LE PRINTEMPS
Dieu soit loué, son soleil de bénédiction a reparu ! — Salut au père de la vie! — Kalutunah, Tattarat et Myouk. — Ce dernier est le type du parasite polaire. — Déménagement du chef Kalutunah et de sa famille, suivis de celle de Myouk. — Leur installation. — Détails sur la mort de Peter. — Visite à la résidence de Kalutunah. — Bons services des Esquimaux et de leurs femmes. — Nous rapportons et enterrons le corps de Sonntag au Port Foulke. — Excursion à la pointe du Soleil Levant. — Kairn, souvenir de l'expédition de Hartstcne.
— Mon innovation dans la construction des huttes de neige.
— 58 degrés centigrades au-dessous de zéro. — Nous partirons de la Pointe du Kairn. — Mort et funérailles de Kablunet. — Départ pour la Terre de Grinnell.
D'après mes calculs, le soleil devait paraître le i8 février.
L'attente nous absorbait entièrement : chacun y pensait, chacun en parlait. Jamais bonheur ne fut aussi ardemment espéré que l'aurore promise Tétait par nous, pauvres êtres au sang décoloré, sortant à peine de la longue nuit, étiolés à la lumière des lampes comme des plantes dans un souterrain. Sans cesse nous comparions aujourd'hui avec hier, avec la semaine passée. Le vieux cuisinier lui-même ne put échapper à l'épidémie régnante ; ils ortit du milieu des
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marmites et des casseroles et, abritant ses yeux de ses mains calleuses, il regarda en clignotant Taube naissante : « Je trouve, dit-il, que cette nuit a été bien longue et j'aime à revoir encore une fois ce soleil de bénédiction! » Le maître-d'hôtel avait la fièvre; il ne donnait pas au soleil le temps d'arriver : il le guettait éternellement et courait sur le pont et sur la glace un livre à la main essayant de lire à la clarté de Taurore : son impatience ne connaissait plus de bornes.
« Le capitaine ne pense donc pas que le soleil paraisse avant le i8? Mais ne pourrait-il pas venir le 17? Le capitaine est-il bien sûr que nous ne le verrons pas le 1 6 ?
— Je crains fort, maître-d*hôtel, que TAlmanach nautique n'ait raison.
— Mais Talmanacl;! se trompe peut-être ! » Évidemment le brave homme se défiait de mes calculs.
Cependant, au jour fixé, le soleil reparut. Dieu soit loué !
Le 18^ l'attente de tous était surexcitée au plus haut point et après déjeuner chacun courut à quelque poste choisi d'avance. Quelques-uns prirent la bonne direction , d'autres furent désappointés . Knorr et trois officiers grimpèrent les collines au-dessus d'Étah. Charley surmena ses vieilles jambes rhumatisées et se rendit au nord du petit havre, oubliant les montagnes interposées. Heywood et Harris gravirent les hauteurs qui dominent le port , et le dernier agita la bannière de la société des Odd Fellows à la face même du soleil. Le cuisinier était marri de ne pouvoir pas aussi donner son coup d'œil à a ce soleil de bénédiction ; » mais il n'aurait pu satisfaire ce souhait sans sortir du navire, et il ne s'y décida pas davantage que la montagne à venir vers Mahomet. Il lui ikudra attendre une douzaine de jours avant
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que le soleil dépasse la crête des collines et brille sur le port.
