CHAPITRE V
l'hiver polaire
Les ténèbres ne sont chaque mois dissipées que durant les dix jours de la course lumineuse de la lune. — La peste des chiens nous en enlève vingt-quatre sur trente-six. — Départ de Sonntag et de Hans en quête d'autres chiens. — La No6l. -^ Le jour de Tan. — Proximité et influences de la mer libre. — Gentillesses de damoiselle Birdie. — Horreurs des ténèbres et du lugubre silence. — Sonntag est mort. — Circonstances de ce désastre. — Hans revient avec le père, la mère et le frère de sa femme. — La prudence est la meilleure part de la valeur. — Kablunet et Tcheitchenguak. — Leur domicile sous la oeige. — Esquimaux chassant au morse.
Le lecteur qui a suivi mon journal depuis notre arrivée au Port Foulke aura sans doute remarqué comme la clarté du jour s'était lentement évanouie et de quel pas tardif et mesuré Tobscurité nous avait enveloppés. A la fin de novembre, la dernière et vague lueur s'ét^gnait dans le ciel, et à toute heure les étoiles brillaient du même éclat ; du jour continu de l'été, nous avions, à travers le crépuscule d'automne, passé dans la longue nuit de Thiver.
Nous avions bien tous appris, dans notre enfance, qu'aux pôles de la terre le jour et la nuit durent six nfûis, mais autre chose est de se trouver face à face avec la réalité et d'être contraint de s'y soumettre.
L'éternel soleil de Tété avait dérangé les habitudes de toute notre vie, mais l'obscurité de l'hiver les troublait plus encore. L'imagination, autrefois trop excitée par cette lumière qui inspire l'action, s'engourdissait peu à peu ; la nuit de plusieurs mois jetait son ombre sur l'intelligence et paralysait notre énergie.
La lune seule venait de temps en temps nous arracher à ces ténèbres accablantes. Pendant les dix jours de sa course lumineuse, elle chemine paisiblement au-dessus de l'horizon et brille d'une clarté inconnue partout ailleurs. L^uniforme reflet des neiges et la sérénité presque constante de l'atmosphère ajoutent à la splendeur de ses rayons. Ils permettent de lire avec la plus grande facilité, éclairent les Esquimaux dans leurs courses nomades et les guident vers leurs territoires de chasse.
Les jours et les semaines se traînaient avec une fatigante lenteur, et le temps était loin de nous manquer pour nos observations.
Vers le commencement de décembre, la marche des événements, jusqu'alors assez satisfaisante, fut troublée par une série de désastres qui eurent une influence funeste sur les destinées de l'expédition et dérangèrent tous les plans formés pour l'avenir de notre entreprise.
J'ai déjà dit qu'une sorte de peste sévissait depuis plusieurs années sur les chiens du Groenland méridional et avait enlevé beaucoup de ces utiles animaux. La cause du fléau était restée inconnne ; mais, d'après les informations recueillies, j'avais supposé qu'elle étgit purement locale, et qu'une fois mes attelages embarqués je n'aurais plus à la redouter. Cest dans cette persuasion que j'avais passé tant de jours aux établissements danois à glaner çà et là trente-six bêtes de trait Jusqu'au i'^ décembre, elles se maintinrent en parfaite sahté, et comme je les nourrissais abondam-
LA MER LIBRE DU PÔLE Io5
ment de viandes fraîches, j'espérais qu*au printemps )e me trouverais possesseur de quatre bons et forts attelages pour nos explorations en traîneau.
Hans m'avait appris, il est vrai, que les Esquimaux des environs venaient de perdre beaucoup de chiens d'une maladie dont la description répondait à celle que j'avais entendu faire à Prœven et à Upernavik ; mais novembre s'était écoulé sans que le terrible fléau visitât ma belle et bonne meute, et je la croyais désormais à l'abri de ses atteintes.
Ma confiance ne devait pas être justifiée. Au commencement de décembre, Jensen vint me prévenir qu'une de nos plus fortes bétes présentait tous les symptômes du terrible fléau. D'après son conseil, je la fis abattre immédiatement , afin de circonscrire les ravages du mal, si toutefois il était contagieux. Quelques heures après, un autre chien fut atteint de la même manière.
Le pauvre animal manifesta d'abord une grande inquiétude : il courait autour du navire, dans un sens, puis dans un autre, avec une démarche incertaine et troublée ; chacun de ses mouvements indiquait une violente exaltation nerveuse; soudain, il partit comme un trait et se dirigea vers l'entrée du port, aboyant sans cesse et paraissant mortellement effrayé de quelque objet imaginaire qu^il essayait de fuir ; il revint bientôt encore plus excité : ses yeux s'injectaient de sang, une bave épaisse filait de sa bouche, et il semblait possédé d'un irrésistible besoin de mordre tout ce qui l'approchait.
La période aiguë dura plusieurs heures seulement, et fut suivie d'une prostration presque complète; aveugle et chancelant, le malheureux chien se traînait avec peine le long du navire ; une violente convulsion vint secouer ses membres et le renversa dans la neige, où, après s'être débattu quelques instants, il reprit connaissance et se remit sur ses jambes ; mais de nouveaux
accès se succédèrent rapidement jusqu'à ce que la mort vint enfin terminer sa pénible agonie. Elle se prolongea vingt-quatre heures, pendant laquelle je suivis attentivement les phases du mal dans le vain espoir d'en découvrir le principe et peut-être le remède. La dissection ne me révéla absolument rien ; je ne trouvai de trace d'inflammation ni dans le cerveau, ni dans la moelle épinière, les centres nerveux ni les nerfs euxmêmes. Plusieurs des symptômes étaient ceux de rhydrophobie ; mais l'animal buvait avidement, et la bave ne m'a point paru être un véhicule du fléau. Les chiens mordus ne furent pas plus promptement atteints que les autres.
A peine ce cas s'était-il fatalement dénoué, qu'une balle terminait les souffcances d'un troisième chien; sept périrent ainsi en moins de quatre jours; et je voyais avec consternation se fondre ainsi mes beaux attelages. J'essayais, j'essayais toujours, et toujours mes efforts échouaient tristement. Karsuk, mon second chef de file, le meilleur collier de ma meilleure bande, succomba l'un des premiers. Deux heures après l'invasion de la maladie, il était effrayant à contempler : jamais aucune créature vivante ne s'est montrée à moi avec une telle empreinte de férocité sauvage et redoutable. Pensant que le repos forcé lui ferait quelque bien ou que la violence de l'attaque s'épuiserait plus vite, j'ordonnai qu'on l'enfermât dans une grande caisse placée sur le pont; mais la captivité parut aggraver le mal. Il mordait le bois avec une furie indescriptible, et introduisant ses dents dans une fente, il enleva la planche, éclat par éclat, jusqu'à ce qu'il eût pratiqué une ouverture assez grande pour y passer la tête; je le fis immédiatement fusiller. Ses yeux rou<laient comme des boules de flamme, un de ses crocs était brisé, et un jet de sang coulait de sa gueule.
Bientôt après un bel animal, qui paraissait en par*
LA IlElt LlfiRfi DU p6lB I07
faite santé, bondit soudain et, s'élançant avec un hur« lement sauvage, tourna autour du port, puis revint près du navire où il fut pris de terribles convulsions. Je le fis attacher, mais il rompit ses liens, et nous dûmes le tuer aussi.
