redoublait le péril, nous essayâmes d'éloigner le na-
(i) Gaffe, perche munie d'un croc de fer à deux brandies, dont l'une est droite et l'autre courbe. — Dict, de l'Acad,
LA MEA LflMdl DO »ÔLB 3t
▼ire ; tous ks bras travaillaient : le danger ne permet pas de respecter la dignité du gaillard d'arrière.
Accablés de fiitigne, nous nous laissions gagner par le découragement, lorsque Ticeberg vint encore à notre secours : une détonation effrayante nous fit tressaillir et se répéta à de courts intervalles, de plus en plus rapprochés, jusqu'à ce que l'atmosphère tout entière ne parut plus que comme un r^rvoir d'épou* ▼antables r^entissèments.
Le côté opposé du géant s'était fendu; bloc après blocs'écroulaient dans la mer, ébranlant la vaste masse et la renvoyant vers nous* le mouvement de rotation s'accélérait, les monstrueux grâons recommençaient à tomber, et, effrayés déjà par ce terrible spectacle, nous nous attendions, à chaque seconde, à voir la partie de Ticebei^g la plus voisine de nous se détacher et nous entraîner dans sa chute: nous eussions été aussi inévitablement perdus que la cabane du berger sous l'avalanche des Aipes.
Par bonheur, Dodge, qui manœuvrait le canot^ avait réussi à implanter uine ancre à glace et à y amarrer solidement son aussière ; il nous faisait le si* gnal si impatiemment attendu i « Tirez sur le câble! » Il s'agissait de notre vie; nous halâmes longtemps et avec vigueur ; les secondes étaient des minutes ^ les minutes des heures. Enfin la goélette s'ébranla, lentement, maijeatueusement : Ficeberg s'éloignait^ ena.por'' tant notre grande vergue, et rasant la hanche du na* vire ; mais nous étions sauvés. A peine avions-nous franchi une vingtaine de mètres^ que la masse glacée subissait la rupture tant redoutée : sa paroi là plus rapprochée de nous se déchirait avec un craquement effroyable et tombait lourdement dans la mer, nous couvrant de longues fusées d'écume, et soulevant une vague qui, après nous avoir secoués comme l'aurait fait le soufHe de la tempête, nous laissa, harassés
d'émotions et de fatigues, au milieu des débris de cette ruine immense.
A la fin, nous réussîmes à nous en dégager et à nous placer assez loin pour contempler avec calme Tobjet de notre terreur. Cela se balançait, cela roulait comme un être vivant. A chacune de ses révolutions, de nouvelles masses se désagrégeaient, énormes avalanches qui se précipitaient en sifflant dans la mer écumante; quelques heures après, il n'en restait plus qu'un mince fragment, infime débris de sa grandeur passée, et les blocs qui s'en étaient détachés flottaient tranquillement bercés par la marée.
Faut-il attribuer ce qui suivit aux vagues cré&s par la dissolution de l'iceberg, aux chauds rayons du soleil ou à ces deux causes combinées? Je ne sais, mais toute la journée fut remplie par une suite prolongée de ruptures et de bris de glaces croulantes.
Vers l'orient, la mer était semée de petites îles, taches noires sur les eaux resplendissantes. Des icebergs de toutes tailles se pressaient dans les canaux de cet archipel, jusqu'à ce que, dans le lointain, ils parussent se masser pour défendre Taccès d'une plaine neigeuse, qui, se relevant en talus, se perdait vers l'ho* rizon dans une étroite bande d'un blanc teinté de bleu.
Du nord au sud, aussi loin qu'il pouvait s'étendre, le regard suivait cette ligne d'albâtre derrière les dentelures de la crête : nous reconnaissions la grande mer de glace qui, de l'est à l'ouest et du nord au midi, recouvre tout le continent groënlandais. Ses pentes blanches, inclinées vers le littoral, ne sont que les abords d'un glacier gigantesque, fleuve de cristal qu'elle jette à l'océan, et d'oti étaient tombés, les uns après les autres, la plupart de ces icebergs au milieu desquels nous venions de passer de longues heures d'admiration et de terreur.
Enfin le vent du sud ébranla les monts de glace et nous ouvrit notre dangereuse prison. Le soir du 21 août, nous entrions dans un port tout juste assez large pour permettre au navire de tourner sur luimême. Nous jetâmes Tancre près d'une berge rocheuse où se dressaient quelques tentes de peaux de phoque, habitations d'été d'Esquimaux, qui avaient Tair d'être assez « cossus d pour le pays : deux ou trois huttes étaient recouvertes d'herbes et de mousse; la plus belle de toutes appartenait à Jensen, notre interprète. Nous étions à Tessuissak, nom qui se traduit par le lieu où se trouve une baie. Sonntag emporta un horizon artificiel et un sextant, pour établir la position réelle de cet établissement, chose qui ne s'était jamais vue dans son histoire, et que les habitants, je le crains, ne surent point apprécier à sa juste valeur.