Je partageais l'excitation générale. Accompagné de Dodge et de Jensen, je me dirigeai de bonne heure vers un point du nord de la baie d'où nous pouvions dominer Thorizon méridional. La mer s'avançait sur une largeur de près de deux kilomètres entre nous et l'endroit vers lequel nous marchions, et ce n'était pas chose facile que de trouver notre chemin sur les pentes glacées de la betge. Nous réussîmes enfin à atteindre avec une demi-heure d'avance notre poste d'observation, que nous avons nommé «c Pointe du soleil levant. »
A l'heure de midi , le soleil allait sortir de derrière la pointe du cap Alexandre, et dépasser la ligne des eaux de la moitié de son disque : nous l'attendions avec une vive impatience. Un rayon de lumière traversa soudain les nuées de molles vapeurs à notre droite et vis-à-vis du cap, leur donnant l'apparence d'une mer de pourpre et brillant sur les sommets argentés des hauts monts de glace qui perçaient leur manteau de brunie comme pour se saisir de la chaleur nouvelle. Le rayon se rapprochait de plus en plus, les masses purpurines s'élargissaient, les pointes élevées ^'illuminaient ; l'une après l'autre, elles étincelaient à la lumière du jour, et, tandis que s'opérait cette transformation merveilleuse ^ nous comprenions que la nuit, qui nous enveloppait encore avec les ombres du promontoire, allait enfin s'éloigner et disparaître. Bientôt les falaises rouge foncé de la côte s'éclairèrent d'une plus chaude couleur, les collines et les montagnes se dressèrent nettement dans leurs robes resplendissantes ; les fiots menaçants oubliaient leur furie et souriaient au soleil, la ligne d'ombre se profilait : « La voilà sur la pointe ! » criait Jensen, c( la voici sur la banquette de glace I » répondait Dodge. A
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nos pieds, s'étendait une nappe de scintillantes pierreries, et tout d'un coup le soleil jaillit au-dessus de rhorizon. Par une impulsion simultanée, nous découvrîmes nos têtes et saluâmes avec de bruyantes démonstrations de joie ce voyageur depuis si longtemps perdu dans les cieux.
Nous nous retrouvions dans l'atmosphère accoutumée des anciens jours. Le compagnon de nos joies passées rallumait dans nos cœurs une flamme nouvelle. Après une absence de cent-vingt-six jours, il allait rappeler à la vie un monde endormi. Je le contemplais avec émotion et je ne m'étonnais plus que les hommes eussent plié le genou pour l'adorer et l'eussent invoqué comme l'œil de Dieu ! Dans ces solitudes reculées, il est encore le père de la lumière, le père de l'existence ; les germes l'attendent ici comme dans l'Orient lointain : là-bas,ils ne se reposent que pendant les courtes heures d'une nuit d'été ; ici, ils dorment des mois entiers sous leur linceul de neige. Mais voilà que le soleil va déchirer ce linceul; il fera jaillir les fontaines qui précipiteront leurs eaux vers la mer; la terre glacée recouvrera sous ses baisers la chaleur et la vie ; les plantes vont pousser boutons et fleurs, et ces fleurs tourneront leurs têtes souriantes vers ses rayons, caressant durant tout le long été les flancs des vieilles collines. Les glaciers mêmes s'amolliront devant lui; les glaces ne presseront plus les eaux de leur main de fer et les flots reprendront leurs jeux sauvages. Le renne bondira joyeusement sur les montagnes pour saluer un retour qui lui rend ses verts pâturages. Les oiseaux fatigués savent qu'il leur prépare un asile sur les rochers ; ils vont retrouver leurs nids de mousse ; les passereaux s'avancent sous ses rayons vivifiants et vont chanter leur chanson d'amour dans le jour sans limites.
Cependant j'étais fort désappointé que les naturels n'eussent point paru à Étah. Février allait finir et je
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perdais tout espoir lorsqu'on m'annonça l'arrivée de trois Esquimaux : — trois anciennes connaissances, Kalutunah, Tattarat et Myouk.
En 1854, Kalutunah, le meilleur chasseur de sa tribu I remplissait aussi la charge d'angekok ou de prêtre. Il se hâta de m'apprendrequ'on l'avait promu à la dignité de nalegak, ou de chef, dignité qui , du reste, ne lui conférait pas la moindre puissance : chaque Esquimau ne recevant de loi que de lui-même et ne se soumettant à aucune autorité. La qualité supérieure de tout son attirail de chasse et de pêche, ses fortes lignes, ses lances et ses harpons, son traî* neau solide et ses chiens robustes, aux poils luisants, rendaient témoignage de la sagacité de sa tribu.