Trois autres sucombèrent le même jour, et, le i6 décembre, je ne possédais plus que douze chiens : dixhuit étaient morts du fléau, et j'en avais déjà perdu quelques-uns par des causes diverses. Huit jours après, il ne m'en restait plus que neuf.
Au premier abord, le lecteur ne pourra peut-être pas se rendre compte de retendue de ce désastre. Tous nos plans d'exploration reposaient sur les traîneauX| et mes attelages allaient se réduisant chaque jour : je n'espérais plus conserver un seul chien, et, si je ne réussissais pas à réparer cette perte, notre entreprise était irrévocablement condamnée.
Il fut donc décidé que, s'il nous restait encore assez de chiens à la lune de décembre, Sonntag, accompagné de son conducteur favori, prendrait le traîneau et tâcherait d'entrer en communication avec les naturels ^ si, au contraire, nous n'avions plus un seul attelage, je me rendrais moi*méme à pied à leurs stations et je ferais de mon mieux pour amener les Esquimaux à Port Foulke ou à Etah. Mais la lune n'était pas encore levée, et pendant ces longues ténèbres, il nous fallait attendre, et désirer avec ardeur que la fin de ce mois fût moins malheureuse que le commencement.
22 décembre. -^ Le soleil a atteint aujourd'hui sa plus grande déclinaison australe. Nous sommes au minuit polaire.
Pour moi, ces quatre semaines ont été une période de soucis amers, et je suis heureux de sentir que nous redescendons maintenant la pente des ténèbres boréales. La mort de mes chiens m'accable de tristesse, et mon chagrin redouble à la pensée que cette mort
lo8 LA MER LIBRE DU PÔLE
envoie Sonntag au milieu des dangers de la sombre nuit polaire.
Mon ami est parti hier. Suivant nos longues discussions, il ne nous restait aucune autre alternative. Hans assure que les Esquimaux se rassemblent près du cap York au commencement du printemps, et que, si nous avions attendu jusqu'au jour, il aurait été trop tard pour les atteindre. Il espère en trouver peutêtre encore à Sorfalik ou à quelque autre station au nord du détroit de la Baleine, et il ne doute pks que le voyage ne soit des plus faciles, même s'il faut aller à l'île Northumberland ou à Netlik, encore plus loin. Sonntag, impatient d'essayer ses forces, se fatiguait à attendre la lune et une température favorable. Nous décidâmes que Hans serait son unique compagnon, car il est contre toutes les règles des voyages arctiques d'entasser trois hommes sur un même traîneau, et je n'avais aucune preuve que mes soupçons à l'endroit du pauvre Péter fussent fondés sur des faits. Sonntag croit toujours à l'innocence de son conducteur, et il est certain que celui-ci, beaucoup mieux que le Danois Jensen, saura le guider vers les villages des naturels. La maladie a disparu depuis six jours, et nous laisse neuf beaux chiens qui composent un attelage assez présentable.
Les préparatifs n'ont pas été longs. Avec des peaux de buffle, Hans s'était fabriqué un sac pour servir de couchette ; Sonntag en emporte un de fourrure d'ours, qui nous vient d'Upernavik. Ils se munissent de provisions pour douze jours, mais ne pensent pas être si longtemps absents, même s'ils sont obligés de pousser jusqu'à Tîle Northumberland, qu'on peut facilement atteindre en deux étapes. En décembre 1854, Sonntag et moi nous en avions employé trois, mais les chasseurs indigènes s'y rendent parfois tout d'une traite. Notre ami n'a pas voulu s'embarrasser d'une tente : natu-
rellement TEsquimau Hans est profès dans Tart de construire des huttes de neige, et son maître a déjà pris de bonnes leçons dans son premier voyage. Si la glace n*est pas assez solidifiée autour du cap Alexandre, ils franchiront le glacier et fileront directement sur Sorfalik; ils n'y trouveront probablement point d'Esquimaux et traverseront le détroit pour atteindre Tîle, à moins qu'ils n'aient de bonnes raisons pour continuer à suiv#e la côte jusqu'à Pétera vik, trente-six kilomètres plus au sud.
Le temps était toujours fort mauvais et le vent ne nous laissait aucun repos; mais, hier matin, il s* est calmé subitement. Le thermomètre marquait 3o<> C. au-dessous de zéro, aujourd'hui il est remonté à 190 C. La température est plus douce, une neige légère tombe par instants, et le voyage s'effectuera, j'espère, dans de bonnes conditions. Nos touristes nous ont quittés depuis trente-six heures, et sans doute ont déjà doublé ou traversé le cap, borne méridionale de la baie Hartstène. *•
Ce départ a été l'événement de la semaine, et pour quelques moments a arraché officiers et matelots à la léthargie par laquelle ils se laissent peu à peu gagner, en dépit de mes efforts. Sonntag était plein d'ardeur et tout joyeux de cette course aventureuse; il me promettait de ramener bientôt les Esquimaux et leurs chiens. De son côté, Hans se pavanait au moment de s'éloigner; très-fier de son importance, il claqua vigoureusement son fouet; l'attelage bondit dans ses harnais et partit au grand galop. Le traîneau glissait rapidement, et pendant qu'autour de lui la neige, soulevée par les chiens, rejaillissait au clair de lune, nous criâmes trois fois : a Hip! hipl hourra! »
23 décembre. — J*ai eu cette nuit un rêve étrange et qui me poursuit sans cesse. Si j'étais superstitieux, j'y verrais bien certainement un présage de malheur.
a 10 LA MER LIBRE DU PÔL8
Accompagné de Sonntag, je me trouvais au loin sur la mer glacée, lorsqu'un terrible craquement retentit dans les ténèbres, et une profonde Grevasse étendit entre nous sa coupure béante ; elle allait grandissant, grandissant toujours.... puis la glace se détacha à grand bruit et vogua avec une rapidité effrayante sur les eaux noires de la mer houleuse, emportant mon cher et brave compagnon, que je vis encore longtemps debout sur son radeau de cristal, sa haute taille se profilant en noire silhouette sur une bande de lumière qui s'étendait sur l'horizon.
24 décembre. — La veille de Noël I Quel charme puissant! Quelle influence magique dans ces seuls mots I Que d^heureux souvenirs ils rappellent au cœur malade et à l'esprit fatigué! Un rayon de lumière descend sur notre pauvre navire prisonnier des ténèbres et nous parle des douces lueurs de Taurore promise. Nous attendons celle-ci avec quelque chose de ce sentiment religieux qui anima autrefois les bergers de la Judée devant la brillante étoile apparue tout à coup dans leur ciel.
Partout; dans ce vaste monde, le lever du jour est le lien qui nous unit dans une commune espérance. La joie s'éveille avec le soleil, et, portées sur les ailes de l'aube, les ondes de lumière, joyeuses cloches de Noël elles-mêmes, entourent toute la terre de leur branle harmonieux : c'est comme un gai carillon annonçant au loin des nouvelles de paix. Le rayon vermeil réjouit le veilleur solitaire sur la mer et le chasseur qui dans la forêt attise les charbons de son feu presque éteint; il pénètre dans l'humble case de l'esclave et dans la hutte de Témigrant fatigué; il console le pauvre et l'affligé comme le riche et le puissant; partout il nous illumine de sa clarté bénie; partout il parle au cœur^ aussi bien sous l'étoile polaire que sous l'étincelante Croix du Sud.