Nous comptions repartir dans une couple d'heures ; mais l'attelage de Jensen était dispersé, et pendant qu'on courait après les chiens, un bahc de glace dérivait à l'entrée du port et l'obstruait entièrement.
Les chiens furent enfin rassemblés et embarqués à notre bord. Après avoir donné ou troqué ceux qui n'avaient pas grande valeur, nous possédions quatre attelages superbes. Trente bêtes sauvages sur le pont de notre goélette ! Plaignez notre sort, ô vous qui aimez une vie paisible et un navire bien propret. Quelques-uns de ces animaux logeaient dans des cages placées le long des passavants; d'autres couraient çà et là; tous horriblement agités par la peur et prêts à se battre. Leurs éternels hurlements rendaient nos jours et nos nuits insupportables.
Nos préparatifs étaient terminés. Nous avions complété notre garde- robe contre échange de fèves et de porc salé ; notre matériel polaire se trouvait en bon ordre ; on avait soigneusement enroulé les câbles, et placé les ancres à glace, les crampons, les cisailles, les
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igaffiàsy- de-manièfe à «les trouver ail inometit du todio. ^Le'cabdfetan^t le guiftdeau joiiaient^ Ufa^emeiitv et >*Dodg6^ ^ùi ii*Àyait pa& oublié ses annâes de service, -était VônU me dife : 4C Tout est paré pour l'ocftiôn. > ^La -marie youdrait-eUe bien entraîner k glace et nous rendre la liberté ?
' le ne pouvais plus maîtriser mon impatience : la «saison s'avançait, la température était au-dess(!9us du «poiht dé congélation, chaque nuit formait^ déjà une iégèit croûte de glace sur lès mares d*eau douce; tout aiu'plusi si j'avais encore devant moi une quinzaine de jourâ utilisables. Le Fox^ malgré sa machine k vapeur, fut complètement bloqué dans la glace, lé 26 août tSSy^ et nous étions au 22(1).
t La mer se décida enfin à chasser Tennemi qui nous barrait le passage, et, dans la soirée du 22, la goélette reprenait sa marche sinueuse à travers les icebergs et les îlots. Nous avions par le travers de bâbord le cap Shaddèton et la c fête de Cheval, i> et nous nous dirigionsVersla baie de Melville.
■' Le soleil dé minuit ne nous éclairait plus et» les hUits commençant à devenir sombres, la vigilance hous était plus nécessaire que jamais.
Pbur lès' géographes, la baie de Melville est tout iifàplémeut une ligné courbe qui échancre la côté du
. {i)Le Fox fut expédié en 1 857 par lady Franklin à la recherche
Îesrelicuies funiéraires des deux navires qu'avait commandés son \àT\^rErèbe et la Tetreur, disparus depuis douze années. U était sousles ordres dtt capitaine MncClintoék. Le 6 mai 1859, sur les oBtes fiordrOuest de nie du Roi Guillaume, entre les caps Félix et Jane Franklin, l'expédition découvrit, après des prodiges de persévérance, un cairn ou entassement de pierres, -sous lequel était un parchemin, où on lisait que sif John Franklin était mort le XI Juin 1847. La dernière date qu'il portait était le 25 avril 1848. Les survivants allaient abandonner le lendemain leur navire et tenter de revenir à pied par les terres et les glaces. Ils étaient tous destinés à succomber dans leur entreprise. (Voir le Tour du Monde f 1860, 1. 1» p. 18 et s.) — • J. B.
Groenland septentrional; mais les navigateurs lui donnent une aire bien autrement étendue, car, depuis longtemps, les baleiniers nomment ainsi la partie de la mer de Baffin qui commence au sud avec la glace du milieu et se termine vers les eaux du nord.
Ces eaux du nord se trouvent parfois près du cap York par soixante-seize degrés de latitude, mais souvent on les rencontre plus haut, et la glace moyenne, généralement connue sous le nom de pack (i), descend quelquefois jusqu'au cercle polaire. Ce pack est formé par des glaçons flottants de dimensions fort variables et dont la longueur se mesure par kilomètres et par mètres, et l'épaisseur par pouces ou par brasses. Gouvernés par les vents et les marées, tantôt ils se pressent les uns contre les autres, ne laissant guère d'espace libre entre eux ; tantôt ils sont séparés par de larges fissures. La brise ou les courants les poussent sans cesse vers tous les points cardinaux, et cette dangereuse barrière ne se franchit qu'au prix de bien des fatigues ; souvent on met des semaines et des mois à la traverser.
Depuis 1616 que Baffin, montant la Discovery^ petit navire de cinquante-huit tonneaux, pénétra le premier daiis ces parages, ceux-ci, malgré tous leurs périls, ont été le champ de pêche favori des baleiniers, dont la flotte, qui comptait autrefois plus de cent voiles par an, est réduite aujourd'hui à dix ou douze. Plus d'un brave navire a sombré, écrasé sans merci entre ces glaces aux côtes de fer ; mais ceux qui parviennent à échapper, retournent au pays chargés de l'huile des pauvres baleines, que leur mauvaise fortune pousse vers le détroit de Lanças ter, la baie de Pond ou les côtes qui s'étendent au-dessous.