Tattarat était un personnage tout à fait différent. Son nom signifie la mouette kittiwake ; on n'eût pas pu lui en choisir un mieux approprié, tant l'homme rappelait l'oiseau bruyant, babillard, gracieux il est vrai, mais imprévoyant au possible. Comme d^autres mouettes du grand monde, ce bohème esquimau était toujours oc percé aux coudes,» en dépit desfloueries et des autres arts du même genre qu'il exerçait.
Myouk valait encore moins que lui; soldat irrégulier de l'armée de Satan, il était aussi retors qu'Asmodée lui-même.
Ils nous arrivèrent en deux traîneaux conduits par Kalutunah et Tattarat; la moitié seulement de l'attelage de ce dernier lui appartenait en propre; un des chiens était à Myouk, un autre à quelque obligeant voisin. N'est-il pas curieux d'observer que les mêmes caractères se retrouvent chez les peuples les plus divers et se reconnaissent à des traits identiques. L'attelage de Kalutunah paraissait à peine fatigué, les harnais étaient en bon ordre, le traîneau bien conditionné; au contraire, celui de Tattarat tombait en pièces, et ses misérables roquets, efflanqués, affamés.
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s'enchevêtraient dans les guides rompues et pleines de nœuds. Nos voyageurs étaient venus d'Iteplik en une seule étape, et n'avaient fait qu'une courte halte à Sorfalik pour laisser souffler leurs bêtes. Ils déclarèrent n'avoir rien miç sous leurs dents depuis leur départ, et, si l'bn en jugeait par leur appétit, cette assertion n'était pas mensongère : en effet, ils engloutirent la plus grande partie d'un quartier de venaison dont ils facilitèrent l'ingurgitation à l'aide de gorgées d'huile de morse, puis ils finirent par se rouler, pour dormir, dans les peaux de renne de la hutte de Tcheitchenguak.
Le lendemain, je fis appeler Kalutunah dans ma cabine pour le traiter avec le respect dû à son rang élevé; mais je me permis de prendre certaines précautions à l'égard de mon hôte : je le fis asseoir sur un baril soigneusement isolé du reste de l'ameublement, attendu que, sous les amples fourrures du chef renommé, erraient d'immenses troupeaux de ces vils insectes pour lesquels nul savant lexicographe n'a encore inventé un nom présentable. Son costume différait peu de celui de Tcheitchenguak. Mon illustre visiteur, installé sur sa barrique, le corps enfoncé dans un vaste surtout au capuchon rabattu sur la tête, les pieds et les jambes perdus dans des peaux d'ours au long poil, eût été pour un peintre un bon sujet d'étude. Le pinceau d'un maître aurait seul pu rendre la joie qui éclatait sur sa figure; car un enfant, devant lequel on amoncellerait tous les joujoux de Nuremberg, ne manifesterait pas plus de ravissement.
Ses traits, taillés sur le même type que ceux de Tcheitchenguak, étaient bien autrement accentués. Il n'avait pas la peau si noire, mais sa figure était plus ronde, le nez plus épaté et plus arqué, la bouche plus élargie; lorsque le nalegak riait, ses petits yeux se contractaient et devenaient des fentes presque imper-
ceptibles. Sur sa longue lèvre supérieure /croissait une broussailie de soies dures et noires, raides comme les moustaches d*un chat; quelques poils de même nature rayonnaient sur son menton. Il devait avoir la quarantaine, et, comme les serviettes, le savon et les ablutions extérieures sont encore choses inconnues aux habitants du Groenland septentrional, ces huit lustres avaient accumulé sur sa peau une couche épaisse de crasse; mais, en certains endroits, elle dis paraissait par l'action du frottement, ce qui donnait à sa figure et à ses mains une apparence mouchetée.
