AGE DE 28 ANS
C'est là, dans la lugubre solitude du désert polaire, que ce jeune hommcTardent, qui deux fois partagea nos travaux et nos dangers , dort le long sommeil qui ne sera plus interrompu dans ce monde troublé ! Jamais mains amies ne viendront couvrir de fleurs sa tombe lointaine; jamais ne la contempleront des yeux affaiblis par le chagrin; mais les douces étoiles qu'il a tant aimées veilleront éternellement sur lui, les vents berceront son repos, et Id grande nature étendra sur sa couche un pli de son manteau de neige.
Le 16 mars, autour de la pointe du Soleil Levant^ la surface de la mer se solidifia entièrement pour la première fois. De tout l'hiver, si ce n'est pendant un court intervalle, la température n'avait été plus froide, et le vent ayant tout à fait cessé depuis deux jours, une couche de glace s^étendait au large de la baie. Cet
événement si longtemps désiré fut accueilli avec satisfaction et je me décidai à partir tout de suite.
Nous ne perdîmes pas de temps en préliminaires, car nos préparatifs étaient achevés depuis plusieurs semaines. Jensen conduisait un traîneau attelé de neuf chiens, et Kalutunah, un autre tiré par six seulement. Je n*avais plus que quinze bêtes propres au service, en ayant perdu une de maladie et une autre s'étant estropiée dans un combat.
En arrivant à la Pointe, nous trouvâmes la glace raboteuse et peu solide ; la marée de la nuit avait ouvert une large crevasse droit devant le cap; depuis quelques heures elle se recouvrait d'une couche mince où les chiens hésitèrent un instant à mettre les pieds, mais, encouragés par le fouet de Jensen, ils s'élancèrent en avant, lorsque la glace se rompit sous leur poids. Poussés par l'instinct de la conservation, ils s'éparpillèrent à droite et à gauche; mais, malgré leurs efforts, ils enfoncèrent pêle-mêle dans la mer avec le traîneau. J'étais assis sur Tarrière et j*eus le temps de me rouler en dehors. Jensen ne fut pas si heureux, car traîneau, chiens et conducteur pataugèrent ensemble dans un fouillis confus parmi les glaces brisées. Kalutunah accourut à la rescousse et nous parvînmes à les retirer tous de ce bain froid. Cependant Jensen était tout trempé et avait les bottes pleines d'eau. Comme nous n'étions qu'à huit kilomètres du navire, je pensai qu'il valait mieux y retourner avec toute la célérité possible que de construire une hutte de neige pour abriter mon malheureux conducteur contre la bise glaciale qui commençait à souffler. Nos peaux de buffle, étant plus qu'humides, ne pourraient sécher avant la fin du voyage; de plus, par un froid pareil, il n'eût pas été prudent de laisser immobiles nos chiens dégouttants d'eau. Donc le fouet ne fut pas épargné et nous revînmes à bord sans accident fâcheux pour Jensen ni
l52 LA MER LIBRE DU PÔLE
pour Tattelage. Au bout d'une heure tout était réparé, et cette fois plus circonspects, nous doublâmes heureusement le promotoire.
La glace était assez unie le long de la côte et nos traîneaux peu chargés allaient d'un bon pas. La neige, fortement pressée par les vents, s'était amoncelée entre les blocs de glace brisée ; elle en remplissait les interstices, et la surface, quoique un peu onduleuse et inégale, était aussi ferme qu^une route de notre pays. La nuit s'avançait, car nous n'avions pas encore la longue journée d'été, lorsque nous fîmes halte sous le cap Hatherton pour organiser notre premier campement : un vrai bivac arctique. Attacher les chiens et creuser une tranchée dans un banc de neige sont choses faciles et qui ne prennent guère de temps. Jensen s'occupa du logis pendant que Kalutunah faisait souper l'attelage, et quand tout fut prêt, nous nous glissâmes dans notre bouge pour essayer d'y dormir; mais le souvenir de nos cadres confortables était encore trop récent, et Kalutunah seul ronfla toute la nuit d'une façon formi» dable. A l'extérieur, le thermomètre marquait 42° C. au-dessous de zéro.