Jamais le navire n'a été si brillant qu'aujourd'hui ; diverses boîtes ont été retirées de leurs cachettes et par leur magique apparition feraient croire que les saints patrons de cette veillée de Noël, oti les petits cadeaux entretiennent les amitiés de Tannée, sont descendus chez nous comme envoyés spéciaux, avant d'aller remplir les bas et les souliers des petits enfants, et de porter des dots aux filles pauvres dans nos chers vieux pays. La table gémit sous le poids des étrennes, doux souvenirs de ceux qui, ce soir, parlent de nous autour du foyer de famille. Monceaux de bonbons, gâteaux de toutes sortes, portant maintes tendres devises, sortent de leurs boîtes, et réjouissent les cœurs, tout en menaçant les estomacs d'indigestion.
Je seconde de tous mes efforts le zèle si louable que chacun déploie pour les préparatifs de demain. La cambuse ne contient rien de trop bon pour Noël, et Mac Cormick assure que le festin surpassera encore celui de son jour de naissance. Malheureusement, il ne pourra pas lui-même en surveiller les apprêts, car il est retenu au lit par un pied gelé, dans je ne sais quelle aventure de chasse. — Là-bas, personne n'aime à confesser que son cheval l'a jeté par terre ; ici, on ne veut pas davantage avouer qu'on s'est laissé pincer par la gelée : c'est même le sujet habituel des plaisanteries du bord.
26 décembre, — Pour moi cette journée aurait été sans nuages si mes pensées n'avaient ni suivi Sonntag ni si souvent recherché les conséquences de la perte de mes chiens. Mes gens étaient heureux, et je me réjouissais d'autant plus de les voir ainsi, que leur bonheur est une garantie de leur santé.
La cloche du bord fut hissée au sommet du mât et, pendant que celles des autres pays carillonnaient à toute volée sur un monde de joie, la nôtre sonnait ses notes claires dans les ténèbres et la solitude. Tout
le monde étant réuni dans le carré,' nous remerciâmes le Ciel de toutes les grâces qu'il nous avait accordées^ puis chacun s'occupa de sa tâche. Pas n'est besoin de dire que ces devoirs se rapportaient presque tous à la préparation du a dîner de Noël. » La cabine des officiers fut tapissée de drapeaux, et les matelots recouvrirent les parois et les poutres transversales de leur chambre avec des bandes de flanelle rouge, blanche et bleue qu'on alla tirer des magasins. — Illumination générale: toutes les lampes furent mises en réquisition ; on brûla des flots d'huile et le pont fut inondé de lumière. Sur les tables du festin on dressa deux énormes candélabres, dont le bois fut recouvert de papier d'or et d^argent, de bandes de galon^ de paillettes et de clinquants qu*on nous avait donnés à Boston pour des représentations théâtrales qui n'ont jamais eu lieu ; tout cela faisait un effet splendide, et deux douzaines de bougies illuminaient les salles.
Un peu avant le repas, les matelots m'invitèrent à visiter leur quartier, et je fus aussi enchanté de leur goût que de leur entrain. Coins et recoins étaient soigneusement balayés, nos hommes s'empressaient à leurs besognes diverses, et tous paraissaient contents, à l'exception peut-être du cuisinier : le succès de la fête reptosait sur lui, et chacun de ses mouvements était attentivement surveillé. En m'arrêtant près du poêle rougi, je souhaitai un joyeux Noël à maître coq. — a Merci, capitaine, me dit-il; mais je n'ai guère le temps de penser à un joyeux Noël : monsieur voit bien qu'il me faut faire cuire ces énormes rennes. » Et continuant d'arroser d'une main vigoureuse deux quartiers de venaison soigneusement gardés pour la circonstance, il donna la dernière touche à une marmite de soupe fort appétissante. Pensant l'encourager, je lui rappelai que ses labeurs finiraient aussitôt que le dîner serait servi ; mais, avec cet esprit de suite
LA MSR LIBRE DU PÔLE Il3
naturel à Tesprit humain, et surtout à un cuisinier, il me répliqua immédiatement : a Plaise au capitaine, j'espère travailler aussi longtemps que mon Père céleste m'en donnera la force. »
Quand je sortis de Tentre-pont pour passer dans le carré, les matelots poussèrent trois hourras en mon honneur, trois à celui de l'expédition, et je ne sais combien d'autres à leur propre adresse. Le pont était magnifique : on l'avait parfaitement nettoyé; au milieu se trouvait aménagé un vaste espace libre et Knorr me confia qu'il y aurait bal le soir. Brûler de l'huile fut, cette nuit- là, une manie générale; même la petite païenne, compagne de Hans, s'en était procuré un supplément, et avait illuminé sa tente en honneur de cette fête, dont la signification ne devait pas être très- claire pour elle. La tente de l'Esquimau était un joyeux nid de fourrures, et le petit Pingasuik, un lambeau de lard de phoque à la bouche en guise de sucette, riait et gazouillait comme le plus sage des enfants civilisés pourrait le faire dans ce jour trèschrétien. Jacob, le gras Jacob, s'ébaudissait dans son encoignure; il était depuis le matin d'une jubilation incomparable à l'idée de toutes les miettes qui resteraient d'un pareil festoiement, et, pour s'entretenir la bouche , il dévorait tout un renard , pris dans les trappes de Jensen, et qu'on lui avait donné à écorcher. Près du navire, un groupe bruyant se pressait autour de deux grandes casseroles , dont on remuait le contenu avec des spatules de bois; par 3S^ C. audessous de zéro, des gourmets se fabriquaient des glaces et du punch à la romaine, sans avoir besoin de sarbotière brevetée ni de réfrigérants chimiques.
A six heures , je dînai avec les officiers. Cristaux et faïences avaient , par quelque voie mystérieuse , connue seulement du maître-id'hôtel, à peu près disparu depuis notre départ de Boston ; mais nous ne man-
MBA UBRB DU PÔLE. 8
1 14 Là MER USKR DU PÔLE
quions pas de vaisselle de fer battu, et chaque tasse conr tenait un bouquet de fleurs artistement découpées dans du papier colorié ; une magnifique corbeille des mêmes matériaux occupait le centre de la table , éclairée par notre superbe candélabre. Le dîner fut trouvé parfait, et la venaison nous consola de l'absence de la dinde traditionnelle. A neuf heures, je quittai la veillée joyeuse et laissai à la discrétion de chacun le moment d'éteindre les lampes ; ayant moi-même accordé ce privilège, je ne veux pas savoir si tous lès autres règlements de la discipline du bord furent scrupuleusement observés. Heureux de voir que nos gens conservaient assez d'entrain pour s'amuser, je les encourageais de toutes mes forces. Chaque partie du c festival, » comme ils nomment ce grand jour, ^, été conduite avec un ordre remarquable. Le bal vint à son tour, et quand je montai vers minuit pour donner mon coup d'œil à la soirée^ je trouvai Knorr enveloppé de fourrures , assis sur une barrique et jouant du violon avec énergie, pendant que Barnum et Macdonald dansaient une gigue avec un magnifique entrain ; puis Cari entraîna le maitre-d*hôtel à travers les vertigineux labyrinthes de la valse, et fina-^ nalement Charley fit retentir la goélette des éclats de rire excités par son « pas de deux » avec M*"^ Haas. Le vieux cuisinier avait grimpé sur son échelle, et, oubliant ses préoccupations et ses c rennes, » applaudissait bruyamment les acteurs. Mais il en eut bientôt assez et s'éloigna de cette scène trop tapageuse pour lui. Une douzaine de voix lui criaient :
c Holà I cuisinier, revenez donc et faites nous voir comment on danse chez vous I
— Danser et faire toutes vos bêtises?..* Mais il n'y a pas de femmes I
— Mais il y a M™« Hans, cuisinier.