Kalutunah n^était donc point beau, mais on ne pouvait pas dire qu'il fût réellement laid. En dépit de ses traits grossiers et de sa malpropreté, sa simplicité joviale et sa naïve bonhomie m*avaient gagné le cœur. Il me parla beaucoup et sans se reposer. Tout d'abord il voulut me mettre au courant de ses affaires : sa femme vivait encore et avait ajouté deux filles à ses autres charges; mais sa figure brilla de joie lorsque je m'informai de son premier-né, que j'avais vu en 1854, beau garçon de cinq ou six étés, et il me parla avec un orgueil tout paternel de la grandeur future promise à cet héritier présomptif : déjà il savait prendre des oiseaux et s'exerçait à conduire l'attelage.
Depuis cinq ans, la mort avait fait dans sa tribu de terribles ravages, et Kalutunah se plaignait avec amertume des misères de l'hiver dernier. La peste qui enleva mes chiens avait aussi attaqué ceux de ses compatriotes, et je crois bien qu'elle avait étendu ses ravages sur tout le Groenland. Pourtant, malgré cette pénurie générale, Kalutunah se faisait fort de me procurer quelques bétes de trait, et, comme preuve de sa sincérité, il m'offrit deux de ses quatre chiens. J'en achetai un autre de Tattarat, et I^youk me troqua le sien contre un beau couteau.
Les chasseurs étaient enchantés de leur marché;
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ils s'en allaient riches en fer, en couteaux, en aiguilles, trésors qui leur paraissaient bien plus précieux que les masses d'or et d'argent abandonnées par Tlnca Atahualpa aux rapaces Espagnols.
Nos hôtes sauvages, après quelques jours passés avec nous, s'en retournèrent chez eux en nous pro-r mettant de nous ramener bientôt des hommes et des chiens. Je les accompagnai pendant plusieurs kilo- - Aètres et nous nous séparâmes sur la glace. Quand «4^ furent uit peu éloignés, Myouk sauta du traîneau pour ramasser quelque objet tombé. Aussitôt, et sans doute fort heureux de débarrasser d'autant son misérable véhicule, Tattarat fouetta son attelage et je vis longtemps encore le pauvre Myouk courir de toutes ses forces pour essayer de l'atteindre. Malgré ses efforts, il perdait du terrain, et on le laissa très-probablement marcher jusqu'à Iteplik.
Ce Myouk était un drôle de corps et n'avait guère changé depuis que je l'avais connu autrefois; sorte de Ténardier (i) arctique, il attendait sans cesse la fortune qui n'arrivait point et la bonne chance qui ne se présentait jamais. Il m'avait raconté ses infortunes : son traîneau était tout en pièces, et il ne pouvait le raccommoder ; la maladie avait emporté tous ses chiens, à l'exception de celui qu'il venait de me céder ; un jour qu'il harponnait un morse, la ligne s'était cassée et le morse avait emporté le harpon ; sa lance était perdue, et toutes ses affaires dans le plus complet désarroi ; sa famille vivait dans la plus profonde détresse et, comme il ne pouvait rien lui donner, elle s'était réfugiée dans la hutte de Tattarat.,.. Mais, ajoutait-il avec une grimace qui montrait son dédain pour son confrère, Tattarat n'était qu'un triste chasseur. Il se proposait donc, aussitôt retourné dans
(i) Personnage du roman Les Misérables,