Je ne fus pas fâché de me remettre en route le lendemain, pour me réchauffer par la marche. La glace étant tout aussi favorable au delà du cap Hatherton, nous ne mîmes pas trop de temps à atteindre le promontoire au nord de l'anse de la Brume (Fog Inlét). En approchant de la pointe, j'aperçus un cairn perché sur un rocher élevé, et ne me rappelant pas que cet amoncellement fût l'œuvre de quelque bande appartenant à l'expédition Kane, j'arrêtai le traîneau et me rendis sur la terre ferme pour l'étudier de plus près. Je trouvai à sa base une fiole de verre contenant la note suivante :
« Le steamer des États-Unis /'i4rc/ic s'est arrêté ici, et nous avons examiné soigneusement les lieux
LA MER LTBHE DU PÔIE l53
pour chercher les traces du docteur Kane et de ses compagnons sans trouver autre chose qu'une boutQÎlle, un morceau de papier à cartouche sur lequel était écrit «O. K., août i853,» quelques allumettes et une balle de carabine. Nous repartons pour continuer nos recherches au cap Hatherton.
« H. J. Hartstène.
« Lieutenant comd^ r expédition arctique, i
Huit heures après midi^ i6 août i855.
P. S. « Si le navire Release trouve ceci, qu'il comprenne bien que nous continuons nos recherches et que nous nous dirigeons vers le cap Hatherton.
Cette localité portera désormais le nom de Pointe du Cairn.
Grimpant sur une hauteur, je pus voir la mer sur un rayon de plusieurs kilomètres : le coup d'œil n'était pas encourageant. Partout, excepté le long de la côte vers le cap Hatherton, la glace, très-raboteuse, pressée contre le rivage en masses énormes et amoncelée en sillons relevés, n^offrait aux traîneaux qu*un parcours des plus pénibles.
L'aspect des glaces me décida tout de suite. Si je devais traverser le détroit, cette Pointe serait mon lieu de départ, et si, au contraire, il me fallait suivre la côte du Groenland, je pouvais y établir un dépôt de vivres. Je pris donc sur les traîneaux toutes les provisions au delà de celles qui nous étaient nécessaires pour si'îx jours encore et, ayant trouvé dans un rocher une ouverture commode, je les y déposai et les recouvris de grosses pierres pour les défendre des ours. Il nous fallait maintenant suivre la côte pour nous assurer encore mieux de Tétat des glaces dans le détroit; mais
l54 LA MER LIBRE DU POLE
la journée était presque finie. On s'occupa des chiens, nous nous creusâmes un repaire dans le banc de neige et nous passâmes la nuit à la façon des voyageurs polaires, mode qui, je dois le dire, n'est pas des plus confortables. Nous pûmes cependant dormir sans être gelés; c'est tout ce que nous pouvions espérer.
Nos traîneaux étaient beaucoup plus légers le lendemain, mais là roufe fut autrement pénible que les jours précédents : il n'était plus question de nous faire voiturer, attendu que les chiens avaient assez de mal déjà à traverser les hummocks sans autre charge que les peaux de bison pour la nuit et nos minces provisions. Neuf heures se passèrent à franchir une trentaine de kilomètres, et nous fûmes bien aises de profiter d'un banc de neige quelconque pour nous y pratiquer un abri.
Naturellement enclin aux innovations, je m'étais occupé, pendant que nous roulions par les glaces et les neiges, d'imaginer une hutte plus confortable que la caverne primitive du nomade Kalutunah.
Le banc de neige que je choisis avait une paroi carrée d'environ un mètre cinquante de haut. Ayant grimpé sur le sommet, nous creusâmes un trou de un mètre quatre-vingts de long, sur un mètre trente-six de large et un mètre vingt de profondeur, en laissant, entre notre excavation et la paroi extérieure du monticule, un mur de soixante centimètres de diamètre. Sur l'ouverture, je plaçai un des traîneaux recouvert du tablier de toile dont on se servait pour renfermer les bagages, et l'on entassa quatre-vingt-dix centimètres de neige au-dessus. Par une fissure pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, nous insérâmes notre literie de peaux de bison, plus celles de nos provisions qui n'étaient pas placées dans les boîtes de fer et enfin tous les articles oîi nos chiens auraient pu mettre la dent; car ils dévorent même leur harnais de cuir. On
LA MER LIBRE DU PÔLE c55
y poussa ensuite les quartiers de neige durcie, puis nous nous fourrâmes nous-mêmes dans notre repaire, en forçant des blocs de neige dans l'ouverture : nous étions logés pour la nuit.
