CHAPITRE III
▲U PORT FOULKB
Description du Port Foulke. — Préparatifs pour Thivernage. — Nous pendons la crémaillère. — EfFets que produit le commencement d'une nuit de quatre mois. — Course de traîneaux sur la glace. — Le fouet et l'attelage de chiens. — Le lac Alida. — Le glacier de Mon frère John. — Hans' est jaloux de Peter. — Caractère des Esquimaux. — M"« Hans et Pingasick. — Nous montons sur le dos du Frère John et y plaçons des points de repère pour vérifier s'il marche. — Fête de Mac Cormick. — Risquant de geler au sommet du glacier, nous nous hâtons d'en descendre.
En rhonneur de mon ami feu William Parker Foulke, de Philadelphie^ un des premiers avocats et des plus chauds 30utiens de mon entreprise, notre lieu de refuge reçut le nom de Port Foulke. C'est une petite anse bien abritée de tous les vents, hormis celui du sud-ouest; mais nos récentes aventures ne nous avaient pas appris à redouter ce dernier, et un groupe de monts de glace, échoué à l'entrée du port, nous protégeait contre les champs de glace flottante.
Port Foulke est une petite crique bien enfoncée au centre de rochers escarpés, qui ont Taspect lugubre, formant des falaises de syénite d'un brun rouge sombre et s* ouvrant par une série de terrasses au fond de la baie. A l'entrée, se trouvent vers le midi trois petits
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îlots qui figurent dans mon journal sous le nom des Trois Jouvenceaux et qui portent sur ma carte ceux de Knorr, Radcliffe et Starr.
La glace ne fut pas longue à se refermer derrière nous.
Je m'occupai sans retard de tout organiser pour rhivernage : navire d'abord, équipage ensuite. Sans doute, la science ne fut pas ouipliée, mais il fallait surtout pourvoir au plus pressé ; il y avait fort à faire. Heureusement je n'en étais pas à mon premier voyage arctique.
MM. Sonntag, Radcliffe, Knorr et Starr se chargèrent des recherches scientifiques qu'il nous était possible d'entreprendre. Jensen, Hans et Peter formèrent le corps spécial des chasseurs de l'expédition. Sous les ordres de M. Dodge, une escouade, comprenant la majeure partie de nos hommes, descendit la cargaison dans les canots et la transporta au rivage, d'oti, au moyen d'une grue improvisée, on la déposa sur une des terrasses inférieures, à neuf ou dix mètres au-dessus de la marée haute, dans un magasin construit en pierres sèches et recouvert de nos vieilles voiles.
Mac Cormick et le charpentier, aidés du reste des bras disponibles, préparaient le navire pour son long sommeil d'hiver. Les voiles furent détachées, les vergues descendues, le haut des mâts bien enveloppé et le pont couvert d'un toit de planches formant une chambre de 2^^,40 de hauteur vers le faîte et de deux sur les côtés; une tenture de papier goudronné en cachait tous les joints ; quatre fenêtres servaient à la ventilation et permettaient à la lumière d'entrer aussi longtemps qu'elle le pourrait. Entre les ponts, la besogne ne manquait pas : la cale planchéiée, raclée, lavée à l'eau de chaux, fut convertie en cabine pour l'équipage; on installa le poêle de la cuisine au centre de la
pièce, SQUS la grande écoutille, à laquelle fut adapté un appareil très-simple pour fondre la neige et la glace. Ce n'était autre chose qu'un long cylindre double en fer galvanisé; il était chauffé par la cheminée du fourneau ; une énorme baril recevait l'eau claire et trèspure qui 6n découlait sans cesse : notre fondeuse^ comme nous l'appeUons, fournissait largement à tous les besoins du bord.
Le !«' octobre, tous nos préparatifs étant terminés, nous pendioiis avec une certaine solennité la crémail* 1ère dans nos quartiers d'hiver. Ce festin fut des plus présentables, assurément : pour relevé de potage, on nous servit un saumon d'Upernavik, et la table pliait sousle poids d'un plantureux cuissot de renne, flanqué de gibelottes de-lapin et de pâtés de gibier.
En vérité, Tétât de notre commissariat aux vivres nous rassurait contre la venue de l'hiver. Accrochés aux haubans transformés en étal, une douzaine de rennes attendaient leur tour, et nombre de lapins et de renards étaient "suspendus aux agrès. L'appétit formidable et les estomacs vigoureux, que nous assuraient l'air vivifiant et nos rudes labeurs, pouvaient se déclarer satisfaits du présent et confiants dans l'avenir. Nos Netnrods revenaient rarement bredouilles : ils rencontraient fréquemment des troupeaux dé quinze à cinquante rennes, et Jensen, qui, pendant plusieurs jours, campa sur le terrain de chasse, avait déjà caché^ selon la méthode esquimaude (i), la chair d'une vingtaine de ces animaux, sans compter tous ceux qu'il expédiait à bord; moi-même j*en tuai trois dans une
(i) Cette méthode esquimaude 2i été dès l'abord pratiquée par les Canadiens français, et, en .tout cas, est désignée dans toute rAméric^ue du nord parles mots cachent cacher (\\xi sont bien français. Les lecteurs du Voyage de l'Atlantique au Pacifique doivent *sè'ràppôler les nombreuses caches des chasseurs et le déûlé appelé la Cache de la Tête Jaune. — j. B. j
heure. Toutes ces provisions n'étaient pas de trop, car nos chiens y faisaient de terribles brèches. Nous conformant à l'usage indigène, nous ne leur donnions à manger que tous les deux jours; mais les privations et les fatigues du voyage avaient sans doute accru leur voracité naturelle, et il ne leur fallait pas moins d'un renne à chaque repas.