(i) C& mot désigne une vaste étendue de glaces âottantesi de toute forme et de toute origine, plus ou moins entassées et soudées les unes -aux autres. — F. db L.
La glace du milieu ne reste pas stationnaire et n*est jamais complètement prise même au cœur de rhiver. On se rappelle le sort du steamer le FoXj enveloppé vers la fin de l'automne, et délivré au printemps seulement, après une dérive pleine de périls, jusque vers le cercle polaire.
A mesure que Tété s'avance, le pack se désorganise de plus en plus jusqu'à ce que la solide ceinture, adhérente aux côtes et qu'on nomme tablette ttfast ou glace de terre, soit elle-même entamée ; il en reste cependant presque toujours une bande étroite jusqu'à la fin de la saison. Les baleiniers, naturellement désireux d'éviter la banquise, et à leur exemple les navires chargés d'explorations scientifiques s'attachent opiniâtrement à suivre cette bande et essayent de se glisser vers le nord par la dernière crevasse entr'ouverte, a la passe du rivage, » comme ils la nomment ordinairement. En effet, si le vent d'ouest pousse la glace sur eux, ils peuvent toujours ou scier un dock pour leur navire ou trouver une crique pour l'amarrer. Enfin, si par hasard la glace flottante a disparu et qu'il n'y ait point de brise, ils ont encore la ressource de le faire haler par l'équipage. (Il est trèsrare que, pour la pêche des baleines, on se serve de bâtiments à vapeur.)
Les fleuves de V océan sont pour beaucoup dans la formation de cette barrière. Le grand courant polaire, venant de la mer du Spitzberg chargé de lourdes masses de glaçons, et amenant aux Groënlandais une maigre provision de bois flotté par les grands fleuves de la Sibérie, descend le long de la côte orientale du Groenland, contourne le cap Farewell et remonte au nord jusqu'au cap York, oîi il s'infléchit vers l'ouest. Là, s'unissant au large torrent encombré de glaces que vomit l'Océan Arctique à travers les détroits de Smith, de Jones et de Lancaster, il se dirige vers le
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sud, côtoie le Labrador et Terre Neuve, après s'être grossi des eaux de la mer de Hudson; puis, se glissant entre le courant du Golfe du Mexique et le rivage américain, il rafraîchit de ses froides ondes les baigneurs de Newport et de Long-Branch, pour se perdre enfin à l'orient des caps de la Floride.
Un seul regard jeté sur la carte de la mer de Baffin montre que cette marche du courant forme autour de la banquise une sorte de lent tourbillon qui enferme les glaces et les empêche de descendre plus rapidement vers le sud. On comprend aussi que, vers la fin du mois d'août, les dimensions de la glace du milieu soient réduites de beaucoup : fondue par le soleil, érodée par les eaux, une grande partie a déjà disparu, et le reste se trouve dans un état de dissolution plus ou moins avancée. Cette époque serait donc très-favorable pour la navigation, si l'approche rapide de Thiver ne devenait une source de dangers sérieux : lorsqu'on est ainsi au milieu des glaces, le premier abaissement de la température peut vous engluer pour dix mois. Aussi les baleiniers essayent-ils de traverser la barrière en mai ou en juin, et quelquefois plus tôt, quand la glace est encore dure et que la débâcle commence à peine.
Huit jours seulement nous séparaient de la fin du mois d'août ; aussi regrettais-je, plus que jamais, mes inévitables étapes aux établissements groënlandais.
Pendant que je songeais, le vent s'éleva et souffla grand frais; la mer devint très-houleuse derrière nous ; un nuage sombre, qui planait sur le sud depuis quelques moments, s'étendit au-dessus de nos têtes et, couvrant le ciel de ses lambeaux déchirés, nous inonda de vapeurs glacées qui se changèrent bientôt en trombes de neige. Impossible dès lors de rien voir à quelques mètres autour de soi : aussi m'empressai-je de redes-
cendre du perchoir incommode dont m'avait servi a vergue de misaine»
Quel parti prendre à présent ? Poursuivre notre rpute, ou mettre à la cape et attendre un temps plus favorable? — Dans ce dernier cas, le navire abandonné à lui-même dériverait dans les ténèbres et courrait grand risque de heurter un iceberg isolé, ou les champs de glace qui ne pouvaient pas tarder à nous barrer le passage; de plus, et c'était pour moi rob)ection principale, nous ne profiterions pas de la bonne brise qui nous poussait rapidement vers le nord. — En continuant notre course, au contraire, il était à crain* dre, par cette atmosphère épaisse, que nous ne tombassions droit sur l'ennemi sans l'apercevoir à temps pour en détourner le navire. Mon irrésolution ne fut pas de longue durée : péril pour péril, je préférai celui où nous pouvions déployer notre énergie. Faisant donc prendre tous les ris, je dirigeai notre course sur le cap York (i).