— Pouah I )» et il replongea dans la cabine.
1 •» janvier 1 86 1 . — Les fêtes de Noël sont d^à oubliées et remplacées par de nouvelles ; nous venons de sonner à la fois le glas de l'année passée et la nais** sance de Tan de grâce 1861. Aussitôt que Thorloge marqua Theure de «minuit, la cloche du bord donna le signal et, de la gueule de notre caronade, une brillante flamme s*élança dans les ténèbres; nos feux d'artifice sifBèrent et pétillèrent dans l'air serein. A la lueur des fusées et des flammes du Bengale, projetant sur la neige une étrange et fantastique lueur, le bruit retentissant du canon et le branle de la cloche répétés par les échos des gorges avoisinantes semblaient être les voix des esprits de la solitude, brusquement tirés de leur repos.
J'attends avec anxiété b retour de Sonntag et de son compagnon.
5 janvier. — Je n'ai plus un seul chien ! Général est mort il y a deux jours. Pauvre animal! Je l'ai mais encore plus depuis qu'il s'était remis de son dernier accident et promettait de nous être utile au traîneau. Le silence et la solitude se font ainsi peu à peu autour de moi.
Pourtant il m'est impossible de me passer d'un &vori quelconque. Depuis la mort de Général, Jensen a réussi à me prendre un jeune renard femelle, et la rusée petite créature est maintenant pelotonnée dans une seille pleine de neige au coin de ma cabine : elle écoute le grincement de ma plume et semble chercher ce que cela signifie. Je m'occupe fort de son éducation , et j'ai obtenu déjà quelques succès. Elle était très-sauvage lorsqu'on me l'apporta ; mais je l'ai laissée tranquille les premiers jours^ et elle se fait à sa nouvelle habitation. Mon renardeau a atteint les trois quarts de sa croissance, pèse deux kilos, et sa longue et fine fourrure a la couleur de celle du chat de Malte ; on lui apprend à répondre au nom de Birdie.
6 janvier. — Souvent je m'étonnais dé l'absence
Il6 LA MER LIBRE DU PÔLE
presque coïnplète dies, aurores boréales sur notre ho - .izon:j« n'en avais pas vu jusqu'ici de très-beiles, mais, aujourd'hui, à deux reprises différentes, à onze heures du matin et à neuf heures du soir, nous avons été plus iayorisés.. Dans les. deux cas, le foyer, releyé de notre observatoire, se trouvait au S. O. vrai et à trente: degrés au-dessus de l'horizon. L'arc de la première n'était pas continu, mais très-intense ; celai de ce soir f\it parfait, et, phénomène que je n'avais pas encore rencontré, un second arc beaucoup plus vague s'étendait; à vingt degrés au-dessus. Pendant près d'une heure, une bande étroite de brillantes stries n*a.ce$sé de s'allumer et de s'éteindre dans la direction O. N. O.
. i3 janvier. — Le mois poursuit sa course au milieu des tempêtes. La bise continue à soufSer et les rafales remplissent la nuit de leurs gémissements lugubres. Cependant l'air est pres<{ue toujours serein et il n'est tombé que peu de neige depuis novembre : sa profondeur totale est de 53 pouces. Je suis de plus en plus frappé de la différence des conditions météorologiques entre notre station et Port Rensselaer. Làbas, l'humidité et les coups de vent étaient presque inconnus ; il faisait extrêmement froid et l'atmosphère s'y est maintenue généralement calme pendant tout rhiver. Ici, la température est plus douce que Parry ne l'a trouvée à l'île Mel ville; les tempêtes sont fréquentes et la quantité de neige est vraiment étrange. Au moins les rafales, nous sont utiles à quelque chose : elles la balayent au loin, ou bien la pressent et la durcissent; de, manière qpc nous pouvons y marcher aussi facilement que sur la glace unie ; cette neige est pilée et broyée comme le sable des allées d'un parc.
Je l'ai dit plus haut, j'attribue ces étonnants phénomènes à notre proximité de la mer libre ; naturellement, nous ne savons pas jusqu'oui celle-ci peut
s'étendre ; mais ses limites doivent être assez espacées, puisqu'elle influe si puissamment sur Tétat de l'atmosphère. Il semble^ en effet, que nous nous trouvions au centre même d'action des cyclones arctiques. Les vents du nord, prétend le poète, c sont bercés dans les abîmes béants qui s'ouvrent sous l'étoile polaire , » et certes on dirait que nous sommes tombés dans un de ces gouffres profonds où les tempêtes sont nonseulement bercées, mais engendrées.
Il y a presque un mois que nous avons passé la plus sombre des journées de l'hiver, et il s'écoulera bien des heures encore avant que la lumière nous revienne; il est grand temps qu'à midi une faible lueur apparaisse sur Thorizon. Nos esprits puisent une surexcitation presque fébrile dans cette attente. Quant à moi, je cherche à la tromper en éduquant mon petit renard.
Birdie est décidément apprivoisée et me fait grand honneur. C'est la plus futée petite créature qu'on puisse voir ; à ma table, comme dans mes affections, elle a pris la place du pauvre Général; bien plus, elle se coucha sur mes genoux, ce qui ne fut jamais permis à son prédécesseur. Elle est à peindre avec ses mignonnes petites pattes posées sur la nappe ; adroite, bien élevée, elle est surtout fort gourmande : lorsqu'elle savoure un morceau friand, ses yeux pétillent de satisfaction ; elle s'essuie les lèvres et me regarde avec une coquetterie vraiment irrésistible. Si les convenances et le respect d'elle-même mettent des bornes à son appétit, elle s'applique' à prolonger un festin où elle trouve tant de plaisir. Birdie n'aime guère les mets trop épicés ; elle préfère sa nourriture au naturel : aussi on sert sur son assiette quelques petits morceaux de gibier. Elle a bien une fourchette, mais comme elle n'est pas encore assez au courant des usages de la civilisation pour la manier elle-même, j'en use
Ilg VA MB» LIMIE DU p6lB
poor lui préfeoler tes friandiies. Parfois elle mani* feste quelque impatience, mais un petit coup sur k bout du nez lui rend leodme nécessaire et la préserve d'une indigestion.
Ausntôt que deux ou trois )ours d'emprisonnement eurent familiarisé damoiselle Birdie avec macbambre, jt lui ai permis d'jr courir çà et là ; die n'a pas tardé à grimper à Foeil'de^bœuf aU'-dessus de ma tête, et à découvrir des fentes à travers lesquelles elle peut bunm^ Tair frais du dehors. Pour y atteindre , elle saute sur les étagères , sans souci des objets précieux et fragiles qui %y trouvent, et rien ne peut rarracho* de son réduit, si ce n'est le éAntr : dès qu'elle iqierçoit son asnette chargée de venaison, elle descend à loisir, se hisse doucement dans mon giron, me regarde avec ses doux yeux plans d'attente, passe sa petite langue sur ses lèvres et aboie d'une façon charmante, si k commencement du rq>as est trop longtemps différé.
