‹ La mer libre du poleChapitre 26 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA MBR DE OLÀCB

Les fleuves de glace et leur marche séculaire. •— Ils forment les monts de glace flottants. — Frère John n'enfÎEintera un iceberg que dans six cents ans. — Bonheur du chez-soi. — La rivalité de Hans et de Péter s'accroît. — Paresse de M** Hans et sang-froid de son mari. — Monotonie de la vie au milieu des glaces. — Dévouement maternel d*une ourse. — Naissance du Courrier hebdomadaire du Port Foulke. — Disparition de Péter. — Hans ne réussit pas à le retrouver.

Le voyage raconté dans le chapitre précédent ajouta beaucoup aux observations que j*avais recueillies autrefois, et me donna une idée beaucoup plus nette du système glaciaire du Groenland. C'est la première tentative r^u^^ie qui ait eu pour butTintérieur de cette mer de glace.

Ce qui est vrai dans les gorges des Alpes Test aussi dans les vallées du Groenland (i). Un immense flot congelé se déverse à Test et à Touest par les pentes du

(i) Dans le magnifique ouvrage intitulé la Terre, par Elisée Reclus, le volume traitant des Continents donne au lecteur un chapitre qui, sous la rubrique les Neiges et les Glaciers^ contient le résumé de toutes les études auxquelles ont donné lieu les glaciers des Alpes, accompagné des plans et des coupes qui constatent la marche de ces fleuves de glace. On y trouvera les conclusions de M. Hayes expliquées et pleinement adoptées. — J. B.

LA ItBR LIBR8 Dtf p6lM 79

plateau central, et ce que la glace peut gagner en hauteur par les dépôts d'une saison, est perdu dans la descente continue de cette masse mobile.

Aucun obstacle, aucun pli du sol n'en arrête le mouvement; elle se moule sur les collines, passe à travers leurs gorges ou franchit leurs sommets. Le torrent glacé comble les vallées et les met de niveau avec les plus hautes crêtes. Il ne s'arrête pas devant le précipice : cataracte gigantesque, il bondit dand le vide béant pour atteindre, n'importe à quel niveau, le soi inférieur. L'hiver et l'été sont pour lui même chose : il s'avance toujours, il s'épanche par toutes les anfractuosités du littoral et se déverse dans chaque ravin et dans chaque vallée, rongeant ou écrasant les rocs jusqu'à ce qu'il arrive à la mer. L'océan même ne suspend pas sa course : il repousse les eaux et) se faisant à lui-même sa ligne de côtes, il se plie aux inégalités du fond comme auparavant à celles de la terre ferme, emplissant les golfes et les larges baies,^ s'étendant avec la mer, se rétrécissant avec elle, recouvrant les îles dans sa marche lente et continue; enfin il ne s'arrête qu'à plusieurs kilomètres du rivage primitif.

Là, il finit par toucher à la limite fixée à sa marche envahissante.

Quand, dans les siècles passés, après avoir descendu les pentes terrestres, le glacier atteignit la côte, son sommet dominait d'une ou deux centaines de mètres le golfe qu'il devait combler ; lentement, il s'est enfoncé sous la ligne des eaux et, continuant à glisser, il a fini par s'atténuer, par disparaître, presque tout en entier submergé.

Mais, dans un précédent chapitre, nous avons vu qu'un bloc de glace d'eau douce flottant dans l'eau salée s'élève d'un huitième au-dessus de la surface de la mer. Tout écolier sait que l'eau se dilate en se con-

8o LA MER LIBRE DU PÔLE

gelant, et que dans sa nouvelle forme elle occupe uti dixième d'espace en plus que dans son état fluide ; en conséquence, la glace d'eau douce émerge d'un dixième de son volume lorsqu'elle flotte dans Veau douce^ mais dans Teau salée, dont la densité est de beaucoup supérieure, la proportion de la partie flottante à la partie immergée n*est plus de un à neuf comme précédemment, elle est de un à sept.

Il est donc évident qu'à mesure que le glacier s'avance dans Tocéan, l'équilibre naturel de la glace doit se rompre peu à peu ; la partie avancée de la masse cristallisée s'enfonce beaucoup plus que si elle eût été libre de flotter suivant les propriétés acquises par la congélation. Aussitôt que plus des sept huitièmes sont descendus sous la surface de la mer, la glace, comme une pomme retenue par la main dans un seau d'eau, tend à remonter jusqu'à ce qu'elle ait pris son équilibre naturel*

Qu'on veuille bien se le rappeler, le glacier est un immense courant congelé. Bien que son extrémité antérieure, captive sous les eaux, tende à s'élever, elle est longtemps retenue par son adhérence à la masse à laquelle elle appartient et demeure immergée jusqu'à ce que la force d'équilibre, augmentant toujours, la fasse éclater en fragments qui remontent aussitôt à leur niveau naturel. Ces fragments peuvent être des cubes solides d'un kilomètre de côté ou même davantage. La disruption ne s'accomplit pas sans un grand tumulte des vagues, et un fracas qu'on entend au loin. Puis la masse dégagée des liens qui l'attachaient au glacier flotte en liberté sur les eaux; les oscillations que lui avait imprimées cette soudaine rupture finissent par se calmer, et le bloc de cristal, s'abandonnant au courant, dérive avec lenteur vers la haute mer. C'est une montagne de glace (i), un icebergs

(i) On supposait autrefois que la naissance des icebergs était

LA MER LIBRE DU POLE 8l

maintenant : le glacier a accompli le rôle que lui assigne, dans les régions polaires, la grande loi de la circulation .

La goutte de rosée, distillée sur la feuille du palmier des tropiques, tombe sur le gazon et reparaît dans le ruisseau murmurant de la forêt primitive; elle a coulé dans la rivière et de la rivière dans Tocéan; là, elle s'est évanouie en vapeur et, portée vers les montagnes du Nord par le vent invisible, elle est deveaue un léger flocon de neige; pénétrée par un rayon, la neige se transforme à son tour en un petit globule d'eau; la froide brise succédant au soleil, ce globule se change en cristal, et ce cristal recommence sa course errante pour regagner Tocéan.