La situation du bâtiment était assurément fort inquiétante, désespérée même dans l'esprit de quelques-uns; mais ce grave souci, non plus que nos plongeons répétés lorsque la glace se brisait sous nos pieds, ne pouvait rien sur l'inaltérable bonne humeur de tous. Je dois cependant en excepter deux individus possédés d'une gravité vraiment burlesque, qui ne les mettait guère en état de nous rendre de bons services. L'un d'eux, avec le plus grand sérieux et une somme énorme d'énergie mal dirigée, se mit un jour à découper à la hache mon meilleur grelin de neuf pouces (i), qui ne faisait mal à personne ; tandis que l'autre, également solennel, cassait mes rames en repoussant des éclats de glace qui ne nous gênaient en rien. Seul avec son courage, et armé d'un mât à mesurer les marées, instrument qui avait coûté deux jours de travail à Mac Cormick, il s'efforça d'éloigner la goélette des rochers qui la menaçaient de leur voisinage. Le malheureux n'échappa à la juste colère de l'officier de manœuvres qu'en se précipitant dans la mer à la suite des débris qu'il avait faits. Il se débattait dans l'eau glacée pendant qu'on le consolait en lui criant que les crustacés auraient à préparer un beau squelette pour la collection du commandant. La température heureusement ne dépassait guère le point de congélation, et l'aventure finit sans autre résultat qu'une légère pleurésie pour un des sauveteurs et
{i) Grelin f cordage dont la grosseur n'excède pas onze pouces.
quelques accès de rhumatisme pour le destructeur de mes rames.
Le succès vint enfin couronner nos efforts et mettre un terme à nos longues anxiétés pour le navire : une fois de plus, il fut en sûreté.
Le jour suivant, les grelins au moyen desquels nous étions amarrés furent enlevés avec précaution et posés sur des blocs de glace; nous nous taillâmes dans cet albâtre polaire un escalier descendant du pont à la plaine gelée, et . une épaisse chute de neige nous fournit les matériaux d'un mur dont nous entourâmes le bâtiment pour le préserver du vent et des froids excessifs. Les attelages étaient incessamment occupés à recueillir les rennes qu*on avait cachés en divers endroits , et lorsque tout fut rapporté à bord , nous pûmes regarder avec un certain contentement notre provision d'excellentes viandes fraîches.
La goélette dormant couchée chaudement dans son berceau de glace, il n'était plus besoin de service de bord; le quart de terre, un officier et un matelot, suffisait amplement. La journée ordinaire, qui commence à minuit, remplaça la journée de mer , qui commence à midi. Nous franchissions la ligne qui sépare la lumière de Tété de la sombre obscurité du long hiver polaire ; et nous nous préparâmes bravement à cette lutte contre les ténèbres, en hommes résolus à leur opposer une énergie à toute épreuve et une bonne humeur inaltérable.
Le 1 5 octobre, le soleil disparaissait pour quatre longs mois derrière les collines méridionales ; nous ne pûmes parler d'autre chose le soir, et je lisais facilement sur les traits de mes compagnons que leurs pensées le suivaient dans sa course vers le sud. Un voile de tristesse s'abaissait sur la table autour de laquelle nous étions groupés ; pendant les cinq dernières semaines, nos soucis et nos tiravaux nous avaient à peine
laissé Femarquer le déclin du jour; il s'était évanoui lentement, et la morne nuit arctique qui succédait aux ombres grandissantes, nous faisait maintenant sentir pour la première fois que nous étions vraiment seuls dans le désert polaire.
Mes arrangements pour la santé et le confort de notre intérieur sont terminés, mon système de discipline et d'économie domestique marche à merveille, et j'ai la certitude que les rouages du petit monde qui gravite autour du navire emprisonné, fonctionnent doucement et sans encombre. Je me sens donc beaucoup plus de liberté et je vais me lancer dans quelques courtes explorations , pendant que le crépuscule dure encore. Aussitôt qu'il m'a été possible, j'ai mis mes gens à l'œuvre pour préparer les divers objets nécessaires à nos campements. Tout est en ordre depuis quelques jours, mais l'état de la température ne nous a permis que de courtes absences et nous glissons insensiblement dans la nuit.
Cependant aujourd'hui j*ai fait une course animée, excitante, et j'ai bien rempli ma journée. Parti en poste d'assez bonne heure et conduit par maître Jensen, j'ai remonté un golfe de dix kilomètres de longueur sur trois à six de largeur, qui est situé au nord de notre anse, et forme le fond de la baie de Hartstène. Le départ a été superbe. Un beau traîneau et douze chiens! Us sont tous en parfaite santé et courent comme l'éclair; mon traîneau groënlandais sillonne la glace avec une célérité qui donnerait le vertige à des nerfs mal exercés. J'ai franchi onze kilomètres en vingt-huit minutes , sans le moindre temps d'arrêt pour souffler 1 Ils ont refait la ixiême route en moins de trente-trois. Sonntag et moi luttions de vitesse, et je l'ai gagné de quatre minutes. Ah I si mes amis de Saratoga ou de Breeze- Point pouvaient ]de loin contempler ces coureurs d'un nouveau genre ! Point n'est
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besoin de les éponger ni de les bouchonner : on les attelle au moyen d'un seul trait de dimension variable; les plus longs sont les meilleurs, ils ne s'emmêlent pas si facilement ; le tirage des chiens placés sur les côtés en est beaucoup plus direct, et si vos coursiers vous entraînent sur la glace amincie, vos chances d'échapper au plongeon sont en proportion de la distance qui vous sépare d'eux. Les traits étant ordinairement de même longueur, les chiens courent côte à côte, et s'ils sont bien attelés, leurs têtes se trouvent sur la même ligne droite ; les épaules des miens sont juste à six mètres de la partie antérieure des patins de mon traîneau. Les animaux les moins vigoureux sont placés au milieu et l'attelage entier est dirigé à droite ou à gauche, suivant le côtéoti le bout du fouet touche la neige où frappe les chefs de file, s'ils n^ont pas tout de suite compris l'avertissement. On s'aide bien de la voix, mais ce n'est que sur le fouet qu'on peut réellement compter, votre influence sur l'attelage étant en raison directe de la manière dont vous savez le manier. Le fouet esquimau a toujours un mètre vingt et un centimètres de plus que les traits et se termine par une mince lanière de nerf durci , avec laquelle un habile conducteur fait couler le sang à volonté ; il sait même indiquer d^avance l'endroit où il touchera le réfractaîre. Pendant notre course d'aujourdliui, Jensen me montrait Un jeune chien qui venait de mettre sa patience à une rude épreuve : « Vous voyez cette bête, me disait-il en mauvais anglais; je prends un morceau de son oreille ! » et comme il parlait ei\core, le fouet claquait dans Tair, le nerf s'enroulait autour du petit bout de l'oreille, et l'enlevait aussi proprement que l'eût fait un couteau.