J'ai essayé de la corriger de cette haUtude de grimper au jrfafond en l'attachant avec une dudne que Knorr m'avait fabriquée d'un bout <k fil de fer; mais elk a pris son esclavage tellement à coeur que je l'en ai délivrée bientôt. Ses efforts pour se débarraifer de ses entraves étaient tout à fait amusants, et dk a bien conquis sa liberté. Elk essayait sans cesse de briser sa chatne et, ayant réussi une fois, semUait déier* minée à ne pas échouer dans ses nouvelles tentatives. Aussi longtemps que je la surveillais, dk restait assez tranquilk, blottie dans son lit ou sa sdlk de neige; mais, si mes yeux ne k suivaient plus ou qu'dk me crût endormi, elk travaillait dur pour se tirer d'affaire : elle se reculait aussi loin qu'il lui était possibk , puis, s'élançant soudain , bondissait jusqu'au bout de sa chaîne en se donnant une telle secousse qu'dk retombait sur le plancher les quatre pattes en l'air ; elk se relevait, palpitant comme si son petit corar
allait se briser, lissait sa fourrure en désordre et recommençait encore. La rusée se couchait d'abord très-paisiblement, puis elle inclinait la tête et suivait de l'œil sa chaîne jusqu'au clou du plancher ; elle se levait, marchait avec lenteur vers ce point, hésitait quelques secondes et bondissait de nouveau. Pendant tout ce manège, elle ne me perdait pas de vue et , au moindre de mes mouvements , se laissait choir par terre et faisait semblant de dormir.
Ma petite amie est propre et nette ; elle se brosse sans cesse, son bain de neige est sa récréation favorite; de son nez mignon, elle fouille les flocons blancs, se roule, se frotte et s'ensevelit à demi ; puis elle s'essuie avec ses pattes de velours et, quand sa toilette est finie, elle grimpe de ses doigts délicats sur le rebord de la seille, regarde autour d'elle d'un air entendu, et pousse les plus jolis petits cris du monde. C'est sa manière d'appeler l'attention sur sa personne. Lorsqu'on l'a assez admirée, satisfaite d'avoir bien joué son rôle, elle secoue plusieurs fois sa fourrure lustrée et se glisse dans son lit aérien pour y dormir.
Dites ce que vous voudrez, parlez de résolution virile, de courage, d'audace et de toutes les ressources de l'esprit : la nuit arctique est une épreuve sévère. Physiquement, nous l'avons bien traversée ; nous sommes et avons été toujours en très-bonne santé; docteur du bord, je suis un médecin sans malades ; disciples de Démocrite plutôt que d'Heraclite, nous nous sommes toujours moqués du scorbut et autres sources de maladie ; et nous avons réussi à merveille. Si le scorbut apparaît sournoisement avec le régime de la viande salée et des portions congrues , auquel nous n'avons pas été réduits, il est aussi amené par le découragement et le sang aigri d'un équipage malheureux ou fatigué.
Mais, si la nuit polaire peut être supportée sans
grand danger pour la vie physique, combien elle pèse lourdement sur les facultés niiorales et intellectuelles I Les ténèbres, qui depuis si longtemps enveloppent la nature, nous ouvrent un monde nouveau auquel nos sens ne peuvent s'accoutumer. Dans la chère patrie, le gai soleil levant appelle au travail, le calme du soir invite au sommeil, et la transition du jour à la nuit et de la nuit au jour calme Tesprit et le cœur en soutenant le courage au milieu de la bataille de la vie. Tout cela, nous ne Tavons plus, et dans cette éternelle et ardente aspiration après la lumière, fatigués que nous sommes par l'immuable marche du temps, nous ne pouvons plus trouver le repos au sein de la nuit si longue à passer. La grandeur de la nature cesse d'appeler nos sympathies émoussées. Le cœur soupire après de nouvelles associations d'idées, de nouvelles impressions, de nouvelles amitiés. Cette sombre et lugubre solitude écrase Tintelligence; la tristesse qui règne partout hante l'imagination ; le silence profond, sinistre et ténébreux, se transforme en terreur. L'oreille écoute si quelque bruit ne va pas rompre ce silence qui l'accable, mais aucun pas ne retentit, aucune béte sauvage ne hurle dans la solitude. Pas un cri, pas un murmure d'oiseau, pas un arbre dont les ramilles puissent recueillir les murmures ou les soupirs du vent. Dans ce vide immense, je n'entends que les pulsations de mon cœur ; le sang qui court dans mes artères me fatigue de bruits discordants : le silence a cessé d'être une chose négative, il est maintenant doué d'attributs positifs. Je l'écoute, je le vois, je le sens 1 11 se dresse devant moi comme un spectre, remplissant mon esprit du sentiment de la mort universelle, proclamant la fin de toutes choses et annonçant Téternel avenir. Je ne puis plus l'endurer et, m'élançant du rocher oti je m'étais assis, je fais lourdement crier la neige sous mes pieds pour écarter l'horrible vision. Le
plus léger bruit courant dans la nuit chasse Thorrible fantôme.
Il n'est rien de plus effrayant dans la nature que le silence de la nuit polaire.
Sonntag et Hans nous avaient quittés depuis un grand mois, et, plusieurs jours de la lune de janvier s'étant écoulés sans nous les ramener ; je commençais à être fort sérieusement inquiet. Ou ils avaient éprouvé quelque accident, ou ils se trouvaient retenus chez les Esquimaux par une cause impossible à déterminer. J'envoyai d'abord M. Dodge au cap Alexandre, pour constater, d'après leurs traces, s'ils avaient passé autour ou au-dessus du promontoire. Il put suivre les marques du traîneau pendant neuf kilomètres seulement, parce que, depuis le mois de décembre, les glaces s'étaient brisées et avaient dérivé vers la mer. Il ne vit point de vestiges dans les passes du glacier, et nous restâmes persuadés qu'ils avaient contourné le promontoire. Je me préparai à les y suivre avec une troupe de nos gens. Si nous découvrions quelque empreinte sur la glace ferme au delà du cap, je verrais ce qu'il me resterait à faire; si nous ne trouvions rien, il n'y aurait plus à douter qu'un malheur ne fût arrivé à nos compagnons, et je pousserais ma route vers le sud, jusqu'à ce que j'eusse atteint les Esquimaux : je voulais absolument communiquer avec eux le plus tôt possible.
Le matin du 27, le traîneau fut chargé de notre léger bagage, et nous allions partir, quand une tempête violente se déchaîna et nous retint à bord ce jourlà et le lendemain. Le 29, le vent se calma de bonne heure, nos hommes mettaient leurs fourrures, et j'étais dans ma cabine à donner mes dernières instructions à Mac Cormick, lorsque Cari, le matelot de quart, se précipita dans ma chambre en annonçant : « Deux Esquimaux 1 b Émergeant des ténèbres, ils étaient
I2ft LA MER LfimS DIT ^ÔLG
venus jusqu'au navire sans avoir été signalés ni même entrevus.
Supposant que ces gens-là n'auraient pas songé à nous visiter s'ils n'avaient d'abord rencontré notre ami, j'envoyai l'interprète pour les interroger. Il revint au bout de quelques minutes. Je lui demandai avec une anxieuse impatience s'il y avait des nouvelles de Sonntag. — « Oui. » — Je n^eus pas besoin de faire d'autre question, la physionomie de Jensen n'annonçait que trop la terrible réalité.... Sonntag était mort!