Mais sa marche, autrefois si rapide, est lente à présent. Dans les flots de la rivière, elle franchissait plusieurs kilomètres par heure : il lui faudra autant de siècles avant de faire la même route. Elle se perdait dans la mer sans bruit et sans secousses, maintenant elle ne rejoint le monde des eaux qu'au milieu de violentes convulsions.

Ainsi le mont de glace est le fils du fleuve arctique, ce fleuve est le glacier et le glacier est l'accumulation des vapeurs congelées. Nous avons vu ce fleuve se traîner de siècle en siècle, depuis' les lointains escarpements du sol jusqu'à la mer ; nous avons vu la mer en détacher un fragment énorme et reprendre ce qui lui avait appartenu. Délivré des entraves dont l'avaient chargé d'innombrables hivers, ce nouveau-né de Tocéan se précipite avec un bond sauvage; l'écume le caresse, les gouttes de cristal recouvrent leur liberté perdue

entièrement due à la force de gravité, à la rupture des falaises du glacier surplombant sur la mer. Le docteur Ring, inspecteur du Groenland méridional, a prouvé que les fragments de glacs flottante, ayant cette origine, ne sont jamais de grande dimension et ont rarement droit au titre à' iceberg, — H.

32 LA MBR LifiRB DU PÔLE

et s'enfuient avec les vagues riantes vers le soleil pour recommencer à nouveau leur course à travers le cycle des âges.

Le Frère John^ par lequel j'ai pénétré dans la mer de glace, est un bel exemple de la croissance et de la marche que je viens de décrire. Il forme un large fleuve qui a fini par remplir une vallée de dix-huit kilomètres de longueur; son front, comme je Tai dit plus haut, a près de deux kilomètres de large et reste encore aujourd'hui à trois kilomètres et demi de la mer. En 1861, j'ai repris les angles et mesures d'octobre r86o, et j'ai pu constater que le glacier marche à raison de plus de trente mètres par an. Il lui faudra donc un siècle pour qu'il arrive à la baie ; et comme l'eau profonde se trouve à onze kilomètres du rivage, cinq cents ans s'écouleront avant qu'il enfante un iceberg de quelque importance. Encore dois-je reconnaître que le mouvement de ce glacier est beaucoup plus rapide que celui de plusieurs autres que j'ai pu explorer.

28 octobre. — Combien je suis heureux de me. retrouver che:[ moi! Je ne savais pas jusqu'ici quelle charmante et délicieuse retraite je possède au milieu des solitudes boréales j je ne connaissais pas mon bonheur, mais cinq jours sur le glacier et quatre nuits sous la tente m'ont appris à sentir tout ce que vaut ma petite chambre. Je la regardais auparavant comme une triste et obscure cellule, tout au plus digne d'un condamné; aujourd'hui, elle est pour moi < le refuge du voyageur lassé, l'oasis du désert, le port dans la tempête. » La tremblotante lueur de ma lampe, qui hier au soir nous servait de phare pendant que nous nous traînions sur la plaine glacée, n'était pas moins chère à mon cœur que ne Tétaient, à celui du sensible Ossian, les « brillants rayons d'UU-Erin aux beaux yeux. »

LÀ MER LIBRE t>U PÔLE 83

Jamais je n'avais remarqué la nuance éblouissante des rideaux qui retombent autour de mon cadre étroit, cbuchette la nuit, ottomane splendide le jour; les peaux d'ours et de loup qui la recouvrent et s'étendent partout sous mes pieds me semblent un luxe phénoménal; mon humble lampe, qui donne par accès une flamme maladive, me semble maintenant une lumière sidérale; la petite pendule, dont le tic-tac monotone m'a agacé si souvent, est aujourd'hui pour moi la plus délicieuse des musiques. Mes chers vieux livres, qui ont tant souffert du voyage, je les retrouve comme des amis longtemps perdus, et les gravures qui tapissent les cloisons me sourient avec leur sympathique bonté. Rouleaux de cartes, dessins commencés, bouquins de toutes sortes, volumes dépareillés de V Encyclopédie à deux sous et Principes de cuisine de Soyer, crayons, baromètres, livres bleus de TAmi*rauté contenant les rapports officiels des expéditions arctiques, cartes des voyages de tous ces nobles Anglais qui, depuis Ross jusqu'à Raë, ont cherché les traces de sir John Franklin, tous ces amas de papiers et de cartons qui couvrent le plancher ne me fatiguent plus de leur présence et me paraissent ajouter au con« fort doux et tranquille de mon petit réduit. Boussole et sextant de poche ont chacun son clou particulier; carabine, fusil, poire à poudre et gibecière forment une élégante panoplie et me parlent aussi leur familier langage. Mon brave et fidèle Sonntag, assis devant la table, lit paisiblement; enveloppé de mes fourrures, j'écris mon journal sur mes genoux, et, lorsque je compare ces heures de repos avec celles que je viens de passer au sommet du glacier, lorsque jMcoute la terrible brise sifllant sur le pont et à travers le gréement, que je pense combien au dehors il fait froid et sombre, tandis qu'autour de moi tout est brillant et chaud, certes je crois pouvoir écrire que je suis recon^»

naissant 1 Une fois, du moins, dans ma vie, je me déclare entièrement satisfait I

Cependant la rivalité de mes deux chasseurs esquimaux s'aggrave de plus en plus ; aujourd'hui j'ai encore dû prendre parti pour Péter. Jusqu'à présent, Hans dirigeait l'attelage de Sonntag et en faisait à peu près à sa guise ; mais ce matin, pendant son absence et celle de Jensen, qui était à terre, j'ai chargé son camarade de me conduire à la base du glacier, où j'ai quelques points de vue à dessiner. Cette décision a enflammé rire de Hans et, sur le rapport de Jensen, je lui ai ôté lés chiens pour les confier exclusivement à Péter. Celui-ci nage dans la joie pendant que l'autre est outré de dépit, mais j'espère que les choses n'en viendront pas à une explosion ouverte. J'ai fait à maître Hans un sermon sur les dangers qui en résulteraient pour sa personne ; il ne l'oubliera pas, j'en suis sûr, mais cela lui sera un nouveau grief contre son collègue : il a bonne mémoire et ne pardonne jamais. Suivant Jensen, il vient de se réconcilier avec Péter ; je crains bien que ce ne soit là un mauvais signe.