sa tribu, de se rabattre sur Kalutunah. La tente de ce dernier était bien un peu remplie, vu que trois familles y avaient déjà pris leurs quartiers, mais il y aurait encore place pour une quatrième.... Dans tous les cas, Fessai n'en coûtait rien. Et maintenant, le nalegaksoak, le grand chef, si puissant et si riche, c'était de moi qu'il parlait, ne serait-il pas assez bon pour lui faire de beaux cadeaux avec lesquels Myouk exciterait Tenvie de tout le monde ? — La nature humaine est donc la même, sous le pôle, comme dans nos zones tempérées ? Satisfait de cette découverte , je comblai le coquin de présents. Mais sa femme, il ne m'en parlait pas ? — a Oh 1 c'est une terrible fainéantel Elle m'a envoyé ici, loin de chez nous, pour demander des aiguilles dont elle ne se servira pas, un couteau dont elle n'aura que faire, et quand je retournerai là-bas sans mon chien, c'est moi qui en verrai de belles! » Là-dessus, il tira une langue aussi longue qu'il put pour me faire mieux juger des dimensions de cet engin de guerre chez la dame de ses pensées . — « Mais^ continua le bon Esquimau, elle a des habits déchirés, percés de tant de trous qu'elle ne peut sortir de la cabane sans se geler, et, si elle crie trop fort, je ne lui donnerai pas une seule de ces aiguilles, ni ne lui prendrai un seul renard pour raccommoder ses habits I » Cependant, il était assez facile de voir que les aiguilles ne seraient pas longtemps refusées et que Myouk chasserait aux renards aussitôt que sa moitié l'ordonnerait. Conséquemment , prenant en pitié ces misères conjugales, j'ajoutai quelques présents pour l'aimable créature aux vêtements troués, et quand il m'eut appris qu'elle lui avait fait présent d'un héritier des infortunes de la dynastie des Myouk, je donnai encore quelque chose pour le marmot. Déjà, me dit-il, le bambin était sevré de sa nourriture maternelle et manifestait un grand appétit pour l'huile de morse. Il l'avait
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appelé Dak-ta-gui : c'est ainsi qu'il s'efforçait de prononcer le nom du docteur Kane (i).
Suivant sa promesse, Kalutunah revint peu de jours après et nous amena sa femme avec ses quatre enfants, toute sa famille. C'était un déménagement complet.
Je ne sais comment le chef avait pu se procurer six nouveaux chiens; mais il nous arriva en brillant équipage, apportant sur son traîneau sa très-modeste fortune. Les richesses mobilières de ces nomades des terres arctiques ne sont pas encombrantes. Il est heureux que leurs désirs ne dépassent pas leurs moyens, et je ne crois pas que nul peuple au monde soit plus pauvre qu'eux. La charge entière du traîneau consistait en deux fragments de peaux d'ours , literie de la famille, en une demi-douzaine de peaux de phoque pour la tente, deux lances et deux harpons, quelques bonnes lignes à harponner, une couple de pots et de lampes, divers outils et matériaux pour réparer leur véhicule, un petit sac de peau de phoque contenant la garde-robe ou plutôt les pièces pour la raccommoder, car ils portaient tous leurs habits sur le dos. Il y avait en outre un rouleau des herbes sèches qu'ils mettent dans leurs bottes en guise de semelles de liège, de la mousse desséchée pour les mèches de lampe et, en fait de provisions, quelques morceaux de viande avec un peu d'huile de morse ; le tout recouvert d'une peau de phoque. Une ligne lacée d'un côté à l'autre du traîneau serrait fortement l'ensemble. Toute la famille était assise sur la bâche pendant que Kalutunah courait près de l'attelage et le faisait marcher plutôt par de douces paroles que par la brutalité habituelle aux indigènes. Son épouse, la plus
(i) Singulier exemple de ce que deviennent les n^oms propres dans les langues étrangères. Voir notre introduction aux Voyages de Burton, — J. B,
belle . matrone que j'aie vue parmi les Esquimaux, était installée sur le devant ; un nouveau-né dormait, blotti dans l'ample capuchon du surtout maternel, comme dans une poche de sarigue ; venait ensuite le fils aîné, dont j'ai déjà parlé, l'orgueil de son père; puis une fillette de sept ans ; enfin sa sœur, d'environ trois ans, enveloppée d'une immense quantité de fourrures, était amarrée aux montants du traîneau.