Je me promenais lentement sur le pont en proie à la plus vive anxiété. Nous traversions une mer que pas un navire n'a parcourue sans y rencontrer les glaces : avais- je à prétendre à une autre fortune?
Le brouillard était si intense qu'à peine je pouvais distinguer la vigie sur le gaillard d'avant. Parfois, il ^s'élevait un peu et, sous le dais pesant de vapeurs sombres qui semblaient soutenues par les icebergs errants, mon regard portait sur la nier à une distance de plusieurs kilomètres. Puis la neige recom-
(ï) Les vergues sont les longues pièces de boîs rondes et attachées en travers des mâts pour soutenir les voiles ; celle de misaine est attachée au mât de ce nom, qui est à Tavant du navire, près du mât de beaupré. — La cape est la position du navire en travers du vent avec fort peu de voiles ouvertes. — Prendre les riSf c'est raccourcir les voiles au moyen des petites cordes ou garcettes passées dans les ris ou œillets qui se trouvent dans la voile au-dessous de la vergue. — > J. B.
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mençait à tomber, la grêle bruissait, le vent sifflait à travers le gréement, et les lourdes vagues, déferlant sur nous» inondaient les ponts et menaçaient de nous engloutir : je n'oublierai jamais nos dix premières heures dans la baie de Melville.
Vers la fin de cette course folle et désordonnée, mon oreille, attentive au moindre son, saisit le clapotis de l'eau sur les brisants : un instant après, la vigie don* naît l'alarme.
< De quel côté?
— Je ne peux pas l'apercevoir, commandant. »
Cependant le bruit se rapprochait. Tout à coup, un mont de glace projeta faiblement sa blancheur indécise au milieu du brouillard. Le temps de réfléchir nous manquait et il était trop tard pour nous détourner. En serrant le vent, nous précipitions de flanc la goélette sur l'obstacle. Sur quel point gouverner? Nous l'ignorions : on ne distinguait pas les contours de la montagne, seulement on entrevoyait une énorme lueur et une ligne de brisants couverts d'écume.
Je l'ai toujours pensé : quand on ne sait à quoi se résoudre, le plus sûr est de ne rien faire, et, dans les circonstances présentes, ce fut notre salut. Si j'avais obéi à ma première impulsion et mis la barre au vent, nous courrions vers la ruine. Au contraire, nous glissâmes tout près de Taffireux monstre, en échappant à une collision qui aurait été immédiatement fatale à notre pauvre navire et à tous ceux qui le montaient ; la vergue de misaine en effleura le bord, le mur de glace nous couvrit de son embrun, et quelques instants après l'iceberg rentrait dans les ténèbres d'oti il avait émergé si soudainement.
c Rasés de près, » dit maître Dodge, toujours de sang-froid.
« Très très-prèsl » grelotta Starr, frissonnant encore, comme s'il venait de recevoir une douche glacée.
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Le vieux cuisinier avait été sommé de comparaître sur le pont pour aider à la manœuvre, et au milieu de la terreur générale, on Tentendait murmurer : « Je voudrais savoir comment le dîner de ces messieurs sera prêt si on me dérange comme cela ! pour tirer sur des câbles !» — Le bonhomme ne se doutait guère qu'un instant auparavant ces messieurs pensaient ne plus avoir jamais besoin de ses services.
De cette aventure , notre équipage tira la plus aveugle confiance : deux boulets, à ce qu'on dit, ne tombent jamais au même endroit, et sans doute nos gens supposaient qu'il en est ainsi des icebergs. Quoi qu'il en soit, tout alla bien. Maintes fois la vigie cria : a Brisants à l'avant! » mais un examen plus attentif nous montrait les glaces à droite ou à gauche, et nous passions sans avaries. Puis le vent tomba peu à peu, la neige cessa, les nuages se dissipèrent et le soleil reparut. Pendant que les hommes secouaient le gréement et déblayaient le pont couvert de grêle et de givre> je remontai avec ma lunette : on ne voyait plus de champs de glace, mais ils: se reflétaient encore sur le ciel occidental (i).
C'était merveille d'avoir à si bon compte traversé cette chaîne de montagnes de glace : la mer en était semée.
Près du cap York, je longeai le rivage, cherchant les indigènes. Les lecteurs des récits du docteur Kane n'ont peut-être pas oublié que ce navigateur avait emmené des établissements groënlandais un chasseur nommé Hans, qui, après lui avoir été £dèle pendant près de deux années, l'abandonna pour une belle et alla vivre avec les Esquimaux sauvages qui habitent les bords septentrionaux de la mer de Baflin. Suppo-
(i) La réverbération des glaces blanchit l'horizon et donne à l'atmosphère une apparence particulière, que les Anglais appellent ice-blinck, — J. B.