Hans mérite malheureusement la réputation qu'il avait à bord de FAdvance^ et son caractère n'a pas plus changé que sa figure ; toujours voix douceâtre et huileuse, petit œil rusé, repoussante laideur : c'est un vilain personnage, et j'ai très-peu de confiance en lui; mais Sonntag Ta pris sous sa protection, et le préfère même à Jensen pour conduire son attelage.

3 novembre. — Une petite bande d'exploration s'est formée sous la conduite de Sonntag. Elle est en route, et ce soir, à dix heures, j'étais presque désappointé de ne pas la voir revenir. Je ne pensais pas que Sonntag pût doubler le cap Ohlsen ; il a probablement réussi et il poursuit son chenain. Cependant une tempête récente a dû ouvrir de nombreuses crevasses et former

beaucoup de hummocks : je crains bien que pour Jensen un voyage de cette sorte ne soit la plus dure des épreuves.

Sur le navire, les hommes sont très-occupés à coudre les peaux de phoque, à les transformer en jaquettes,pantalons et chaussures pour leur toilette d*hiver; toute leur éloquence a échoué auprès de M"* Hans : cette indolente créature se refuse obstinément à toucher une aiguille. On n*a jamais vu femme plus entêtée. Elle a su se rendre indépendante de tout et de tous, boude terriblement à la plus petite contrariété, et, tous les quinze jours au moins, déclare à son époux qu'elle va très-positivement l'abandonner ainsi que les hommes blancs pour retourner dans sa tribu. Une fois même, donnant suite à cette menace, elle est partie en bougonnant, le poupon sur le dos, et se dirigea en toute hâte vers le cap Alexandre. Hans sortit de sa tente comme si de rien n'était, et s'accouda tranquillement à la fenêtre, la pipe à la bouche, regardant devant lui de Tair le plus indifférent du monde. Comme la fugitive allait disparaître vers le sud, je crus de mon devoir d'appeler sur elle l'attention de son seigneur et maître.

« Oui, moi voir.

— Oîi s'en va-t-elle, Hans ?

— Elle, pas partir, — elle revenir encore. — C'est bien !

— Mais elle va geler en route, Hans !

— Elle, oh non ! elle venir tout à l'heure, vous voir cela. »

Et il continua de fumer avec un paisible ricanement, comme un homme fort accoutumé aux caprices de sa bien-aimée. Deux heures après, elle nous revenait un peu honteuse et toute grelottante, avec la figure rudement fouettée par le vent.

5 novembre, — La routine la plus monotone s'est

emparée de notre vie ; l'imprévu et Tirrégulier ont entièrement disparu avec le soleil, et une méthode absolue nous gouverne maintenant. Quel bonheur de déposer pour tout l'hiver la grave responsabilité qui pesait sur moi l Une brave petite pendule est notre unique souveraine , et , à son commandement , la cloche du bord nous dicte nos devoirs par le nombre de ses coups.

On se lève à sept heures et demie, pour déjeuner une heure après ; la collation est servie à une heure, et le dîner à six. A onze heures, les lampes s'éteignent et chacun va se coucher. Seuls, les veilleurs se promènent sur le pont, et le commandant rédige son journal. Après dîner, je fais un whist avec les officiers ou )e reste chez moi à jouer aux échecs avec Sonntag et Knorr. Tous nos jours se suivent et se ressemblent. Radcliffe me remet le soir le tableau des observations atmosphériques, et ce tableau lui-même est presque aussi monotone dans son contenu que dans le cérémonial delà présentation. MacCormick, à son tour, me rend un compte exact de ce qui se pçsse à bord;* mais il est bien rare que quelque fait saillant vienne interrompre l'uniformité de sa prose. Je passe une partie de la nuit à inscrire force notes sur mon volumineux journal, et j'avoue qu'à part les relevés du magnétomètre, des baromètres et des thermomètres, du marégraphe et de l'épaisseur des glaces, on pourrait en supprimer beaucoup sans inconvénients graves. Les « nouvelles » sont assez clair-semées et je les accompagne d'un signe marginal pour y revenir de temps en temps, comme on fait dans sa mémoire pour un événement heureux.

Après le déjeuner, Dodge pmcède à l'appel^ et sous ses ordres les hommes balayent les ponts^ nettoient et garnissent les lampes, pendant qu'une petite escouade se rend à l'iceberg pour chercher la ration quotidenne

LA MER Limfi DU »ÔU 87

d€ \skfoHdei4se qui nous donne notre eau à boire. Le trou à feu eBt débarrassé de la glace, les chiens reçoisvent leur pitance, on distribue le charbon, on ouvre la cambuse et le maître-d'hôtel choisit ce qui est né*^ cessaire pour la cuisine. Longtemps avant la collation, tout le travail obligatoire est termine ; chacun est libre alors, mais j'ai établi, comme règle indiscutable, qu€ deux heures de travail doivent être suivies de deux heures de promenade au moins.