Ce fouet n'est autre chose qu'une mince bande de cuir de phoque non tanné et plus large â son extrémité antérieure; le manche a tout au plus 75 centi-
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mètres ; le peu de poids de cet instrument le rend très-difficile à manœuvrer, et le mouvement de poignet nécessaire pour enrouler la courroie autour du but est singulièrement pénible et demande de longs et patients exercices. Ma persévérance a été récompensée, et, si le malheur voulait que j'y fusse contraint, je ne reculerais pas devant la tâche ; mais j'espère n*étre pas forcé à utiliser souvent le talent que je viens d'acquérir.
Entre tous les durs métiers, je n'en connais pas de plus rude : le fouet doit sans cesse retentir et, s'il n'est impitoyable, il devient complètement inutile. Les chiens ne sont pas longtemps à reconnaître la force ou la faiblesse de leur conducteur : ils le jugent en un instant et courent où il leur plaît dès qu'ils ne sont pas parfaitement assurés que leur peau est à la merci du maître. Un renard traverse la glace, les chiens trouvent les traces d'un ours, ils éventent un phoque ou aperçoivent un oiseau ; alors les voilà franchissant les neiges amoncelées et les hummockSy c'est-àdire les vides, les sillons et les aspérités que forment les glaçons brisés et superposés par la collision des champs de glace ; ils dressent leurs courtes oreilles, relèvent en trompette leur queue toufifue et s'élancent comme autant de loups à la poursuite du gibier. Le fouet tombe sur eux avec une énergie cruelle, oreilles et queues de s'abaisser, chiens de rentrer dans la bonne voie ; mais malheur à Thomme qui se laisse déborder ! Jensen lui-même a failli avoir le dessous , et n'a pu vaincre leur obstination qu'après avoir arraché un gémissement de douleur à presque tous les chiens de l'attelage. Ils couraient après un renard et nous menaient droit sur la glace nouvelle ; le vent renvoyait le fouet à la figure du conducteur, et ce ne fut qu'en pleine vue du gibier, et tout près de la glace semée de périls, qu'il parvint à avoir raison d'eux. Le galop
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furieux se changea d'abord en trot irrégulier et, fort à contre<œur9nos chiens finirent par s'arrêter tout à£ait; ils étaient naturellement de très* méchante humeur; un combat général s*en suivit et ne cessa que lorsque JenseUy sautant au milieu d'eux, les calma en frappant violemment à droite et à gauche avec le manche de son fouet. J'ai eu moi-même à lutter avec ledit attelage, et, à mes propres dépens, j'ai appris combien ces animaux sont rudes à mener, presque indomptables vraiment. Une fois maîtrisés, ils obéissent comme un cheval ardent sous la main qui le comprime, et, comme ce noble animal aussi, ils ont souvent besoin qu'on leur rappelle très-positivement à qui ils ont affaire.
Désirant essayer mes forces, j'avais voulu faire le tour du port. Le vent soufflait arrière, et tout allait à merveille ; mais, quand il fallut revenir, les chiens ne se trouvèrent pas de mon avis : ils ne détestent rien tant que de marcher vent debout. Frais et gaillards, ils se sentaient en gaieté et tout disposés à agir à leur tête : je pense aussi qu'ik voulaient fixer leur opinion sur le nouveau conducteur qui se mêlait de les diriger. Du reste nous étions assez bons amis, je les caressais souvent, mais ils n'avaient pas encore éprouvé la force de mon bras.
Après beaucoup de difficultés, je réussis à Ëûre tourner mes chiens, mais je ne pouvais les retenir dans la voie que par le constant usage du fouet, et comme, trois fois sur quatre^ le vent me le renvoyait dans les yeux, il me fot bientôt impossible de continuer. La bise me glaçait le visage : mon bras, peu habitué à un aussi violent exercice, retomba presque paralysé; la longue courroie du fouet traînait derrière moi sur la neige. Les chiens ne furent pas fongtemps à s'apercevoir de cet état de choses; ils regardèrent sournoisement par-dessus leurs épaules et, ne voyant plus la vengeance suspendue sur leurs têtes, ils s'aven-
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turèrent doucement vers la droite; leur courage s'accroissait du silence prolongé de la terrible lanière ; leur vitesse s'augmentait; enfin, se croyant décidément les maîtres, ils tournèrent court, dressèrent leurs queues au vent et se lancèrent du côté opposé, aussi heureux qu'une bande d'enfants délivrés de l'école, et avec l'entrain sauvage d'une douzaine de loups courant après une proie assurée. Comme ils sautaient I comme ils aboyaient! comme ils s'égayaient de cette liberté imprévue I
Celui-là seul qui, après avoir des heures entières lutté contre un attelage de chevaux fougueux, a pu trouver quelque repos pendant que ses indociles coursiers montaient lentement une âpre et longue côte, celui-là comprendra la satisfaction avec laquelle je sentis la force me revenir. Dès que je pus de nouveau brandir mon fouet, je m'arrangeai de manière à pousseï: la bande intraitable au milieu d'un groupe de hummocks et de monceaux de neige qui ralentirent un peu sa course effrénée; puis, sautant à terre, je saisis les montants et enrayai le traîneau ; les pointes des patins s'enfoncèrent profondément dans la neige. Les fuyards étaient désormais solidement ancrés; une application vigoureuse du nerf de phoque les convainquit bientôt des avantages de l'obéissance, et lorsque, après avoir retourné le traîneau, je donnai le signal du départ, ils se mirent à trotter de l'air le plus humblement soumis, faisant face au vent sans mot dire et sans broncher. Ils se.rappelleront cette leçon, et je ne l'oublierai pas non plus.