Aussitôt que ces Esquimaux approchèrent du navire, je m'avançai à leur rencontre. Les moutards, d'abord un peu effrayés, se déridèrent promptement, les moyens par lesquels on gagne les coeurs des enfants chez les civilisés, ayant le même succès près des petits sauvages. La femme se souvenait de moi et m'appelait Doc-tie. Kalutunah, grimaçant de bonheur, me montrait son attelage. « En voilà de beaux chiens ! b s'écriait-il. J'opinai du bonnet, mais, quand il ajouta : a Je viens pour les donner tous au nalegaksoak ?» je fus encore plus de son avis.
Peu d'heures après, nous vîmes poindre Myouk et sa femme aux habits percés. Ils arrivaient à pied d'Iteplik, la mère ayant porté l'enfant sur son dos pendant deux cent soixante kilomètres. Myouk était évidemment un peu embarrassé pour trouver à cette visite quelque prétexte plausible; mais il se fit un front d'airain et, comme Kalutunah, sut me donner une raison : « Je viens montrer au nalegaksoak ma femme et Dak-ta-gui, » dit-il en désignant la grosse et sale créature dont il avait le bonheur d'être l'époux, ainsi ^uele petit malheureux qui leur devait la vie. Mais, quand il s'aperçut que je n'aurais pas payé grand'chose pour cette exhibition, il ajouta timidement : « C'est elle qui m'a fait venir. » Puis il s'éloigna sans doute pour voir ce qu'il pourrait nous filouter.
Mes arrangements avec Kalutunah furent bientôt
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conclus. Il devait aller vivre dans la hutte d*Etah et chasser le mieux qu'il lui serait possible sans les chiens, que je gardais tous. Mes magasins étaient à sa disposition, et je m'engageais à lui fournir ce qui lui serait nécessaire.
Le lendemain, la hutte fut nettoyée et préparée ; cette famille intéressante s'y installa de son mieux. Aussi ardent à se mettre sous la protection d'un homme en faveur que si sa peau eût été blanche et que, vivant plus près de Téquateur, il eût connu la signification de ces termes : « Employé du Gouvernement, » Myouk suivit le grand Kalutunah dans sa nouvelle demeure, et s'empara d'un coin de la hutte sans plus d'hésitation que s'il avait été un garçon de mérite et non le plus fieSe coquin, le plus misérable mendiant qui ait jamais exploité le travail des autres.
Nous apprîmes par le nalégak le triste dénoûment du sort mystérieux de notre pauvre Peter. Aux premières lueurs de l'aube printanière, Nésark, un des chasseurs d'Iteplik , s'était rendu à Péteravik pour essayer de prendre des phoques. Arrivé à la hutte (les cabanes des Esquimaux sont propriété publique), il trouva le cadavre très-émacié d'un naturel habillé comme les hommes blancs. La description que nous en doçnait Kalutunah ne nous laissait aucun doute : c'était bien le corps de Peter ; Nésark l'avait enseveli selon le mode indigène. Voilà comment, au bout de trois mois, je connus la fin de cette étrange histoire ; mais je n'ai jamais eu la clef de la conduite de ce malheureux garçon.
Maintenant je possédais dix-sept chiens, et j'aurais volontiers fait une excursion d'essai vers le nord ; mais la mer n'était pas encore prise autour de la Pointe du Soleil levant et, vu les aspérités du sol, il eût été impossible de voyager sur la terre ferme avec un traîneau même à peine chargé.