Je donne moi-même l'exemple et, tous les jours que je ne me fais pa,s conduire en traîneau autour de la baie, je grimpe sur les collines ou me hasarde au loin sur les glaces. J'emporte parfois ma carabine dans le vain espoir de tuer un renne, voire un ours, mais le plus souvent je pars sans autre compagnon que GénéraL C'est un terre^neuve tout jeune qui par^ tagema cabine depuis notre départ et s'y est toujours adjugé la moins mauvaise place. Nous sommes les meilleurs amis du monde : il connaît parfaitement l'heure de ma promenade accoutumée et flaire alors la porte avec une vive impatience ; son bonheur est complet quand il me voit prendre mon bonnet et mes gants fourrés. Le plus aimable des camarades, il ne me fatigue point de sots discours et n'a d'autre but que de me plaire et de s'amuser. Lorsqu'il est livré à de graves pensées, il marche derrière moi avec une imposante majesté; mais ces accès de dignité sont assez rares : il préfère courir, sauter, se rouler dans la neige en éparpillant les blancs flocons à droite et à gauche, ou mordiller en jouant mes gants épais et les basques de mon pardessus de fourrure. Ces jours derniers, il est malheureusement tombé d'une écoutiUe et s'est cassé la jambe; un long repos lui est nécessaire et son absence est pour moi un véritable chagrin.

Autant que la discipline le permet, je tâche de conserver les usages de la patrie et d'entretenir de mon

mieux les bonnes relations sociales dans notre république. Je ne puis guère organiser de bals, et nous manquons des éléments les plus indispensables à une brillante soirée; mais, en dépit de la fortune, nous essayons d'observer ces coutumes qui, dans le pays où sont nos souvenances^ enlèvent à la vie journalière quelques-unes de ses épines et aident au bonheur et à la paix. Nulle part au monde les habitudes de vulgaire familiarité n'engendrent plus de maux que dans les cabines encombrées d'un très-petit navire; mais nulle part aussi la vraie politesse n'amène de meilleurs résultats. Par tous les moyens possibles, je tâche de rendre notre hivernage un peu moins triste et, pour ne pas nous laisser ensevelir vivants sous les ténèbres glacées qui régnent au dehors, il faut certes que tout soit chaud, brillant et gai entre nos murailles de bois. Je veux que mes compagnons le sentent bien : quels que soient leurs dangers et leurs souffrances, ils trouveront toujours ici un refuge assuré contre la tempête, un doux repos après leurs fatigues.

' Autant que faire se peut, le dimanche est observé comme dans la patrie lointaine. A dix heures, escorté de Tofficier de service, je visite avec soin toutes les parties du navire et m'enquiers minutieusement de la santé, des habitudes et du confort de tout l'équipage ; puis, tout le monde réuni sur l'arrière, je lis une portion des prières du matin et un chapitre du livre que nous aimons tous. J'ajoute parfois un des beaux sermons de Blair et, quand approche l'heure du repas, c'est bien de tout cœur que nous demandons à Dieu de continuer à étendre sur nous sa main paternelle ; si notre prière n*est pas bien longue, elle n'en est peut-être que mieux sentie (i).

6 novembre.— Sonntag est de retour. Comme je le

(i) Parry également, dans une situation analogue, n^omettak pas plus les divertissements des concerts et de^ pièces de théâtre

craignais, il n'a pas réussi dans son entreprise ; il vient de dîner avec moi et de me faire le récit de ses aventures. La plus curieuse est une chasse aux ours^ dont il m'a fait une description des plus intéressantes.

Les deux malheureuses victimes, une mère et son petit, dormaient sur le versant d'une chaîne de glaçons entassés. Réveillées par les abois des chiens, elles se dirigèrent immédiatement vers les crevasses ouvertes à une distance d'environ sept kilomètres. Sans attendre les incitations de leurs conducteurs et comme s'ils eussent oublié leurs traîneaux, les chiens s'élancèrent à leur poursuite. Les hummocks , fort élevés déjà , étaient séparés par d'étroites et sinueuses ravines et, si les ours avaient eu l'instinct de s'y cantonner, leurs ennemis, arrêtés à chaque instant et ne pouvant pas toujours suivre leurs traces, n'auraient probablement pas réussi à les atteindre ; mais la chaîne des blocs glacés avait tout au plus cinq cents mètres de large, et les ours, la traversant au plus vite, songeaient évidemment à gagner une énorme fissure qui devait aboutir à la mer.

Le lancé fut des plus brillants ; l'attelage de Jensen entra lé premier dans les hummocks, Hans le rejoignit aussitôt, et les chiens détalèrent péle-méle à la suite de leur colossal gibier. Le traîneau du Danois fut à moitié renversé, et Sonntag roula dans la neige, mais il put s'accrocher aux montants et se hisser de nouveau sur sa planche. La glace, à moitié brisée, retardait la course impatiente des chiens qui , frissonnants de colère, étaient parfois obligés de s'arrêter; mais leur ardeur et l'énergie de leurs maîtres triomphaient de tous les obstacles. Ils émergèrent à la fin sur une large plaine presque unie, oti pour la première fois les deux ours étaient distinctement en vue. Les haltes

que la célébration de l'office divin. {Biblioth, univ, des Voyages, par Albert de Montémont, vol. XL, p. 407 et suiv.) — J. B.

forcées des traîneaux leur avaient permis de pr^idre deux kilomètres d'avance, et, fort probablement, ils pourraient atteindre Teau. Tout aussi bien que les chasseurs, les chiens paraissaient le redouter, car ils se lancèrent à leur poursuite avec tout le sauvage élan de leur brutale nature. Enragés par la perspective de voir échapper leur proie, ils parcouraient l'espace comme un tourbillon furieux. Jensen et Hans les excitaient par tous leis moyens que leur suggérait une longue expérience ; les traîneaux volaient sur la neige durcie et rebondissaient sur les pointes aiguës qui hérissaient sa surface glacée.