Mais je reviens à mon voyage sur le golfe. Après en avoir atteint rapidement le fond, nous eûmes à franchir, non sans quelque difficulté, les crevasses formées par la marée, puis un haut rempart de glace. Devant nous se trouvait une large et pittoi'esque vallée enclavée dans de hauts rochers et terminée par un
glacier. Au centre de l'espace qui nous séparait de ce dernier, s'étendait un petit lac de deux kilomètres de longueur, alimenté par le glacier et les neiges fondue» que lui versent en été les collines environnantes. Il s'écoule dans la mer par une gorge étroite et escarpée portant deb traces évidentes du fort courant qui y débouche dans la saison du dégel. Les bords en sont couverts en certains endroits de couches de tourbe (lits de mousses desséchées et durcies) ; voilà un supplé* ment bien venu pour notre provision de chauffage ; nous en avons emporté un spécimen qui brûle parfaitement avec l'addition d'un peu de graisse.
D'après le désir de Sonntag, cette jolie nappe d*eair recevra le nom de lac Alida ; et la vallée porte celui de Chester, en souvenir d'un endroit bien cher que j'espère revoir. Elle à trois kilomètres et demi en long sur près de deux en large, et çà et là, partout où le vent a balayé la neige, un gazon fin et serré attire des bandes de rennes. Plusieurs de leurs troupeaux, com{>tant en tout une centaine de têtes, paissaient l'herbe desséchée de l'été, et oubliant un moment le but de mon excursion, je ne pus résister à l'envie d'essayer ma carabine. Jensen et moi tuâmes chacun deux énor* mes mâles.
' Le glacier, découvert d'abord par le docteur Kane, en 1 855, fut visité plus tard par son frère, aide-chirurgien dans l'expédition envoyée à notre recherche, par les États-Unis , sous les ordres du capitaine Hartstène, et reçut du premier le nom de a Glacier de mon frère John. » L'équipage se contente de rapp>e- 1er Frère John. Nous l'avions fréquemment vu de la baie et du sommet des collines, mais c'était la première fois que nous en approchions. Nous sommes revenus che\ nous juste à l'heure du dîner, très-fatigués et transis. Le thermomètre avait baissé et la bise soufflait d'autant plus aigre.
zo octobre* — Depuis quelques jours f ai remarqua une sourde rivalité entre mes deux chasseurs groenlandais,, les plus utiles, Hans et Peter. Ce dernier. Esquimau pur sang au teint foncé, à la chevelure de jais coupée carrément sur le front, selon la mode du pays, est un petit homme, très- honnête, toujours tenu fort proprement et d'assez bon air; il joint une adressie merveilleuse à ses talents de chasseur et j'ai là, une foule de petits objets, coupe-papier, cuillers à sel, etc., qu'il m'a sculptés dans une défense de morse avec beaucoup d'art et de goût, sans autres instruments qu'une vieille lime, un couteau et un morceau de papier sablé» Il s'empresse de se rendre utile en toute occasion et, comme je récompense volontiers le zèle et le travail, il se trouve aujourd'hui l'heureux possesseiir d'un beau costume en drap pilote et de quelques chemises de flanelle rouge : parures que Hans ne peut pas lui pardonner. Il m'est impossible de montrer la moindre bienveillance à mes autres Groënlandais, sans rendre Hans très-malheureux; il n'ose guère murmurer en ma présence, mais il devient boudeur «t ne veut plus chasser, ou s'arrange de manière à ne pas trouver de gibier. Hans est la vivante incarnation des plus mauvais côtés du caractère de sa race. Étrange peuple que ces Esquimaux, et encore plus intéressants à étudier que mes chiens, tout en m'étant beaucoup moins utiles. Le chien obéit au fouet brandi par un poignet énergique; mais quel homme réussira jamais à mener l'animal humain qui répond au nom d'Esquimau? C'est un être en quelque sorte négatif tn toutes choses, sauf en une seule : sa ttès^positive inconsistance comme créature sociale. Au premier abord, il semblerait qu'une certaine sociabilité fût le fond des rapports mutuels de ces hjrperboréens. Néanmoins examinez-les de près : ils ne ferment pas leur porte à leur frère malade, pauvre ou en détresse, mais jamais
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ils ne lui offriront spontanément le secours dont il a besoin ; ih n'ont pas Tair de se douter qu!on puisse venir volontairement à l'aide du prochain malheureux. Le chasseur qui a perdu son attelage ou ses filets, la famille privée de son chef, le prodigue ruiné, le pares* seux lui-même, entre librement dans la pauvre hutte du rude habitant de ces déserts glacés ; il se sert de tout ce qu'il y trouve, comme s'il était membre de la petite communauté; on ne le repoussera point : mais, si, à quelque distance, un malheureux se débat dans les angoisses de la faim, personne ne songera à lui porter le morceau de phoque qui lui sauverait la vie. Chacun ne compte que sur soi-même, et n'attend pas plus l'assistance du voisin qu'il ne pense à lui offrir la sienne.
Ce n'est pas par charité que l'Esquimau ne refuse aux nécessiteux ni l'abri ni la nourriture; ce n'est point par bonté d'âme que le chasseur ne repousse pas l'homme fatigué qui s'est hissé sur son traîneau pour arriver plus vite à la hutte éloignée. Non, il le laissera glisser dans la neige, voire même il y aidera sournoisement si l'occasion s'en présente, et, l'abandonnant loin de tout secours, il continuera sa route avec la plus grande insouciance, sans donner une pensée à son hôte de quelques heures.
Lorsqu'il change de séjour, la famille étrangère qui a cherché sa protection n'est pas invitée à l'accompagner : si elle peut le suivre, tant mieux pour elle ; il ne la chassera pas : l'idiome du pays n'a pas même de mot pour exprimer un tel acte ; mais, si ces pauvres diables n'ont pas la force de faire le voyage, l'Esquimau les abandonne à leur malheureux sort avec le même calme qu'il délaisse le vieux chien usé par la chasse et le traîneau.