Je renvoyai Jensen auprès des Esquimaux pour veiller à tous leurs besoins et recueillir quelques détails. Tous deux étaient pour moi de vieilles connaissances : Outinah, qui m'avait rendu d'importants services en 1854, ^^ ^^ robuste gaillard qui, ayant eu une jambe brisée par la chute d'une pierre, allait clopin-clopant avec une jambe de bois fabriquée en i85o, par le chirurgien de V Étoile du Nord, et réparée par moimême quelques années plus tard. Ils étaient venus sur un traîneau attelé de cinq chiens, et n'avaient fait qu'une étape depuis Iteplik, village au sud du détroit de la Baleine. Pendant une partie de la route, ils avaient couru contre le vent ; le givre et la neige les couvraient de la tête aux pieds. On s'empressa de leur donner les soins nécessaires, et ils nous dirent bientôt le peu qu'ils savaient. Hans allait venir avec son beaupère et sa belle-mère; quelques-uns de ses chiens étaient morts , ce qui l'obligeait à faire de petites étapes. Mon excursion vers le sud se trouvait donc inutile et les préparatifs en furent discontinués.
Hans arriva deux jours après. A notre grande surprise, il était seul avec le frère de sa femme, le jeune garçon que j'avais vu au cap York; le père et la mère, ainsi que mes pauvres chiens, rendus de fatigue, étaient restés au delà du glacier, et Hans venait chercher da secours. Il se trouvait lui-même tellement harasse.
LA MER LIBRR DO PÔLE flS
qu'avant de le questionner, je l'envoyai se réchauffer et prendre quelques aliments. Une bande de nos marins alla à la rescousse des deux vieillards. On finit par les découvrir tapis dans un fossé de neige et grelottant de froid; les chiens étaient blottis près d'eux ; pas un ne pouvait bouger pied ni patte ; aussi bétes et gens furent empilés sur le traîneau et tirés jusqu'au navire. Dans la bonne chaleur de la tente de Hans, les Esquimaux se ranimèrent bientôt, mais les chiens gisaient presque sans vie sur le pont : ils ne pouvaient ni manger ni se mouvoir. Voilà donc tout ce qui nous restait de nos meutes splendides I Voilà le résultat d'un voyage sur lequel j'avais fondé tant d'espoir I Qu'était-il donc arrivé ?
Hans m*a tout raconté, et je transcris ces détails avec la plus amère tristesse.
Les voyageurs aVaient contourné le cap Alexandre sans difficulté ; la glace étant solide, ils ne s'arrêtèrent qu'à l'île Sutherland, où ils construisirent une hutte de neige et prirent quelques heures de repos. Continuant ensuite vers le sud, ils atteignirent Sorfalik, mais n'y trouvèrent pas les Esquimaux dont la cabane tombait en ruine. Ils s'en firent une de neige et, après s'être remis de leurs fatigues, ils partirent pour l'île Northumberland, pensant qu'ils ne trouveraient pas de naturels plus au nord du détroit. D'après le récit de Hans, ils devaient avoir fait environ sept ou huit kilomètres, lorsque Sonntag, se sentant un peu engourdi, sauta du traîneau et courut en tête des chiens pour se réchauffer. Un des traits s'embarrassa, le con* ducteur arrêta l'attelage et resta quelques minutes en arrière; il se hâtait de rejoindre son maître , lorsqu^il le vit enfoncer dans l'eau : une légère couche de glace recouvrant quelque fissure, ouverte par la marée, venait de se briser sous ses pas. L'Esquimau l'aida à s'en retirer, et ils retournèrent au plus vite vers la
hutte qu'ils venaient d'abandonner. Le vent soufflait du nord-est, le froid était très-vif, et Sonntag ne voulut pas faire halte pour changer ses vêtements mouillés. Tant qu'il courut près du traîneau, il n y avait rien à craindre, mais il fut assez imprudent pour remonter, et lorsqu^ls atteignirent Sorfalik, Sonntag était déjà raide et ne pouvait plus parler; Hans le transporta à la hutte, lui ôta ses habits gelés et le plaça dans son sac de peau ; il lui fit boire de l'eaù-de-vie, et ayant soigneusement bouché la cabane, il alluma la lampe à alcool pour élever la température et préparer du café; mais tous ses soins furent inutiles, et Sonntag mourut après être resté un jour sans connaissance et sans avoir prononcé une parole.
Hans referma la hutte de manière que les ours ni les renards n'y pussent pas pénétrer; il repartit pour le sud et arriva sans encombre à l'île Northumberland. Les Esquimaux venaient d'abandonner leur village, mais Hans put se reposer et dormir dans une cabane; sous un amas de pierres il découvrit assez de chair de morse pour rassasier ses chiens. Le jour suivant, il atteignit Netlik, place également déserte, et s'avança vers le sud jusqu'à Iteplik, oQ il fut assez heureux pour rejoindre plusieurs familles logées, les unes dans une cabane de pierres, les autres dans des huttes de neige. En hiver les phoques s'étant rassemblés en grand nombre autour du détroit de la Baleine, les Esquimaux vivaient au milieu d'une abondance inaccoutumée. Hans leur raconta son histoire, et Outinah et son compagnon à la jambe de bois, charmés d'apprendre que nous étions près de leur ancienne station d'Etah, réunirent leurs deux attelages et se préparèrent à le suivre.
Cependant mon chasseur avait d'autres projets. Il n'était qu'à trois journées du navire, et avait atteint le principal but de son voyage ; mais au lieu de nous
revenir tout de suite, il donna de grands présents à dé jeunes Esquimaux et les envoya au cap York avec mes chiens. Tous les cadeaux que Sonntag avait emportés pour les naturels se trouvaient maintenant sans maître ; Hans en usa largement. C'est dans mon intérêt, tn'assure-t-il, qu'il a ainsi disposé de mes biens et de ma meute. « Voulez-vous que les Esquimaux sachent que vous êtes ici ? Je le leur ai dit : ils vont venir et vous amener des meutes de chiens, b Mais pourquoi n*était-il pas allé lui-même au cap York ? — Il se trouvait trop fatigué et s'était gelé un orteil en soignant M. Sonntag.
Malgré toutes ces protestations de zèle pour mon service, je soupçonne fort que certains ordres lui avaient été donnés par la partenaire de sa tente et de ses joies, et, si les secrets de famille n'étaient pas mieux gardés que les autres, je découvrirais probablement que cette pointe au cap York n'avait d'autre but que d'amener ici les deux vieilles gens qui le reconnaissent pour gendre. Même sous l'étoile polaire, les filles d'Eve gouvernent les destinées des hommes.