Par leurs cris et leur vitesse, les chiens manifestaient toute l'impatience d'une meute lancée après le renard, mais avec une férocité décuplée, et Sonntag, que cette folle course enlevait aux notions de la réalité présente, se croyait au milieu d'une bande de loups serrant de près un buffle blessé.

En moins d'un quart d^heure, la distance était réduite à quelques centaines de mètres. La mer, espoir des fugitifs, terme fatal de la poursuite, serapprochait aussi ; mais l'ourse était arrêtée dans sa marche par son petit qu'elle ne voulait pas abandonner. Celui-^ci» effrayé, anxieux, trottait pesamment près d'elle, et c'était pitié d'entendre les cris déchirants de sa pauvre mère. Désespérée, elle comprenait parfaitement le péril , mais ne pouvait pas se résoudre à fuir sans sa progéniture. La crainte et Tamour maternel semblaient diriger alternativement tous ses mouvements* Elle s'élançait vers la mer où était son salut > pour revenir bientôt en arrière et pousser de son museau le pauvre petit être que les forces abandonnaient; elle courait à côté de lui comme pour l'encourager* Cependant, toujours Tennemi s'avançait, les chiens oubliaient leur fatigue et tiraient de plus en plus sur leurs colliers : le moment critique approchait; et, pour combler les

angoisses du malheureux couple, rourson finissait par ne plus marcher.

Arrivés à cinquante mètres environ^ les conducteurs se penchèrent en avant et saisissant» le bout de la courroie qui réunissait tous les traits , le glissèrent hors du nœud coulant : les traîneaux s'arrêtèrent soudain, mais les chiens, délivrés de toute entrave, s'élancèrent après leur proie en poussant des hurlements féroces. Lorsqu'elle entendit tout près d'elle le bruit de la meute altérée de son sang, la pauvre mère comprit que la fuite était désormais impossible; elle se retourna à demi et, s'affermissant solidement sur la neige, elle se prépara au combat avec le courage du désespoir, tandis que l'ourson, affolé de terreur, courait autour d'elle et prenait le parti de se réfugier entre ses jambes.

Ousisoak, le vieux et rusé chef de meute, conduisait l'attaque; la reine Arkadik était à son côté; une vingtaine de chiens arrivaient à leur suite par ordre de vitesse. Avec un grondement formidable, l'ourse, de ses pattes énormes, sépara en deux le front de l'armée, et éparpilla ses ennemis à droite et à gauche. Une toute jeune recrue osa seule lui faire face et lui sauter à la gorge avec plus de témérité que de prudence; un instant après, le malheureux chien roulait tout broyé sur la neige. Cantonnés à l'arrière, Arkadik et son royal époux mordaient l'ennemi à belles dents, et toute la meute se précipita pour imiter cette stratégie plus circonspecte* Le puissant animal se retourna soudain et força Ousisoak à lâcher prise ; mais il découvrait ainsi son petit, et, prompt comme l'éclair, Karsuk le noir, suivi de Schnapps, maigre métis aunâtre, s'élança sur l'ourson. Comme sa mère, celuici acceptait le combat ; il évita Karsuk et essaya d'étouffer Schnapps entre ses jeunes pattes; le pauvre chien fut presque plié en deux et s'échappa de la

mêlée en poussant d'affreux hurlements. Ousisoak était en grand danger, quand Erebus, son vaillant rival, vint à la rescousse et se jeta sur le flanc opposé de Tourse avec toute sa bande ; mais, sans souci de ses propres assaillants, la mère, aux cris de son ourson, faisait reculer Karsuk et les siens, qui étaient revenus à la charge. Encore une fois, elle put abriter sous son corps la petite et courageuse créature, complètement exténuée et dont 1& sang coulait de toutes parts.

Jensen et Hans avaient alors retiré leurs carabines du traîneau et se hâtaient d'accourir; mais les chiens se pressaient tellement autour de leur proie qu'il était impossible de tirer. Profitant pour viser d'un instant où l'ourse se trouvait un peu à découvert, ils l'atteignirent à la gueule et à l'épaule. Elle fit entendre un long rugissement de colère et de douleur, mais ses blessures n'étaient point mortelles et la bataille continua plus terrible que jamais. La neige était arrosée de sang, un filet rouge coulait de la gueule de l'ourse, un autre tombait goutte à goutte sur sa fourrure blanche ; le petit, déchiré et pantelant, allait rendre le dernier soupir ; un. de nos chiens gisait presque sans vie, et un autre marquait de larges taches cramoisies la couche du givre sur laquelle son agonie s'exhalait en faibles gémissements.

Sonntag approchait à son tour; une décharge des trois carabines jeta le colosse sur son flanc, et les chiens s'élancèrent de nouveau à l'attaque. Quoique fort épuisée par la perte de son sang, l'ourse n'était pas encore hors de combat. Rassemblant ses forces, elle obligea une fois de plus les assaillants à une retraite précipitée, et ramena sous son corps ce petit pour lequel elle donnait sa vie, mais dont le sort était déjà fixé. A moitié étranglé par Karsuk et sa bande, couvert d'affreuses plaies, il venait d'expirer aux pieds

de sa mère. En le voyant couché immobile, elle oublia tout, ses blessures, son danger, la meute furieuse qui la déchirait sans relâche, et se mit à lécher son petit avec une tendresse passionnée. Elle se refusait à croire qu'il fût mort et voulait le relever ; elle le caressait pour l'encourager à combattre encore ; puis tout d'un coup, paraissant comprendre qu'il n'avait plus besoin de sa protection, elle se retourna vers ses bourreaux avec un redoublement de rage. Pour la première fois elle essayait de s'échapper. Un autre chien fut lancé pantelant et déchiré à côté du malheureux Schnapps. Elle sembla enfin s'apercevoir qu'elle avait d'autres ennemis que la horde aboyante qui s'acharnait sur elle. Hans s'avançait avec un épieu ; elle secoua violemment la grappe de chiens suspendue à son corps et se précipita à sa rencontre. Il jeta son arme et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes ; mais elle courait encore plus vite que lui , et l'Esquimau était infailliblement perdu si Sonntag et Jensen^ qui avaient pu recharger leurs carabines , n'eussent réussi à arrêter la carrière du terrible monstre. Une balle pénétra dans l'épine dorsale, à la base du crâne, et l'ourse roula à son tour sur la neige imprégnée de sang.