Parmi eux, on ne trouve ni mendiant, ni emprunteur, ni voleur. Ils ne donnent jamais, mais aussi ils
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ne se dépouillent point entre eux. A l'égard de Thomme blanc, c'est tout autre chose , et ils ne se font aucun scrupule .de lui filouter tout ce qu'ils peuvent at« teindre.
Impossible d'imaginer des êtres d'une sensibilité plus obtuse que ces sauvages : mes chiens montrent plus de sympathie les uns pour les autres ; ils courent ensemble lé même gibier et, s'ils se mordent souvent, ils redeviennent amis aussitôt que leurs dents ont vidé la querelle.... Ces gens-ci ne se battent jamais : un rival les inquiète, un vieillard décrépit leur est à charge, une femme est soupçonnée de sorcellerie, un paresseux n'a pas de chiens et vit aux dépens des autres.... on vous les harponne en secret , et tout est dit (i). Ils se défont même de leurs propres enfants lorsque ceux-ci sont trop nombreux, ou sont affectés de quelque infirmité qui les rendrait incapables de se suffire ; mais ils n'ont pas l'idée d'en venir ouvertement aux mains avec leurs ennemis. Voilà les habi-» tudes de ces tribus , du moins de celles qui n'ont pas encore été relevées d'un degré ou deux par la civilisation chrétienne et sur lesquelles n'ont pas été greffées
(i) Il y a plus : une femme malade et qu'on juge n'être plus bonne à rien est, chez les Esquimaux , enterrée vivante. Un jour, M. Hall, visitant une malade à laquelle il avait donné ses soins, trouva ses voisins occupés à lui bâtir un igloUf une hutte de glace et de neige. Il apprit que cela devait servir de tombeau à la malade. En effet, Nouketon fut transportée dans Tiglou neuf, étendue sur une couche de neige et enfermée par des blocs de glace. M. Hall Talla voir encore. Elle était calme, résignée et même reconnaissante de ce traitement. Elle savait que la hutte devait lui servir de tombeau ; mais elle était de sa race et, devenue un fardeau pour les autres, n'ignorant pas que ses jours étaient comptés, elle acceptait cette mesure comme un acte juste auquel personne ne pouvait trouver à blâmer ; elle sentait de la gratitude envers ceux qui avaient pris tant de soins pour rendre heureux ses derniers instants. (V. la Revue britannique , août i865, p. 33 1.)— J. B.
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les coutumes guerrières de ces Scandinaves , de ces rois de la mer, qui, du neuvième au quatorzième siècle, vécurent et bataillèrent dans le sud du Groenland.
Avec de tels penchants, les Esquimaux ce voient pas avec plaisir le bonheur d' autrui, et les sentiments envieux de Hans contre Péter, mon favori, s'expliquent tout naturellement. Du reste, quand je ne donnerais èi celui-ci que le strict nécessaire pour couvrir sa nuditéy quand j'octroierais à Hans tout ce qu'il y a de mieux dans le navire, ou même des choses parfaitement inutiles à un Esquimau, sa jalousie et son avidité ne seraient pas satisfaites : la bienveillance que je témoigne à son rival lui est surtout odieuse , car il y voit la promesse de nouveaux dons.
De plus, Hans a un ménage à lui, et fier de posséder un échantillon de la moitié féminine de lliumanité, il peut se croire beaucoup au-dessus de ses trois compagnons. Il a planté sa tente sous le toit qui abrite le pont et, à demi enseveli sous des peaux de renne avec sa femme et son rejeton, il y mène tout à fait la vie de ses congénères. M»^ Hans, Merkut de son nom de famille, est une petite boulotte pas trop mal chif* fonnée pour une Esquimaude; elle est, certainement, non pas la plus jolie, mais la moins laide de toutes les femmes de race pure que j'ai pu voir ; son teint est même assez clair pour qu'une nuance vermeille soit visible sur ses joues, lorsqu'on réussit à lui faire ealever avec de l'eau de savon l'épaisse couche de suie huileuse qui les recouvre ordinairement; mais une telle débauche de propreté ne se fait pas tous les jours, et quant à soumettre cette dame de nouveau à une lessive semblable à celle que les matelots lui infligèrent près du cap York, il est impossible d'y songer.
Pingasick, le joli mignon^ âgé d'environ dix mois, est aussi présentable que n'importe quel bambin dont le corps n'a jamais fait connaissance avec l'eau. Il
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court auisi naturellement vers le froid que les petits canetons vers la mare, et tous les jours se traîne à quatre pattes hors de la tente paternelle pour rouler sur le pont son petit corps, libre de tout vêtement ; sa mère, très-indifférente au froid et à ce que notre monde civilisé et nos phrases de convention appellent modestie féminine, n'hésite pas à paraître dans un costume . aussi primitif. Du reste, la température du navire descend rarement au-dessous du point de con-* gélation.
J'aime mieux parler du glacier auquel je suis allé faire une nouvelle visite le 21 octobre. Je n*ai pas perdu ma journée. Hans conduisait Sonntag, et, comme à l'ordinaire, Jensen me servait de cocher ; nous emmenions Cari et Péter pour nous aider làhaut, et, bien que chaque traîneau portât trois personnes avec les instruments nécessaires à nos travaux projetés, nous sommes arrivés en quarante minutes au pied du Frère John.
La partie de ce glacier qui regarde la vallée forme un mur légèrement convexe d'environ deux kilomètres de large sur trente-trois mètres de haut. Comme les icebergs, il présente une surface très-irrégulière, fracturée en tous sens et dégradée sur de longues lignes verticales par les eaux qui en découlent en été ; les mêmes traces, mais beaucoup moins marquées, se montraient horizontalement en certains endroits et paraissaient se conformer à la courbure de la vallée sur laquelle repose le glacier. En arrière de cette paroi, la pente est tout à fait abrupte sur une trentaine de mètres ; après quoi, elle diminue rapidement, jusqu*^ n'avoir plus que six degrés d'inclinaison, et va se perdre au loin dans la mer de glace qui couvre la terre du côté de Torient.