LA MBR LIBRE DU PÔLB 4(
sant qu'il n'avait pas tardé à se lasser de son exil volontaire et attendait probablement au cap York un navire quelconque qui voulût bien remmener, je m'avançai à une portée de fusil de la falaise, sur laquelle je découvris bientôt un groupe d'êtres humains qui faisaient force signes pour éveiller notre attention. Je descendis dans un canot, et de vrai, il était là, devant nous, l'objet de mes recherches, nous regardant de tous ses yeux; il me reconnut parfaitement, ainsi que M. Sonntag, et se rappela même nos noms (i).
Six ans de séjour parmi les naturels de cette côte désolée Pavaient entièrement abaissé au niveau de leur laideur repoussante. Il était accompagné de sa femme, portant son premier-né sur son dos dans un capuchon de cuir; de son beau-frère, jeune garçon au regard vif et brillant, et de sa belle-mère, « vieille commère à la langue bien pendue. » Ils étaient tous vêtus de peaux. Nos hommes les examinaient avec la plus grande curiosité, car, jusque-là, nous n'avions pas rencontré d'Esquimaux entièrement sauvages.
A travers des rochers abrupts et de hauts amas de
(i).... Au moment de notre départ, Hans nous faisait défaut depuis deux mois. Il était parti pour Étah, sous le prétexte d'y commander une paire de bottes, dont il avait grand besoin, à une vieille Esquimaude fort experte en semblables confections ; mais d'Étah il avait poussé plus loin, jusqu'à Pétérawik, où résidait une petite créature, assez jolie pour la race dont elle sortait et le sol qui l'avait nourrie.... Tout le long de la côtej sur la «route de notre retour, je m'informai du déserteur et, si les réponses recueillies différaient quant aux détails, elles avaient toujours le même fond. Mon fidèle Hans (je ' devrais dire maintenant l'infidèle) avait été vu se dirigeant de Pétérawik, vers le sud, en traîneau indigène, avec une jeune fille à ses côtés et ne cachant pas son intention d'aller fonder un fief indépendant à Ouwarrow Souk-Souk, sur les bords de l'entrée de Murchison. — Hélas ! hélas I pauvre Hans ! homme marié ! (Kane's artic Explorations, in the y^ears i853, 54, 55, vol. 2, p. 284 et 235.) — F. DE L.
neige, Hans iious cooduisit à sa tente, située sur une colline escarpée à une soixantaine de mètres au-dessus du niveaiA de la mer ; position étrangement incommode pour un pêcheur, mais très-convenable comme poste d'observation. C'est là que, pendant d;e longues années, il avait guetté le navire tant désiré \ Içs étés s'enfuyaient et Hans soupirait toujours après S9k patrie et les amis dje sa jeunesse. La tente é):ait un assez triste Ipgis à Vesquimaude, en cuir de phoque: et; à peine assez large pour abriter la petite famille qui se pressait autoor de npi^. • ,« Hans .vQudrait-il venir avec moi?
— Oui.
. -r Avec la femme et le marmot?
^Oui.
— Voudrait-il venir «ans eux?
•— r Qui, » : ,
, : Je n'avais pas le loisir d'examiner à fond l'état db ^n esprit» et sachant,. par ouï-dire, que la séparation de deux .^oux est un événement regrettable, je donnai ft 1^ jeune femme le bénéfice des conventions de ;notre monde civilisé, en remmenant à bord avec le mari, lepoupon^lA tente et tou« leurs pénates. La vieille et Ifi jeune drôle aux yeuj( noirs criaient et voulaient nous suivre ; mai«, n'ayant point assez de place pour tout ce monde, je les abandonnai aux soins du reste de la tribu, qui pouvait compter une vingtaine de personnes. Ôes Esquimaux accouraient joyeusement sur la colline; je leur distribuai quelques cadeaux, et retournai vers le navire.
La placidité de maître Hans n'avait pas été un seul instant troublée. Il eût certainement été tout aussi satisfait de laisser sa femme et son enfant à leur sauvage parenté, et, si je l'avais alors connu tel que j'appris plus tard à le faire à mes dépens, je n'aurais pas perdu quelques heures à interrompre le cours de
Le GruanUnd*!» Haiu (page t3].
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sa barbare existence, Hans était dans la jubilation et le laissait voir autant que le permettait sa stupide nature. Sa femme montrait un curieux mélange d'orgueil et d'ébabissement; tout écrasée par Timprévu de sa nouvelle situation, elle semblait avoir contracté une grimace chronique. Quant au marmot, il criait, hurlait, riait, comme tous ceux de son âge.