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Je désirais ardemment recouvrer le corps de M. Sonntag avant de commencer mes voyages, et, voulant causer de ce projet avec Kalutunah, j'allai le trouver chez lui, quelques jours après son installation. Onze de mes nouveaux chiens furent attelés au traîneau et Jensen se sentait encore « lui-même. »
Je trouvai le nalegak très-confortablement installé et paraissant heureux : comme don de bienvenue, je lui portais un quartier de renne frais et deux gallons d'huile. Du plus •loin qu'il nous aperçut, il sortit à notre rencontre, et un peu de neige s'étant amoncelée à l'ouverture du tunnel, il l'écarta avec soin avant de nous inviter à entrer. Pour en venir à bout, nous fûmes obligés de nous traîner à quatre pattes dans ce corridor de trois mètres soixànte-ci'nq de longueur, puis nous émergeâmes dans un réduit faiblement éclairé, où la famille du chef et celle de Myouk nichaient dans les peaux de renne que je leur avais données. La femmiede Kalutunah s'occupait activement à me confectionner une paire de bottes. Je lui portais d'autre ouvrage et quelques petits cadeaux : un collier de perles et un miroir amusèrent surtout la marniaille. Quant à ^me Myouk, elle ne faisait œuvre de ses doigts et ne surveillait pas même son enfant, qui, épouvanté à notre aspect, roula sous nos pieds d'abord, puis dans la neige répandiie sur le sol du tunnel. Lapativre petite créature était presque nue et, à. ce froid contact, elle se mit à brailler terriblement. Son'aimabie mère, la saisissant alors par une jambe, la traîna dans le coin oîi elle avait élu domicile, et lui ferma la bouche avec un morceau de graissé pour arrêter ses cris.
Le couple Myouk fatiguait évideniment les industrieux propriétaires de la hutte; mais, avec une généreuse hospitalité que je n'ai vue dans le roman ou l'histoire que chez Cédrik le Saxon, cette laborieuse famille se laissait gruger par d'ignobles fainéants,
qui ne soupçonnaient pas qu'on pût légitimement les jeter à la porte.
Je m'assis quelques moments pour causer avec Kalutunah et sa diligente ménagère. Il y ^vait trop de monde dans la hutte pour qu'on y fût bien à l'aise et, quand je voulais remuer, il me fallait baisser la tête pour ne pas me cogner contre les travées de pierre. L'odeur de la cabane était de nature à me donner le plus vif désir d'aller respirer l'air frais du dehors, mais je parvins à rester assez pour conclure certains arrangements avec mon allié et sa vaillante épouse, et je pris congé du nalegak après un long échange de protestations mutuelles d'amitié et de bon vouloir. Je lui dis en nous séparant : a Tu es un chef, et je suis un chef; toi et moi, nous dirons à notre peuple d'être bon l'un envers l'autre ; » mais il me répliqua : a Na, na : je suis chef, mais toi, tu es le grand chef; les Esquimaux feront ce que tu veux. Les Esquimaux t'aiment, ils sont tes amis : tu leur fais beaucoup de présents. » J'aurais pu lui dire que cette toute-puissante méthode d'inspirer l'amitié n'est pas seulement praticable dans son pays.
Cette visite fut pour moi un agréable épisode.
Longtemps inhabitée, la hutte était humide, froide et sombre. Je mis Kalutunah à même de se permettre une lampe de plus , et , quelques minutes après notre arrivée, une flamme claire brillait dans un coin. J'ai déjà dit que la lampe esquimaude n'est autre chose qu'un plat creux, taillé dans de la stéatite. La mousse séchée, qui lui sert de mèche, est arrangée autour du bord, et produit le seul foyer que connaissent les indigènes. Au-dessus , sont suspendus des pots de même matière, dans lesquels M"® Kalutunah faisait fondre quelques morceaux de neige pour l'eau de son potage de venaison, qu'elle nous invita à goûter; mais ie connaissais trop bien la cuisine esquimaude pour
éprouver le besoin d'en renouveler l'épreuve (1); je m'excusai donc sur mes affaires et laissai ces braves gens à leur bonheur. J'ignore combien dura la fête, mais, quand Kalutunah vint me voir le jour suivant, il me confia que la hutte n'avait plus de provisions, et cette insinuation ne fut pas, perdue.