L'approche du glacier est défendue par une sorte de rempart formé des débris qui s'en séparent de temps
à autre ; quelques-uns de ces blocs de cristal diaphane ont un ou deux mètres de diamètre. Pendant que nous les regardions, une lourde masse, suivie d'une immense grêle de tout petits fragments, se détacha du mur et vint tomber avec fracas sur le sol de la vallée. La surface du glacier présente une légère courbe relevée vers les côtés ; là, ses parois ne sont pas ^adhérentes à celles de la montagne; elles en sont séparées par une gorge étroite, ou profonde ravine, en-* combrée en plusieurs endroits par les débris rocheux qui ont roulé des falaises escarpées ou par les blocs de glace tombés du Frère John. Parfois, le glacier luimême, en s'étendant, a repoussé des amas confus de rochers sur la pente de la colline opposée.
Il n^était pas très-facile de marcher dans cette gorge sinueuse; la croûte de neige à peine gelée s'effondrait sous notre poids, et nos jambes se déchiraient aux arêtes des éclats de rochers, ou aux glaçons presque aussi aigus. Au bout de trois kilomètres et demi, nous taillâmes des marches dans la glace, comme Sonntag l'avait fait précédemment, et nous réussîmes à atteindre le sommet de la paroi.
Nous nous trouvions alors sur le dos du glacier, mais nous n'avançâmes vers le centre qu'avec une prudente lenteur, craignant sans cesse qu'une fissure ne s'ouvrît sous nos pas et ne nous engloutît entre ses froides murailles de fer. Nous atteignîmes enfin une plaine de glace claire et transparente parfaitement unie et un peu inclinée. Notre course d'aujourd'hui avait surtout pour but la solution d'un problème des plus intéressants : le glacier marche-t-il ? Nous le saurons dans quelques mois.
Nous nous sommes conformés à la méthode trèssimple et très-facile employée en Suisse par le professeur Agassiz : après avoir placé deux bâtons sur l'axe du glacier et soigneusement mesuré la distance
qui les séparait, j*en ai fait planter deux autres, à égale distance des premiers et du bord du glacier ; puis, au moyen du théodolite (i), nous avons successivement relié par des angles tous ces jalons les uns avec les autres d'abord^ et ensuite avec des objets fixes, sur les flancs de la montagne. Ces angles seront de nouveau mesurés au printemps, et ainsi je saurai si le glacier se meut ou non, et quelle est la vitesse de son mouvement.
Pendant mon absence, les chasseurs se sont fort distingués : Barnum a tué six rennes, Hans neuf, et Jensen deux ; mais le grand événement du bord est la fête de Mac Cormick, aussi étions-nous attendus avec impatience au banquet somptueux qui réunissait tous les officiers.
J*ai établi comme règle générale que nos jours de naissance seront célébrés avec toute la pompe que permettra l'état de nos ressources, et qu'à son anniversaire le héros de la fête pourra réclamer ce que j'ai de meilleur dans mon armoire ou dans les cambuses du maître d'hôtel.
Celui que nous voulions honorer aujourd'hui avait pris soin de se fêter lui-même : de ses propres mains, il a préparé le repas et s'en est acquitté à merveille. Mac Cormick est un homme vraiment extraordinaire ,ses talents n ont point de bornes. Très-intelligent, bien élevé, ayant en lui des trésors de virile énergie, il a amassé en roulant par le monde quelques brins de toutes les sciences qui sont sous le soleil, depuis l'astronomie jusqu'à la cuisine, depuis la navigation jusqu'à l'art d'exploiter les gisements d'or. Philosophe à sa manière, il aime à prendre toutes ses aises, une fois son travail terminé ; mais, pendant les heures de service, aucune fatigue^ aucun danger ne l'arrête ; il possède en outre la faculté si éminem-
(1) Théodolite, instrument pour arpenter. •
ment utile de savoir exécuter lui-même tout ce qu'il commande aux autres, et manie Tépissoir aussi bien que le sextant (i). A l'occasion, il se fait matelot, charpentier, forgeron, cuisinier, avec la même aisance qu'il se montre homme du monde'dans la bonne société.
Hier, j'avais trouvé dans ma cabine uiie jolie petite carte d'invitation : M. Mac Cormick présentait au commandant lés compliments de la table des officiers et le priait de leur accorder Thonneur de sa présence, le 2 1 du courant, à six heures du soir. Je n'ai pas manqué à l'appel et je retourne dans ma tanière abasourdi de l'habileté possédée par l'officier de manœuvres dans cet art qui donna l'immortalité à LucuUus et la célébrité à Soyer; du reste, fort enchanté de voir officiers et matelots si bien en train. La carte, illustrée par le crayon de RadclifTe, était des plus attrayantes pour un homme affamé, et toutes ses promesses ont été tenues. Après le potage à la jardinière, digne prologue du festin, venait un saumon bouilli, drapé de la plus blanche des serviettes; puis arrivèrent successivement le rôti, un cuissot de renne pesant quatorze kilos, et flanqué dhine brochette de canards-eiders accompagnés de gelée de groseilles et de marmelade de pommes; puis divers plats de légumes frais, un énorme plumpudding importé de Boston et à demi voilé par les flammes bleues et onduleuses d'un excellent rhum, un mince-pie^ du blanc-manger, des noix, des raisins secs, des olives, du fromage jrankîj des gâteaux de Boston, du café, des cigares, que sais-je encore? On avait retiré, de dessous ipon cadre^ du madère et du
(i) Cambuse, endroit où Ton sert les provisions. —- Epissoir, poinçon à Taide duquel on entrelace les fils de deux cordes pour les réunir. — Sextant, instrument qui contient la sixième partie d'un cercle et dont on se sert pour mesurer les degrés de longitude et de latitude. ««^ J. B.
xérès et une couple de flacons de vin du Rhin, jusquelà soigneusement cachés.