Les victimes furent promptement dépouillées ; on prépara, pour nous la rapporter, une partie de la chaii^ de l'ourson, et les chiens purent se gorger à volonté; puis nos gens dressèrent leur tente sur le théâtre de leurs exploits. Le lendemain ils arrivaient au navire.

Néanmoins la température se relève, le dégel va son train, la pluie nous poursuit partout et un affreux gâchis s'étend goutte à goutte dans tout le navire; mais j'ai à noter sur mon journal, à la date du 1 1 novembre, une nouvelle intéressante : l'apparition d*un journal au Port Foulke. La libre presse suit le pa-

94 ^^ I^BII L19RB DU »ÀLE

Villon de l'Union tout ii travers le monde, et le Pôle se réjouit à la vue du Courrier hebdomadaire du Part Foulke{i).

Dans la pensée qu'une création de ce genre serait une diversion utile tontre les ennuis dés ténèbres, nos ennemis , j'avais, depuis quelque temps, proposé aux officiers de publier un journal hebdomadaire. Cette idée fut accueillie avec des transports de joie, et toute cette semaine ces messieurs ont été fort occupés de la mettre à exécution. Dodge et Knorr ont entrepris de lancer Taffaire, et ces jours-ci ils charmaient leurs loisirs en glanant dans les cabines et l'entre-pont toutes sortes de choses amusantes. Le premier numéro vient de paraître, il est bien réussi et quelques-uns des meilleurs articles, « perles riches et rares, » viennent du gaillard d'avant.

Pour nous, pauvres prisonniers de la nuit, Tapparition de ce journal est un événement des plus remarquables, et en ma double qualité de commandant et de médecin, je compte beaucoup sur son influence hygiénique. Ces messieurs, du reste, ont fait tous leurs efforts pour que cette gazette, si impatiemment désirée, répondît à l'attente du public, et la naissance de notre Courrier a été accompagnée de toutes les cérémonies qui ont cours aux Etats-Unis en semblable occurrence. L'organisation du journal lui-même est la plus comique parodie de celles des grandes feuilles de New- York ou de Boston. Rien ne nous manque ici : étatmajor d'éditeurs et de correspondants, bureau de nouvelles générales, rédacteur en chef chargé du « pre*

(i) Un semblable dévouement maternel d'une ourse pour ses petits est rapporté dans le voyage de Parry. Ce hardi capitaine songea également à tromper les ennuis de la nuit polaire par la création d'un journal, la Galette de Nord-Georgie. {Bibl, univ. des Voyages^ par Albert de Montémont/ vol. XL, p. 442, 299 et 309.) — J. B.

LA MER LIBRB DU FÀlS ^S.

mioF Port Foulke, « agence télégraphique en communication prompte et sûre non-seulement avec tous les points du globe, mais encore avec le soleil, la lune et les étoiles ; nous avons tout, et même a nos artistes spéciaux > ayant mission de dessiner dans tous les lieux du monde les événements extraordinaires qui peuvent s'y passer.

Naturellement, le début est chose fort importante, et avant même l'entrée en scène, nos éditeurs n'ont rien épargné pour exciter la curiosité du public : circulaires, affiches monstres et tous autres appâts inventés par les fournisseurs de la gourmandise intellectuelle du bon public. Mac Cormick leur avait apporté son concours en préparant le menu d*un dîner meilleur que de coutume : de sorte que, quels que fussent les mérites du journal tant désiré, son apparition ne pouvait manquer d'être bien accueillie. Tous les détails matériels reposaient sur M. Knorr; c'est lui qui gardait le nouveau-né, et à peine la nappe futelle enlevée que des cris tumultueux réclamèrent l'entrée de son jeune nourrisson. Il marchait gravement vers son oreiller sous lequel il l'avait jusqu'alors soustrait à tous les yeux, lorsqu'un des assistants demanda la parole pour une motion importante, c Nous conformant, dit-il, à l'usage national, nous devons procéder régulièrement et ne p«s laisser s'accomplir avec une légèreté frivole l'événement appelé à pro-^ duire dans le monde une si grande sensation. Non, messieurs ! une assemblée générale organisera un comité, qui à son tour nommera un orateur. Alors, et seulement alors, on pourra dire que nous avons dignement inauguré l'entreprise dont il est question. Le public de Port Foulke serait à juste titre fort mécontent, si nos voix restaient muettes à l'heure solennelle où la presse libre est établie sur ces limites reculées de la civilisation f »

g6 tK MER LIBRE DU PÔLE

Cette proposition fut accueillie avec une certaine &veur, et un meeting, immédiatement organisé, appela M. Sonntag au fauteuil ; on procéda ensuite à Télec^ tion des vice-présidents et des secrétaires^ et M. Knorr fut nommé orateur par acclamation. Alors s*éleva dans la salle un effroyable tapage; on battait des mains, on trinquait avec les tasses de fer-blanc, les cris de : or A Tordre ! Écoutez I écoutez I » essayaient en vain de dominer le bruit, mais Torateur se jucha sur le buffet et, du haut de cette tribune, s'adressa en ces termes à l'assemblée.