Armés de seaux d'eau chaude, de savons, de peignes et de ciseaux, les matelots se mirent en devoir de préparer ces intéressants personnages aux chemises rouges et autres bienfaits de la civilisation. Cette dernière partie du programme les ravissait d'aise : ils se pava* naient sur le pont avec l'air d'importance comique de nos petits garçons le jour de leur première culotte; mais hélas I Teau et le savon!... La femme, que les préparatifs avaient d'abord mise en belle humeur, commença à pleurer et à demander à son mari si c'était là un rite de la religion des hommes blancs, et l'expression de son visage indiquait qu'elle y voyait un mode de terrible torture. La cérémonie faite, le matelot qui remplissait le rôle de chambellan et ne paraissait pas très-enthousiaste de cet accroissement de notre famille, les fourra pour la nuit parmi les toiles et les câbles des écubiers, tout en grommelant à demi- voix : a Là, du moins, ils seront utiles à quelque chose : ils serviront de doublure à nos bossoirs (i) ! »
Vers l'aube, le vent tourna au nord-est, dissipa les nuages et nous montra la terre; le cap Alexandre, dont les hautes falaises gardent l'entrée du détroit de Smith, paraissait à trente-six kilomètres tout au plus, et le cap Isabelle, qui en est éloigné de soixante-
(i) Ecubiers, trous ronds, percés à l'avant du navire pour laisser passage aux amarres des ancres. — Bossoirs, pièce de bois forte et saillante pour servir à manœuvrer les ancres et sur lesquelles on pose les sentinelles chargées la nuit de veiller à la sûreté du bâtiment, — J. B.
quatre, était visible sur la côte opposée. Cinglant vers le cap Saumarez, nous trouvâmes un chenal entre le champ de glace et le rivage; mais nous passâmes la plus grande partie du jour à maugréer contre le calme irritant pendant lequel un fort courant de marée nous promenait alternativement au nord et au midi de la côte. Il nous fallait avoir presque constamment recours aux canots pour nous garer des monts de glace très-nombreux dans ces parages et dont quelques-uns étaient de dimensions formidables. A la fin cependant, un bon vent nous poussa vers le détroit de Smith , oti tendaient nos désirs. Tournés vers le cap Isabelle, nous eûmes un instant toutes les bonnes chances pour nous; mais notre joie fut de courte durée : du haut des mâts, on signala une immense banquise^ et nous ne fûmes pas longtemps à l'atteindre.
Ce pack était composé des plus énormes champs de glace que j'eusse jamais rencontrés; courant du nord-est au sud-ouest, il barrait notre route vers le rivage occidental. Plusieurs de ses glaçons s'élevant de soixante centimètres à trois mètres au-dessus de la mer, mesuraient par conséquent une épaisseur totale de six à trente mètres. S'ils avaient été moins compactes^ je me serais risqué à m'ouvrir un passage, mais dans l'état oti ils se présentaient, c'eût été faire marcher la goélette à une perte assurée.
Ces glaces paraissaient interminables : on ne découvrait plus d'espace libre dans la direction du cap Isabelle. Le vent, soufflant de terre, nous interdisait tout espoir du côté du nord-est et nous dûmes nous résigner à descendre au sud-ouest à la vaine recherche d'un chenal conduisant vers le nord.
Cependcant nous ne tardâmes pas à être délivrés de toute indécision : une affreuse tempête fondit soudain sur nous et ne nous laissa d'autre alternative que de tâcher d'atteindre la côte pour y trouver un abri.
Notre position était des plus critiques : le large champ de glace que nous avions dépassé la nuit précédente s'étendait sous le vent ; nous le voyions du haut du mât ; il nous coupait la retraite et nous enlevait toute possibilité de courir vent arrière.
29 août. Deux heures après midi. — La côte, qui ne nous abrite que par intervalles, est d'aspect assez sinistre ; les falaisesont près de trois cent soixante mètres d'élévation, et leurs sommets, ainsi que les montagnes qui les dominent, sont couverts de neige récemment tombée. La tourmente la roule par-dessus les crêtes et la précipite sur nous en lourds tourbillons. Ce doit être un beau spectacle.... de loin. L'hiver sera précoce. En i853, ces mêmes hauteurs, deux semaines plus tard, n'avaient pas encore revêtu leur manteau blanc.
A dix heures du soir. — La terre est tout aussi éloignée, et nous avons à peine changé de place depuis midi. Impossible de voir une scène plus magnifiquement terrible que celle qui se déploie autour de nous.
Quel contraste entre le froid, l'horreur, le fracas du dehors et la douce chaleur, le calme qui règne autour de moi 1 J'écris dans la chambre des officiers ; le poêle est chauffé au rouge, la bouilloire chante sa familière chanson ; Jensen lit, et Mac Cormick, harassé de fatigue et d'anxiété, dort profondément; Radcliffe.et Knorr lui tiennent compagnie. Le cuisinier nous apporte le café en chancelant ; je vais prendre du cœur en en buvant une tasse, puis j'irai relever Dodge, qui fait le quart, et l'enverrai à son tour jouir d'un peu de repos.
Le pauvre cuisinier a eu bien du mal à arriver jusqu'à la cabine, sur les ponts glissants.
c Je suis tombé plus d'une fois ; mais le commandant voit que je n'ai pas renversé le café. Ah i il est fort, il est bon, il est chaud ! D'un coup , il descendra jusqu'au fond de vos bottes 1
— Mauvaise nuit sur le pont, maître coq t
— Oh ! c'est affreux, monsieur. Je n'avais jamais vu si rude souffle de vent, et je navigue depuis quelques quarante ans ! Et il fait si froid ! si froid ! La cuisine est pleine de glace , et Teau 'a gelé sur mon fourneau !