La couleur locale était représentée par une mayonnaise 4e gibier glacé, coupé cru en tranches trèsminces, et tout simplement exposé ensuite à Tair extérieur; bien réussi du reste, il paraissait aussi croustillant que pouvait le désirer notre cuisinier, mais je suis obligé d'avouer que nous ne sûmes pas en apprécier le mérite, — Au bas de la carte se lisaient ces mots : « Knorr tiendra l'archet. Les officiers chanteront en chœur :
Nous ne rentrerons pas avant Taube.
Toutes les scies sont permises, excepté celle de « Joé Miller, » qu'il est défendu d'employer sous peine d'avoir à nettoyer le trou à feu pour le reste de la nuit. »
Il y a deux heures que je suis retourné dans ma cabine, les laissant se livrer sans contrainte aux amusements de la soirée. Us s'en donnent à cœur joie.
Le lendemain de cette fête, 22 octobre, nos préparatifs étaient terminés : un traîneau portait une petite tente de toile, deux peaux de buffle en guise de matelas, une lampe à cuisine et des provisions pour huit jours. Notre équipement personnel ne sera pas long à décrire : chacun de nous avait une paire de bas de rechange en fourrure, une tasse de fer-blanc et une cuiller de fer.
La petite troupe se mit en route et ne s'arrêta qu'au pied du glacier; un premier campement, chose médiocrement divertissante en soi, peut avoir parfois quelque côté agréable, mais notre installation fut, certes, la plus triste qu'il soit possible de voir. Le thermomètre marquait 24 degrés centigrades au-dessous de zéro, et nous n'avions d'autre feu que celui de la lampe sur laquelle mijotait le hachis de gibier et chauffait le café qui composaient notre repas du
soir. Personne ne put dormir. Notre tente était plantée sur le talus de la colline, au-dessus d'un amas de pierres, lit le plus doux que nous eussions pu nous procurer. Nous la démontâmes au clair de lune pour continuer notre route;
J'ai déjà. décrit la gorg« sauvage où il nous fallait péniblement: cheminer avant d'arriver à rendrait oîi Sonntag et moi avions pu escalader le glacier. Le traîneau était sans cesse arrêté court par lès roches et les blocs de glace^ et nos hommes durent Talléger en prenant sur leurs épaules les vivres et les divers objets qui en formaient le chargement. Parvenus enfin à notre escalier de la veille, nous nous préparâmes à en entreprendre,rascension.
La petite vallée où nous nous trouvions est des plus pittoresques itllt a la forme triangulaire et un lac en occupe le centre. Le Frère John s'élevait à notre gauche; à notre droite, un petit fleuve dé glace sortait d'une gorge profonde et courait au lac après avoir contourné un immense pilier de grès rouge qui se dressait devant nous, île de pierreau milieu d'une mer de glace. Je coinmençai les travaux scientifiques qui étaient le but de notre excursion par l'étude du lac lui-même. A la fin de la saison du dégel, il était rempli jusqu'aux bords et, dès les premiers froids, une épaisse couche de glace. le récouvrit en entier; puis Teaii s'écoula peu à peu, laissant cette pesante voûte sans autre appui que les rochers qui lui servaient d'arcs- boutants; aussi elle s'affaissait sous son propre poids, et telle était . la pression exercée par cette table immense, de son centre à ses bords que, par une tempiératuré de plusieurs degrés au-dessqùs de zéro, cette glace de quinze centimètres d'épaisseur avait été complètement ployée comme le versoird*une charrue.
Notre première tentative d'escalade fut suspendue par un accident qui pouvait être des plus sérieux : Téclai-
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reur de la caravane perdit pied sur une des étroites marches taillées dans la paroi et, glissant sur la pente escarpée, précipita à droite et à gauche ceux qui le sui« vaient, roulant avec eux dans la vallée. Par bonheur, ils échappèrent aux rocs aigus qui perçaient la neige aux pieds du Frère John,
Nous fûmes plus heureux une seconde fois et, après avoir hissé le traîneau au moyen d'une corde, nous poursuivîmes notre route avec assez peu d'entrain, fatigués que nous étions des rudes labeurs qui nous avaient pris une bonne partie de la journée ; la glace était raboteuse, fendillée et à peine recouverte d'un mince tapis de neige. Ma petite troupe tirait péniblement son traîneau et je marchais en avant pour lui tracer le chemin, lorsque le sol se déroba sous mes pieds. Je me sentis brusquement lancé dans le vide ; mais le bâton que je portais sur l'épaule en prévision de Taventure fit son devoir à point nommé et me soutint au-dessus de la crevasse jusqu'à ce que je fusse parvenu à grimper sur Tune des arêtes. Comme mon ami Sonntag, j'avais couru grand risque d'aller étudier de^trop près un intéressant problème ; aussi ne fus-je pas du tout fâché d'attendre encore quelque temps avant de savoir au juste si les fissures du glacier en traversent toute l'épaisseur.
L'aspérité des bords de l'immense glacier vient sans doute de la forme tourmentée du terrain sur lequel ils s'appuient : au fur et à mesure que nous approchions du centre, la glace devenait plus unie, moins fendillée, et nous pûmes faire neuf kilomètres avec une sécurité relative; la tente fut dressée, et après un bon souper de hachis de renne, de pain et de café, nous nous endormions profondément, beaucoup trop exténués pour nous préoccuper de la température ; elle était de plusieurs degrés au-dessous de celle de la nuit précédente.
Notre étape du jour suivant fut de quarante-huit ki-
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lomètres ; Tinclinaison du glacier, qui jusque-là avait été de six degrés environ, diminua progressivement jusqu'à deux. A Tâpre surface de la glace dure et vi* treuse, succéda une nappe de neige, épaisse de plus d'un mètre et tellement compacte qu'à cette profon^ deur la pioche ne Tentamait qu*avec peine. Cependant c'était encore avec difficulté qu'on cheminait sur cette couche, superficiellement recouverte d'une croûte légère que le poids du corps brisait à chaque pas.