Nous avions maintenant dix-sept Esquimaux : six hommes, quatre femmes et sept enfants, tous de caractères différents, d'utilités fort diverses. J'étais amplement dédommagé des ennuis que me causaient certains d'entre eux par tout l'ouvrage que nous faisaient Kablunet et la femme de Kalutunah : en effet, malgré tous nos efforts et notre patience, aucun de nous n'aurait pu confectionner une botte esquimaude, chaussure indispensable dans les régions arctiques. H ans, bien qu'il nous inspirât fort peu de confiance, était le plus habile chasseur après Jensen et nous rendait encore plus de services que les autres indigènes. Kalutunah nous visitait tous les jours, et entrait dans ma cabine en ami privilégié. Mon excursion à Étah l'avait rendu tout à fait joyeux. Comme le guerrier s'anime au son de la trompette annonçant la bataille, Kalutunah trouva une nouvelle vie quand je lui offris de conduire mes attelages. Dès le lendemain , il s'occupa seul de nos bêtes, et lorsque, peu de jours après, je lui témoignai assez de contiance pour l'envoyer au cap Alexandre, afin de voir si la glace était consolidée, la coupe de son bonheur fut remplie jusqu'aux bords.
Son rapport étant favorable, M. Dodge fut chargé de nous ramener le corps de Sonntag ; il prit les deux attelages que conduisaient Hans et Kalutunah.
M. Dodge s'acquitta de sa mission avec énergie et habileté. Nos envoyés ne mirent que cinq heures à
(i) M. Hall pense très-diflFéremment et trouve exquis la peau et la chair de la baleine, le sang de phoque, etc. On ne peut pas discuter les goûts. {Voir Revue britannique^ août i865). — J. B.
atteindre Sorfalik et trouvèrent facilement le lieu qu'ils cherchaient, Hans se rappelant un haut rocher ou plutôt une falaise au pied de laquelle reposait la hutte funéraire. Cependant on ne la distinguait plus, car elle était profondément enfouie sous les monceaux de neige accumulés par le vent. Il leur fallut creuser péniblement et longtemps dans la masse durcie. La nuit était tombée et ils se sentaient très -fatigués; ils se firent à la hâte un abri de neige, donnèrent à manger aux chiens, et, quoique le thermomètre marquât 42 degrés C. au-dessous de zéro, ils dormirent dans leurs fourrures sans inconvénient grave. C'était la première fois que M. Dodge campait ainsi sur la neige: aussi fut-il justement fier du succès de cette expérience.
Aussitôt que le jour parut, les traîneaux reprirent leur chemin de la veille; mais, à la grande surprise des voyageurs, les vents et la marée avaient pendant la nuit emporté une partie des glaces entassées autour du promontoire, de sorte qu'ils eurent un moment la trèsdésagréable perspective de traverser le glacier, chose facile à accomplir avec un traîneau vide, mais excessivement embarrassante dans la circonstance actuelle. Heureusement, au prix de quelque danger, ils réussirent à franchir un endroit perfide oti la banquette de glace qu'ils étaient forcés de suivre, se trouvait fort inclinée : un des traîneaux faillit être précipité dans la mer, et Kalutunah n'échappa au péril que par un mouvement habile et qui n'était exécutable que pour un conducteur émérite, habitué à de semblables aventures.
Le corps de notre camarade fut déposé dans l'observatoire où peu de semaines auparavant sa haute intelligence avait poursuivi les études qui faisaient la joie de sa vie; le pavillon fut hissé à mi-mât sur la hampe dont était surmontée cette construction.
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Les préparatifs des funérailles furent faits avec toute la solennité requise. Un cercueil convenable, préparé par les soins de Mac Cormick, reçut la dépouille de notre ami ; on le couvrit du drapeau national et, le surlendemain de l'arrivée de Dodge, quatre de ses compagnons en deuil, suivis de tout Téquipage en procession solennelle, le portèrent à la fosse creusée à grand'peine dans la terrasse glacée. On le descendit dans sa froide couche, je lus le service funèbre sur la fosse béante, puis on la referma. Je fis plus tard construire au-dessus un rectangle de pierres, à la tête duquel je plaçai une stèle ou dalle polie portant cette inscription :
AUGUSTE SONNTAG