— Tenez, cuisinier, voici une jaquette de laine bien épaisse, un vrai Guernsey ; cela vous garantira du froid.
— Merci, monsieur, » et il part avec sa conquête; niais, encouragé par cette réception, il s'arrête au pied de Tescalier. c Le commandant serait-il assez bon pour me dire où nous sommes I Ces messieurs se gaussent de moi.
— Certainement, maître coq. La terre que vous voyez du pont est le Groenland. Ce grand cap est le cdp Alexandre; au delà se trouve le détroit de Smith, et nous ne sommes qu'à quinze cents kilomètres du pôle Nord.
— Le pôle Nord ! qu'est<e c'est que ça? »
Je le lui expliquai de mon mieui^.
c Merci, monsieur, mais pourquoi y allons-nous? pour la pêche?
— Non, mon ami, pour la science.
— Oh ! voilà donc ! Et ils me disent que d'est pour la pêche. Merci, monsieur! » et replaçant son bonnet crasseux sur sa tête chauve, qui n'en est pas beaucoup plus savante après ma réponse, il rentre en trébuchant par l'échelle du dôme en pleine tempête. Quelques loustics du bord avaient entretenu le bonhomme dans la pensée que nous allions pêcher des phoques;
Le matin du 3 1 août, j'ai essayé d'atteindre le cap Isabelle, mais je n'ai fait que longer le pack jusqu'à l'endroit même où il nous avait déjà détenus. Quelques flaques d'eau libre s'étendaient encore au milieu; pourtant nous n'avons pas pu réussir à traverser la
glace qui nous en séparait. La seule chance qui me reste est de suivre les côtes du Groenland, de m'attacher, pour ainsi dire, à la glace de terre et de profiter des moindres passages que le vent a pu pratiquer dans le détroit, pour tâcher de parvenir enfin sur le rivage opposé. Je ne désespère pas d'y arriver, quoique, au premier abord, les difficultés paraissent insurmon* tables, vu l'énorme quantité de glace amoncelée par les vents. J'ai l'œil sur Fog Inlet (l'Entrée du Brouillard) , à trente-six kilomètres au-dessus du cap Alexandre, et j'essayerai d'atteindre ce point pour y recommencer ma tentative.
Le vent fraîchit maintenant, et sous les voiles au bas^ris, nous avançons quelque peu. Mes pauvres matelots font une triste besogne ; il est presque impossible de manier les câbles raidis ; au-dessus de la ligne de flottaison, le navire est entièrement cuirassé de verglas* Trois de nos chiens sont morts, tués par le froid et par l'humidité.
i« septembre^ huit heures du soir. -— Nous avons encore été chassés du détroit. La brise soufflait avec violence, et en virant de bord pour éviter un iceberg, la vergue de misaine s'est cassée par le milieu ; incapables de porter d'autre toile qu'une voile d'étai aux basons,' nous avons encore une fois été forcés de chercher uH abri derrière notre ancien protecteur, le cap Alexandre. Mac Cormick raccommode tant bien que mal nos avaries et prépare le bâtiment pour de nouveaux combats.
Deux jours après, nous avions réussi à nous glisser dans un espace triangulaire formé par le contact de trois champs de glace et, quoique tout à fait renfermés, nous pouvions nous tourner en pleine liberté et nous croire à l'abri d'un danger immédiat ; mais, les coins des glaçons protecteurs étant bientôt emportés, notre petit havre se rétrécit peu à peu ; enfin, consternés, à
boutd'espoir^.nous écoutions les grincements, les craquements horribles de la glace, nous en suivions les progrès avec terreur ; elle approchait, elle touchait le navire.
Celui-ci gémit comme un mourant dans sa dernière agonie, et, tremblant dans chacune de ses membrures, depuis les pommes des mâts jusqu'à la quille, il se tordit et se débattit comme pour échapper à cette formidable étreinte. Ses flancs allaient céder ; les rivures du pont se courbèrent en dessus et les coutures des bordages s'ouvrirent. Je la crus perdue, cette pauvre goélette qui nous avait si bravement portés au milieu de tant de dangers ; mais ses murailles étaient solides et ses couples résistants. La glace à bâbord, agissant peu à peu sur ses œuvres vives, détermina une secousse qui nous fit tous chanceler et souleva le navire ; les glaçons s'amassaient, se pressaient toujours; de leurs débris se formait graduellement un entassement immense autour et au-dessous de nous ; et comme si un millier d'énormes crics eussent à la fois travaillé sous le bâtiment, nous le sentions s'élever doucement audessus de la surface de la mer. Je craignais maintenant qu'il ne finît par se coucher sur le côté, ou que les masses qui se dressaient au-dessus de notre accastillage (i) ne vinssent à s'écrouler, et, retombant sur le pont, ne nous ensevelissent sous leurs décombres.