Le lendemain, nous reprîmes notre route dans les mêmes conditions de sol et de niveau absolu. Au bout de quarante-deux kilomètres, mes hommes s'arrêtaient, harassés de fatigue : le terrible vent dVst nous fouettait le visage et, par 35» 1/2 C. au-dessous de zéro, nous dûmes chercher un refuge sous notre tente. Il me fallait renoncer à continuer mon voyage. Du reste, j'en avais atteint le but principal et, dans aucun cas, je n'eusse osé m'aventurer beaucoup plus loin à cette dangereuse époque de l'année.
Mes compagnons n'étaient pas suffisamment aguerris à ces affreuses températures ; la gelée les avait tous plus ou moins saisis, et deux hommes surtout m'inquiétaient vivement : leur visage était enfié et fort douloureux; ils avaient les pieds glacés; retarder d'un jour le retour c'était les exposer à une mort certaine. Le thermomètre marquait 36* C. au-dessous de zéro, tandis que, chose à noter, au Port Foulke, il se maintenait à une douzaine de degrés plus haut.
Mes pauvres camarades ne pouvaient dormir et la souffrance leur arrachait des plaintes continuelles; l'un semblait même sur le point de s'abandonner entièrement. Pour le soustraire à la fatale léthargie qui commençait à le gagner, je dus le pousser hors de la tente et le contraindre à marcher vigoureusement, en dépit de la tourmente.
Les rafales se succédaient toujours plus furieuses ;
LA IfSR LIBUE DU i»ô|«S , 7S
l'intensité du froid allait s'aggravant, et cependant nous étions forcés de rentrer dans la tempête sous peine d'être infailliblement gelés, Aucun abri ne s'offrait à nous sur cette vaste plaine glacée : la moindre hésitation pouvait non-seulement être immédiatement fatale à deux de mes compagnons, comme je viens de le dire, mais pouvait mettre fin à l'expédition par la mort de nous tous sans exception.
Il fallut encore nous donner beaucoup de peine pour enlever la tente et la placer sur le traîneau ; la bise soufflait avec rage et nous empêchait de la rouler de nos mains douloureusement raidies ; à peine si, chacun à son tour, mes hommes pouvaient manier quelques secondes cette toile aussi dure qu'une plan* che. Ils souffraient horriblement, et leurs doigts, sans cesse gelés, devaient être activement frottés^ piles plutôt, pour que l'étincelle de vie, toujours sur le point de s'éteindre, ne s'évanouît pas sans retour. Je ne m'arrêtai point à examiner si Tarrimage était fait suivant les règles de l'art.
Nous étions en effet campés dans une position aussi sublime que dangereuse. A plus de quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer et à cent vingt kibmètres de la côte, nous nous trouvions au milieu d'un vaste désert de glace^ dont l'œil ne pouvait mesurer l'étendue. La zone de hautes terres qui le sépare de l'océan avait disparu sous l'horizon ; pas une colline, pas un rocher, pas un pli de terrain, rien n'était en vue, hors notre faible tente ployant sous l'ouragan.
La lune descendait lentement dans le ciel, et son orbe, parfois voilé de fantastiques nuages, nous jetait ses indécises lueurs à travers les tourbillons de neige que le vent fouettait avec colère au milieu de l'e^ace sans bornes et qui passaient sur nous dans leur course efifréiiée, plus doux à l'œil que le duvet, mais aussi terribles à nos pauvres corps qu'une grôlede flèches aiguës.
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Une fuite précipitée était notre seule chance de salut. Aussi, comme le vaisseau qui s'abandonne à l'ouragan après lui avoir vaillamment résisté, nous tournâmes enfin le dos à la tempête et, poussés par son souffle puissant, nous redescendîmes en toute hâte la pente du glacier.
Nous avions franchi plus de soixante kilomètres et descendu d'environ mille mètres avant que je me hasardasse à permettre une balte. Alors la température était remontée de dix ou douze degrés, et la tourmente s'apaisait un peu. Nous avions bien gagné quelques heures de repos. Mais il faisait encore très-froid sous la tente, que le vent ébranlait sans relâche; et nous avions quelque peine â Tempécher de s'envoler au loin.
Le lendemain soir, nous rentrions au Port Fooike, à peu près sains et saufs, mais des plus fatigués. La lune nous avait éclairés pendant cette dernière partie de notre voyage. A la base du glacier, l'air était par£aiftement calme, et dans la gorge ou dans la vallée, sur le lac Alida ou sur le golfe, nous avancions au milieu de scènes vraiment féeriques. Les nuées chaînées de neige passaient comme des fantômes â travers les airs et cachaient ou montraient tour à tour les crêtes des blanches collines. Ces ombres nous disaient que l'ouragan hurlait encore là-haut, mais dans notre humble vallée tout était aussi paisible que dans une caverne vainement assi^ée par la tempête. Nous j contemplions sans obstacles l'arche immense des cieux. Les étoiles, revêtues de la majesté de la nuit, se miraient sur la surfoce unie du petit lac ; le glacier reflétait les pâles rayons de la lune, et les noires falaises versaient leurs grandes ombres sur la mer de lumière qui inondait la vallée. Les caps aux cimes déchirées se découpaient'sur le fond éblouissant du golfe parsemé d'iles; la glace qui emprisonnait ses vagues s'étendait à travers
la baie jusqu'aux limites visuelles de Tocéau lointain. A rtidrizon se profilaient vaguement les hautes montagnes blanches de la côte occidentale du détroit et, sur la mer, flottait une lourde masse de vapeurs. Poussée lentement par la bise, elle laissa voir peu à peu la forme spectrale d*un iceberg émergeant du fond d'un noir abîme. Une faible aurore boréale frangeait le sombre manteau des vagues et, derrière cette zone de ténèbres impénétrables, dardait parmi les constellations de soudains jets de lumière, semblables à des flèches de feu lancées par les créatures d'un autre monde.