« Mes chers concitoyens I

a Appelé par le vote unanime de cette communauté, hélas I si peu éclairée, pour inaugurer Taube nouvelle qui s'est levée sur cette région ténébreuse, j'ai l'heureux privilège de vous annoncer qu'aux dépens de nos heures, de nos ressources, de nos labeurs, nous venons de combler une lacune depuis trop longtemps ressentie à Port Foulke. Concitoyens I nous jouissons maintenant de l'inaliénable droit de naissance de tout Américain, la presse libre ! cette voix retentissante de l'opinion publique.

a Accablé sous le fardeau de cette situation, je me trouve dans l'impossibilité de vous adresser un discours à la hauteur de la solennité et de l'importance de cet événement. Cependant je dois à mon collègue, je me dois à moi-même, de vous dire que, si, nous conformant à une coutume consacrée par les âges, nous conservons nos opinions pour nous, du moins nous ne serons point avares de nos raisonnements. Les habitants de Port Foulke désirent le prompt retour du soleil ? — Nous serons les ardents avocats de leur cause. — Ils veulent la lumière ? — Nous nous adresserons aux sphères célestes et nous ne leur laisserons pas ignorer nos droits à une rigoureuse réciprocité. — Ils cherchent le bonheur ? — Sérieusement

LA MER LIBRE DU PÔLE gy

pénétrés de notre mission sacrée, qui, je puis le dire, messieurs, a fait de la presse une puissance dans ce grand et glorieux dix-neuvième siècle, nous leur conseillerons sans cesse la pratique de toutes les vertus sociales et privées.

« Concitoyens ! cette heure sera mémorable à jamais dans les fastes de Port Foulke. On nous dit que, dans leur patois, les aborigènes le nomment Annyeiqueipablaytah, ce que les meilleurs interprètes traduisent par : « Tantre des tempêtes hurlantes. » Dans cette grave occurrence, il est convenable que nous dirigions nos pensées vers Tavenir, l'avenir surtout de notre sublime entreprise. Cet antre des tempêtes hurlantes, vous le savez, honorables auditeurs, est situé sur les confins de notre immense patrie, de cette patrie dont le vaste manteau baigne ses franges dans Tocéan sans limites et qui s'étend du soleil levant au soleil couchant, de la Croix du Sud à l'aurore boréale ? — Mais que dis-je, l'aurore boréale ? N'avons-nous pas laissé derrière nous cette vague limite de nôtre domaine? Oui, chers concitoyens, c'est à nous de faire avancer ces questions litigieuses des frontières nationales et de les amener à un point, — et quel point ? messieurs ! au pôle Nord lui-même !... Là, nous planterons notre bannière étoilée : la hampe de notre étendard devien* dra Taxe du monde autour duquel tournera, comme une boule, l'universelle nation yankie !

• Amis et compatriotes ! permettez-moi, en terminant, de porter les toasts qui conviennent à cette occasion. A la presse libre I A l'universelle nation yankie ! Puisse la première, dans l'avenir comme dans le passé, être la fidèle compagne de la liberté et l'emblème du progrès I Puisse la seconde absorber toute la création et devenir enfin la grande farandole céleste I »

Le jeune orateur sauta à bas de son bahut au milieu de ce qu'on pourrait bien nommer « des applau-

dissements bruyants et tumultueux. » Sa harangue avait produit une impression tout aussi favorable pour le père que pour Tenfant. Après de nouvelles rasades et les chocs prolongés de nos tasses de métal, la lecture commença et ne fut interrompue que par les marques de satisfaction dont on n'est pas avare, lorsqu'on a bien dîné, en écoutant de bonnes histoires, racontées d'ailleurs avec beaucoup de verve. Notre seul regret fut d'en voir arriver la fin. •— On vota des remercîments aux rédacteurs, on but à la santé de M. Knorr; en un mot, tout alla bien. Le seul exemplaire de notre Courrier passa aux matelots, et leurs applaudissements ne furent pas moins unanimes. Il contient seize pages d'une écriture fort serrée, une esquisse assez ambitieuse de Port Foulke, un portrait de sir John Franklin, une bonne charge du pauvre Général avec sa patte en écharpe. — Les énigmes n*y manquent pas^ non plus que les a calembours entièrement neufs. » Nouvelles de l'extérieur, faits divers, annonces : tout y a sa place; sans compter des travaux d'un vol beaucoup plus téméraire, parmi lesquels on remarque un « prospectus illustré par un des rédacteurs, j>, une poésie du maître-d'hdtel, et enfin, à l'adresse de mon malheureux chien, des vers auxquels tout l'équipage a adapté un air et qu'il répète incessamment en chœur avec un plaisir évident : il est question de la chute de Général^ de son repos forcé et de sa mort prochaine.

Rentrez, collier, fouet et poitrail , Et du traîneau tout l'attirai 1 ; Général n'en a plus que faire .

Sur le pack ayant trop glissé, Jambes et bras il s'est cassé, Et touche à son heure dernière .

ig novembre, — L'uniformité de notre vie a été aujourd'hui troublée par un événement mystérieux.

J'ai déjà longuement parlé de la rivalité de mes deux chasseurs esquimaux : tous deux me sont fort utiles, mais par des motifs bien différents. Comme plus d'un économiste , en renom, Péter patronne volontiers la c propriété mobilière; d mais il travaille, en tout bien tout honneur, à grossir son petit trésor ; tandis que maître Hans est poussé plutôt par une basse envie que par le désir du gain. C'est un type de cette bran* che de la famille humaine qui ne peut voir sans souf^ france la prospérité d'autrui. Reste à savoir si la jalousie est demeurée chez lui à l'état de sentiment ou si elle s'est traduite par un crime.

Cette nuit, à deux heures, je lisais tranquillement, lorsqu'un bruit de pas pressés retentit dans le silence profond. Le maître-d'hôtel entra sans se donner le temps de frapper à ma porte, tout effaré et comme enveloppé d'une atmosphère d'alarme.

« Le feu est à bord ? » lui criai-je anxieusement.

Mais lui» sans répondre à ma question :

« Péter est parti, monsieur.

— Parti ! que voulez-vous dire par là ?