J'ai de la peine à comprendre que Sonntag, avec l'expérience qu'il avait de ces voyages, ait entrepris de faire huit kilomètres dans ses vêtements trempés, surtout accompagné comme il l'était par un chasseur habitué aux aventuies des champs de glace, et qui lui-même est souvent tombé dans l'eau. Le traîneau et la bâche de toile qui renfermait le chargement pouvaient, en un tour de main, former un abri temporaire contre la bise, et Sionntag n'aurait eu qu'à se glisser dans le sac de peau, pendant que Hans aurait pris dans les bagages les habits de rechange qu'ils avaient emportés. Je ne puis pas non plus me faire à l'idée que mon ami ait pu vivre si longtemps sans laisser quelque message pour moi, et qu'une fois sorti de l'eau, il n'ait prononcé d'autre parole que l'ordre
IS6 LA KBR LIBSB DU PÔLB
dfi reCouraer à la hutte de neige. Quoi qall en soit, toutet ces réflexions ne mènent pas à grand'chose. Il était dans l'intérêt de Hans de rester fidèle à celui qui sur le navire fut toujours son protecteur, et il serait aussi déraisonnable qu'injuste de le soupçonner d'une lâche désertion.
L'obscurité diminuait alors peu à peu et l'aube permettait de chercher quelques distractions au de« hors : on recommençait à poursuivre le gibier; cepen* dant, même à midi, il ne faisait pas encore jour. Le crépuscule s'éclairait graduellement.
Une récente aventure m'a confirmé dans l'idée que Tours polaire n'est pas aussi féroce qu'on le croit généralement. D'ailleurs je n'ai jamais ouï dire qu'il se soit attaqué à Thomme^ s'il n'est chaudement poursuivi et réduit aux abois. Un jour que je flânais sur le rivage, observant avec beaucoup d'intérêt l'effet des marées du printemps sur les glaces, je me trouvai en contournant un promontoire, à la faible clarté de la lune, face à face avec un ours énorme. Il avait sauté du haut de la glace de terre et s'avançait au grand trot. Nos yeux se rencontrèrent au même instant. Je n'avais d'armes d'aucune espèce, et je tournai ma course vers le navire en faisant à peu près les mêmes réflexions que le vieux Jack Falstaff â la vue de Douglaji se précipitant vers lui (i). Après quelques longues enjambées, ne me sentant pas encore happer, je regar* dai par^dessus mon épaule et, à ma joyeuse surprise,
(i) Allusion à la iy« scène du V« acte de la première partie du Roi Henri IV ^ pièce de Shakspeare. Falstaff, se trouvant attaqué par Douglas, se jette à terre comme s'il était mort, puis, quand il se trouve seul, il se relève et, se félicitant de son stra* tagème, il dit : « La meilleure part de la valeur , c'est la prudence ; et c'est par cette meilleure part que j'ai sauvé ma vie. » La phrase, restée célèbre, est souvent citée par les écrivains anglais. — J. B.
L4 MER I.IBEB DU 96ui I %J
j^ vis Tours courimt de son côté vers Teau avec une célérité qui ne laissait aucun doute sur l'état de son esprit. Qui de nous deux avait eu le plus de peur i
Les nouvelles recrues de la famille de Hans » Tchei* tchenguak, Kablunet la mère et Angeit le fils, furent accueillies parmi nous comme des objets de distraction et d'utilité. Le nom du plus jeune (propre frère de M** Hans) signifie <x le chipeur o et probablement lui fut donné dès son enfance en raison des dispositions qu'il manifestait et qui n'avaient pu que croître et embellir. Les matelots le prirent sous leur protection spécialei le récurèrent soigneusement, débrouillèrent sa chevelure et le revêtirent d'habits chrétiens; sous leur haut patronage, il nous joua autant de tours qu'une maligne guenon et se fnontra aussi enclin au vol qu'une pie. Il faisait le désespoir du maitre-d' hôtel et du cuisinier. Poussé complètement à bout, battu à plate couture dans tous ses plans de réforme, le premier finit par essayer sur le petit païen l'effet du catéchisme et des traités religieux, pendant que le second déclara sa résolution immuable de l'échauder à la première occasion : « Très-bien, cuisinier; mais rappelez- vous que les assassins sont pendus I -*- Alors je ne tuerai qu'un peu. »
Sa mèret Kablunet, sut se rendre fort utile. Trèsadroite de ses mains, elle travailla sans relâche jusqu'à ce que son aiguille lui eût gagné tous les petits objets dont elle avait besoin. Elle nous confectionna des surtouts et des bottes avec nombre d'autres vêtements de peau (i). Son teint était fort clair ^ comme l'indique
(i) Les femmes d'Ugarng figursat plus d'une fois dans le journal de M. Hall sous d'excellents aspects. Toutes étaient de remarquables ouvrières, fort adroites à préparer les peaux de phoque, de renne et de ooiorse, destinées à la fabrication des bottes et des gants. La méthode de cette préparation consiste à mâcher la peau entre les dents, pour la rendre souple et lui
128 Là MSR LIBRB DU PÔLB
le nom de Kablunet, Fenfant à la peau blanche^ sous lequel les Esquimaux désignent notre race, et si celui de Tcheitchenguak ne signifie pas r enfant à la peau noire^ il a certes grand tort, car notre nouvel ami était de nuance plus que foncée.
L'apparence personnelle de ce couple intéressant n'avait rien de fort séduisant. Leur figure était large, les mâchoires lourdes, les pommettes saillantes comme celles de tous les carnivores, le front étroit, les yeux petits et très-noirs, le nez plat ; derrière leurs lèvres longues et minces, apparaissaient deux rangées étroites d'un ivoire solide, quoique usé par de durs et pénibles services. En ejfet, les, naturels se servent de leurs dents pour assouplir les peaux, tirer et serrer les cordes, aussi bien que 'pour broyer leur viande huileuse. Leur chevelure, d'un noir de jais, n'était pas très-abondante. Tcheitchenguak avait plus de barbe que je n'en ai vu à ses compatriotes, mais seulement sur la lèvre supérieure et au bas du menton. En général, la figure des Esquimaux, marquée du cachet de la race mongole, demeure imberbe. Petits de stature, mais bien charpentés, ils prouvent par chacun de leurs mouvements qu'ils sont robustes et endurcis à leur âpre existence.
La toilette est à peu de chose près la même pour les deux sexes : une paire de bottes, des bas, des mitaines, des pantalons, une veste et un surtout. Tcheitchenguak portait des bottes de peau d'ours s'arrétant audessous du genou, tandis que celles de madame montaient beaucoup plus haut et étaient faites de cuir de phoque. Leurs pantalons étaient de peau d'ours, les bas de peau de chien, les mitaines de peau de phoque,
donner la forme voulue. Ce travail est exclusivement réservé aux femmes. Celles-ci sont en même temps d'excellents tailleurs et de merveilleux bottiers. {Revue britannique,giOùt i865,p. 323 «} — J. B.
la veste de peau d'oiseau, le plumage en dessous ; lé surtout en peau de renard bleu, ne s'ouvre pas sur le devant, mais se passe comme une chemise ; il se termine par un capuchon qui couvre la tête aussi complètement que la capote de TAlbanais ou la cagoule du moine. Les femmes taillent le leur en pointe pour renfermer leurs cheveux, qu'elles réunissent sur le sommet de la tête et nouent en touffe serrée, dure comme une corne, au moyen d'une courroie de peau de phoque non tannée : mode de coiffure commode peut-être, mais des moins pittoresques.
Quant à leur âge, nul ne saurait le déterminer : les Esquimaux ne comptant que jusqu'à dix, le nombre de leurs doigts, et n'ayant aucun système de notation, il leur est impossible d'assigner une date quelconque aux événements du passé. Cette race ne possède d'annales d'aucune sorte. Elle n'a pas su même trouver l'iconographie grossière ni les hiéroglyphes des tribus indiennes du nord de l'Amérique, et le peu de traditions qu'elle s'est transmises d'une génération à l'autre, ne portent avec elles l'empreinte d'aucune date, d'aucun indice, se référant à une période de prospérité ou de décadence pour leurs tribus, ni à l'âge même d'un individu.