Huit mortelles heures se passèrent dans ces angoisses.
Par bonheur cette terrible torture finit par se relâcher : Tennemi s'éloigna en tournant sur lui-même ; la pression cessant tout à coup, le navire retomba dans l'eau en oscillant d'avant en arrière et de droite à
(i) V accastillage e^X la partie la plus élevée des deux côtés d'un navire dans son pourtour. — J. B.
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gauche. Il fut longtemps agité d'un roulis formidable, pendant que la glace, cherchant à retrouver son équilibre, plongeait avec bruit dans la mer et se vautrait près de nous avec une sauvage énergie.
Délivrés enfin du péril le plus immédiat, nous fîmes tout notre possible pour nous dégager au plus vite des débris de cet affreux champ de bataille. Notre premier soin fut d'examiner sommairement les avaries du bâtiment : la cale se remplissait d'eau à vue d'œil, le gouvernail était fendu, il avait deux aiguillots cassés ; Tétambot était enlevé et des morceaux de l'étrave et de la quille flottaient le long du bord. Suivant toutes les probabilités, nous étions en voie de sombrer ; aussi devions-nous avant tout recourir aux pompes.
Nous restâmes plusieurs heures au milieu des glaces, torturés par le doute et l'incertitude : nous ne pouvions manœuvrer qu'avec les plus grandes précautions ; notre navire, dans son état déplorable, exigeait des ménagements infinis, car il n'aurait pu supporter de nouveaux chocs. Impossible d'aller en avant à cause de la banquise. Nous étions donc absolument forcés d'aller vers le rivage et d'y chercher un abri. Le gouvernail était hors de service, et nous fûmes obligés de nous diriger à l'aide d'un long espars godillant à Tarrière(i).
Le vent soufflait de plus en plus de l'est en dis-* persant les glaces autour de nous ; quoique par moments nous fussions tout à fait bloqués et même une fois étroitement pinces^ nous parvînmes, en profitant des occasions et des moindres fissures, à nous glisser
(i) Aiguillots, pièces qui entrent dans la construction du gouvernail. — Etambotf pièce de bois qui soutient le gouvernail.
— Etrave, pièce courbe qui forme la proue. — La quille, longue pièce qui forme l'appui inférieur de toutes les membrures d'un navire. — Espars, matereau de neuf à dix mètres de long.
en dehofi de la banquise.- Enfin, après vingt heures d'anxiété, nous arrivions dans une mer relativement ouverte; nous mîmes le cap sur la baie de Hartstène, où nous pûmes trouver un assez bon mouillage.
Les avaries de la goélette étaient moindres que nous ne l'avions d'abord pensé : un examen soigneux nous prouva qu'aucun couple n'avait cassé et que les cou* tures s'étaient presque refermées. Une fois assuré que nous ne courions plus risque de sombrer, je ne gardai que les hommes nécessaires à la manœuvre des pompes, et j'envojrai tous les autres se livrer à un repos dont ils avaient si grand besoin : nous étions tous brisés de fatigue.
Le lendemain, on procéda à une inspection encore plus minutieuse : la coque du bâtiment ne nous parut plus de force à se mesurer avec les glaces ; mais, en nous r^ignant à vider la cale pendant une heure sur quatre, elle pouvait encore tenir la men
Nous nous hâtâmes de faire toutes les réparations possibles. Il aurait fallu mettre le navire à sec; mais nous n'y pouvions songer dans Tétat actuel des glaces et de la température. Quant au gouvernail, il ne tenait plus que par un aiguillot et défiait toute espèce de réparation.
Rester vingt*quatre heures de plus dans la banquise, c'était m'emprisonner volontairement pour tout l'hiver. Aussi, après deux jours de fatigues et de travaux inu« tiles, je me décidai à retourner en arrière; déjà la retraite était fort périlleuse, mais dans ces mers po* laires on apprend le courage et la patieace. Le succès couronna nos efforts, et par une brise favorable nous rentrions dans la baie de Hartstène. Je fis mettre le cap sur un petit groupe d'îles déchiquetées qui en barrent le fond, et, nous faufilant â travers une des passes qui les séparent, nous nous trouvâmes dans une jolie petite anse où l'on jeta l'ancre.
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Le jour suivant, je fis haler le navire encore plus près du rivage et je l'amarrai aux rochers.
L'équipage avait manœuvré avec un zèle mêlé d'anxieuse incertitude ; aussi, lorsque j'annonçai mon projet d'hiverner dans ce lieu, mes gens accueillirent cette communication avec la plus grande joie. Ils avaient cruellement souffert^ et un long repos leur était indispensable. Ils voyaient depuis plusieurs jours, et je l'avais lu sur leurs visages avant de vouloir me l'avouer, qu'il était décidément trop tard pour cette année; mais certes, si nous eussions encore eu le moindre espoir de réussir à traverser le détroit, ma vaillante petite troupe m'aurait suivi dans ces nou*velles luttes avec son énergie et sa gaieté accoutumées.