— Parti, parti, monsieur»

— C'est bon, allez vous recoucher. »

Et je repris mon livre.

« Mais, monsieur, c'est vrai, c'est bien vrai ; il est parti, il a pris la fuite, o

L'insistance du maître-d'hôtel finit par me convaincre, et tout le navire fut immédiatement visité ; mais on ne trouva point notre pauvre chasseur : son hamac n'avait pas été touché depuis la matinée de la veille , évidemment Péter n'était plus à bord.

Je fis appeler tout le monde sur le pont et, pendant que j'interrogeais nos marins, Jensen essayait de faire parler les Esquimaux. Comme à son habitude, Péter avait soupe avec nos gens, fumé sa pipe et bu son café; il paraissait heureux et conte^it. Je ne pouvais

lOO LA MER* LIBRE DU PÔLE

m'expliquer cette longue absence ; la lune n'était pas levée, et il me semblait impossible qu'il se fût volon* tairement éloigné du vaisseau ; les vagues réponses de Hans excitaient surtout mes soupçons. Tout ce qu'on a pu tirer de lui, c'est que Péter avait grand'peur des matelots. Nos gens déclarent, au contraire, qu'il était de beaucoup leur favori, et une enquête minutieuse a établi qu'on l'a toujours traité avec la plus grande douceur.

Pendant tous ces interrogatoires, on préparait les falots et, partagé en sept escouades, l'équipage se répandit autour du havre. Deux heures après, on voyait encore les lumières errer au loin sur la neige, et je commençais à penser que toutes ces recherches seraient sans résultat, lorsque Mac Cormick me fit le signal convenu. A quatre kilomètres et demi au sud de la goélette, il avait rencontré une trace de pas ; il la suivit sur la glace de terre à moitié brisée, jusqu'au pied d'une colline abrupte. Là, il ramassa un petit sac contenant quelques habits, la meilleure défroque de notre malheureux chasseur. Le maître-d'hôtel ne s'était pas trompé, Péter avait pris la fuite. Ot allaitil ? Pourquoi nous a-t-il ainsi quittés ?

Nous retournâmes à bord dans une assez grande perplexité. Marcus et Jacob ne savent absolument rien, et Hans s'en tient toujours à ce qu'il a dit; mais de plus en plus je suis persuadé qu'il est réellement au fond de cette mauvaise affaire, et je viens de le renvoyer de ma cabine en lui affirmant qu'à la première preuve de sa culpabilité, je le ferai pendre sans pitié à la grande vergue. Il a parfaitement compris, et il s'engage à retrouver le fugitif et à nous le ramener bientôt.

20 novembre. — Hans, escorté d'un matelot, a longtemps suivi les traces de Péter ; mais, au bout de plusieurs heures, une brisé violente a soulevé les neiges

LA MER LIBRE DU PÔLE lOl

et toqte recherche est devenue impossible. Hans est revenu au navire, sans nuldoute très-inquiet de son propre sort ; pourtant il avait l'air de Tinnocence en personne et ne paraissait se tourmenter que des malheurs de son ancien rival.

« Ou donc est mon pauvre Péter? Essaye-t-il de rejoindre les Esquimaux du détroit de la Baleine?» D'après Hans, les plus rapprochés de nous se trouvent à cent quatre-vingts kilomètres d'ici, à Tîle Northumberland, et peut-être même à quatre-vingt-dix kilomètres encore plus loin sur les côtes du sud. Si, par hasard, quelque bande de chasseurs ne s'est pas avancée vers le nord, il ne lui reste aucune chance de salut. Il est possible que Hans lui ait assuré qu'il trouverait des compatriotes à Sorfalik, à cinquantecinq kilomètres seulement; sans doute, il peut marcher jusque-là^ mais, sans provisions ni attelage, il ne saurait aller plus loin vers le sud. M. Sonntag soutient que son protégé n'a nullement trempé dans cette mystérieuse affaire; d'après lui, c'est tout simplement un caprice d'Esquimau : irrité de quelque offense ou de quelque passe-droit de nos marins. Péter sera allé refroidir sa colère à Etah ou sous une hutte de neige. Mais notre ami est le seul à ne pas croire à la culpabilité de maître Hans. Les plus avisés supposent que tout ceci est le fruit des longues machinations de ce dernier : il aurait persuadé à son infortuné camarade que notre bienveillance pour lui cachait des desseins hostiles, dont sa connaissance de la langue anglaise, en écoutant les conversations de Téquipage, lui avait permis de s'assurer. Ainsi le pauvre garçon se serait à la hâte jeté dans les plus grands périls, pour se préserver d'un danger imaginaire. Il est probable que cette explication est la bonne : elle cadre tout à fait avec ce que nous savons du caractère des Esquimaux. Rien ne les pousse davantage à soupçonner la trahison

tOa LA KER LIBRB DU PÔLE

que des marques réitérées d'amitié ; aussi est-il probable que Hans, après un premier mensonge, a soufBé avec soin la flamme naissante, et, Payant alimentée de nouveaux récits et d'insinuations mystérieuses, a frappé le grand coup en conseillant au crédule et inoffensif jeune homme d'aller au plus vite se réfugier à Sorfalik. Affolé par la terreur, Péter a saisi son sac et s'est enfui vers les montagnes ; en voyant les lumières briller sur le pont, il a compris qu'on le poursuivait et s'est empressé de laisser en arrière tout ce qui pouvait arrêter sa course. S'il en est ainsi, je comprends la signification de la phrase de Jensen : « Hans et Péter se sont réconciliés. »

23 novembre. — Cinq jours ont passé, et Péter ne revient pas. Il n'est point allé à Etah et on n*a trouvé aucune trace auprès de nos caches de renne. Hélas 1 s'il n'a pas découvert quelque abri , la mort doit maintenant avoir terminé ses souffrances : une violente tempête s'est déchaînée et les trombes de neige s'abattent autour de nous.

Page 1