Les deux vieillards, promptement fatigués de la chaleur de la tente de Hans, voulurent faire ménage à part et se construisirent une maison de neige. Nos magasins leur fournissaient des vivres en abondance et, délivrés du souci de la nourriture quotidienne, ils vivaient heureux et contents. Leur hutte de neige, curiosité d'architecture, eût excité le mépris d'un castor : ce n'était autre chose qu'une caverne artificielle pratiquée dans un banc de neige. Devant la proue du navire, se trouvait une gorge étroite, où les vents d'hiver avaient amoncelé la neige, tout en ménageant, en tourbillonnant à l'entrée de la fissure, une sorte de
l3^0 LA MER LIBRE DU PÔLE
passage entre le banc de neige surplombant à droite et la paroi de rocher à gauche. Prenant son point de départ de l'intérieur de cet antre, Tcheitchenguak commença par fouir dans la neige, comme le chien des Prairies dans le sol meuble, s'enfonçant toujours dans la masse et rejetant les mottes derrière lui. Après être ainsi descendu à peu près deux mètres, il creusa environ trois mètres dans la direction horizontale, puis il se mit à élargir ce boyau. Sa pioche ne cessait de frapper et d'abattre la neige durcie au-dessus de sa tête, ni de rejeter derrière lui les blocs qu'il en détachait; il put enfin travailler debout et, quand sa tanière fut assez grande, il en polit grossièrement les aspérités et reparut en plein air tout blanc de frimas. Il façonna ensuite l'ouverture et la fit juste assez large pour qu'on pût s'y glisser à quatre pattes, puis il lissa avec soin la surface intérieure du tunnel d'entrée. Le sol de la hutte fut recouvert d'un lit de pierres sur lesquelles il étendit quelques peaux de rennes ; il tapissa les parois d'une semblable tenture. Quand Kablunet eut allumé les deux lampes et assujetti au-dessus de l'ouverture une nouvelle peau en guise de portière, Tcheitchenguak et sa famille « furent chez eux. » J'allai les visiter quelques heures après leur installation. Les lampes (leur seul foyer possible) brillaient gaiement et leur lumière se reflétait sur la blanche voûte de la cabane de neige; la température s'était déjà élevée au point de congélation et, en bonne ménagère, Kablunet avait pris . sa couture. Tcheitchenguak réparait un harpon pour son gendre, et Angeit aux yeux noirs, le fléau de notre cuisinier et de l'office, était très-occupé à introduire dans un estomac trop vaste pour son corps quelques morceaux de gibier qui me faisaient l'effet d'avoir été subrepticement enlevés de quelque coin prohibé de notre garde-manger.
En reconnaissance de nos bontés pour eux, ils me
LA HBR LIBRE DU PÔLE l3t
firent présent d'un assortiment complet de leur attirail de chasse et de ménage : lance, harpon, peloton de lignes, trappe à lapins, lampe, pot, briquet, amadou et mèche. La lance avait un manche de bois provenant sans doute de VAdvance^ le navire perdu du docteur Kane ; elle se termine d'un côté par une solide pointe de fer, et de l'autre par un fragment de défense de morse que revêt une forte armure du même métal. Une dent de narval de deux mètres de long, très-dure et parfaitement droite, forme la hampe du harpon, dont la tête est un morceau d'ivoire de morse long de sept à huit centimètres et percé de deux trous : l'un au centre, où Ton amarre la ligne, l'autre à l'extrémité supérieure oîi vient s'encastrer le manche du harpon ; la base de l'arme est chaussée d'un fer aigu, comme celle de la lance. La ligne n'est autre chose qu'une lanière de cuir de phoque non tanné, de quinze mètres de longueur et découpée circulairement dans la peau. Une bande de même nature, à laquelle pendillent des nœuds et des lacets, sert de panneau à lapins. Quant à la lampe, c'est un plat de stéatite de quinze sur vingt centimètres, et de la forme d'une écaille d'huître (i). La marmite est un ustensile carré, taillé dans la même pierre; et le briquet enfin, un morceau de granit dur sur lequel on bat un fragment de pyrite de fer brut ; pour mèche, on a de la mousse séchée et, pour amadou, le duvet délicat qui entoure les chatons du saule nain.
Tchçitchenguak préparait lés lances pour une chasse aux morses, car lui et son gendre voulaient essayer leur adresse dès le lendemain. Tout l'hiver, ces animaux avaient paru en troupes nombreuses sur
(i) Cette lampe, appelée ikkunnerj sert à la fois à éclairer ou à échauffer la hutte de neige et à faire la cuisine. Elle a été décrite par Hall et par Parry. — J. B.
l32 LA MER LIBRE DU BÔLB
la mer libre à Touverture du port, et, de la grève glac^, on entendait presque coatinuellement leurs cris retentissant au large. Leur chair est la principale nourriture des Esquimaux ; en effet, ceux-ci apprécient fort la viande des rennes, mais comme une sorte d'entremets seulement. Conséquemment, pour base d*un long et solide festin, rien, selon eux, ne vaut Tavouak, comme ils appellent le walrus,en imitation de son cri. Il leur est aussi indispensable que le riz aux Indous^ le bœuf aux Gauchos de Buenos- Ayres, et le mouton aux Tatares de Mongolie.
La chasse réussit à souhait. Hans et le vieillard, chargés de tout leur attirail en bon ordre, s'avancèrent vers la mer, où un grand troupeau de morses nageait près de la glace. En rampant à quatre pattes, ils s'en approchèrent sans être aperçus ; puis, arrivés assez près du bord, ils se couchèrent à plat ventre en imitant le cri d'appel de ces animaux. Bientôt toute la bande fut à portée de leur harpon. Alors, se relevant à la hâte, Hans ensevelit le sien dans une des plus grosses bétes ; puis son compagnon tira sur la ligne et en noua solidement le bout à la hampe de sa lance, qu*il planta dans la glace en la maintenant avec force. L'animal luttait vigoureusement, plongeait dans la mer et se débattait comme un taureau sauvage saisi par le lasso ; Hans profitait de toutes les occasions favorables pour ramener la ligne à lui, jusqu'à ce qu'enfin sa proie îût attirée à six mètres environ. La lance et la carabine firent alors promptement leur œuvre. Quant aux autres morses, ils se sauvaient dans les eaux avec des cris d'alarme, leurs profondes voix de basse retentissant dans les ténèbres. Le bord de la glace se trouvant trop mince pour porter cet énorme gibier, il fallut attendre que le froid l'eût suffisamment épaissie. Les chasseurs amarrèrent donc solidement leur victime pour que la mer ne l'entrai-
LA MER UBRE DU pAlE i33
nât pas au loin. Le jour suivant, la voûte s'étant un peu solidifiée, ils s'occupèrent de détacher avec soin toutes les chairs et dès lors la hutte de neige posséda pour longtemps une ample provision de graisse et de viande. Nos chiens s'en donnèrent aussi à cœur joie, et la tête et la peau furent déposées dans un baril qu'on étiqueta : Société smithsonienne.