N'ayant à faire qu'un voyage de courte durée, je m'étais permis de prendre une assez bonne provision d'alcool, comme le meilleur combustible qu'on puisse employer dans l'atmosphère confinée d'une hutte de neige. Une flamme bleue et livide se refléta bientôt sur nos visages,' notre bouilloire de fer battu fut remplie de neige et commlença à chanter sa chanson joyeuse, mais l'eau fut bien longue à bouillir ; avec une petite lampe et par un froid pareil ce n'est pas chose facile; quelques tasses de thé brûlant nous restaurèrent enfin, puis, les feuilles ayant été jetées dans un coin, on remit de la neige dans la bouilloire où du bœuf et des pommes de terre conservées nous firent un plat excellent. Quand nous l'eûmes dépêché^ chacun alluma sa pipe e^ se roula dans sa peau de bison pour passer de son mieux le reste de la nuit.
Mon invention ne parut pas d'abord aussi satisfaisante que je l'avais espéré. La hutte, il est vrai, était plus commode et nous pouvions nous y mouvoir sans faire tomber la neige sur nos têtes ; mais nous avions beaucoup plus froid que dans les cavernes construites par Kalutunah, où la chaleur émanée de nos corps et la lampe qui cuisait le souper élevaient la température à zéro environ. Ôr, notre bouge sous le traîneau ne put être chauffé au delà de 3o degrés au-dessous de zéro; et aucun effort ne réussit à faire monter le thermomètre plus haut.
En dépit de tout, je m'en tenais à ma théorie; et très-injustement je rejetai le blâme sur Jensen; aussi, prétendant qu'il n'avait pas assez soigné la construction de la hutte, je l'envoyai entasser plus de neige sur le sommet. Cette opération ne nous valut qu'un
l56 LA MER LIBRE DU PÔLB
nouveau désagrément : le peu de chaleur que nous[ avions pu amasser disparut par la « porte » ouverte maintenant; et nous eûmes beau la fermer aussi hermétiquement que possible après le retour, du Danois : de toute la nuit, la température, tombée à 38 degrés, ne remonta pas au-dessus de 35i Kalutunah luimême fut dérangé de son sommeil et, pendant qu'il se frottait les yeux et frappait des pieds pour les empêcher de se geler, il faisait une grimace qui en disait plus que des paroles sur son peu d'estime pour les talents du nalegaksoak. à construire les huttes de neige;
Au matin, la cause de tout cela nous fut expliquée : la faute n'en était pas à moi ni à d'autres, et depuis lors, je m'en suis tenu à mon système, que Kalutunah lui-même a reconnu le meilleur. Après avoir appelé l'attention de Jensen sur le thermomètre suspendu au mur de neige et oîi le sommet du filet délicat d'alcool marquait encore 36 degrés au-dessous de zéro, je me glissai en dehors de la hutte pour essayer du soleil, en m'écriant : « Jensen, je vous donne la plus belle peau de bufifalo du navire si l'air extérieur est aussi froid que cette tanière que vous nous avez laissée criblée de trous ! » Jamais œil humain ne vit matinée plus pure ni plus resplendissante. Ce monde de blancheur étincelait au soleil; la plaine glacée, les hummocks, les icebergs et les hautes montagnes éblouissaient le regard : pas un souffle n'agitait l'air. Déjà Jensen se rendait sans autre contestation : « Eh bien! disait-il, nous tâcherons de mieux faire une autre fois 1 »
Alors j'apportai le thermomètre et le plaçai à l'ombre d'un iceberg, m'attenda:it à le voir s'élever; mais non, la petite. colonne rouge descendit presque jusqu'à la cuvette, et ne s'arrêta qu'à 58® de l'échelle centigrade.
Il serait fastidieux de donner jour par jour les dé-
LA MER LIBRE DU PÔLE ibj
talls de cette excursion. Je la prolongeai jusqu'à ce que j'eusse acquis la conviction que la route vers le nçrd était impraticable par les côtes groênlandaises.
En retournant au Port Foulke, nous campâmes de nouveau à Cairn-Point, où je m'arrêtai longtemps pour regarder la mer d'une position plus élevée que la première fois. Jensen eut la bonne chance d'y tuer un renne et nos chiens fatigués se restaurèrent un peu. Puis nous revînmes à la goélette avec une vitesse prodigieuse. Un terrible grain avait fondu sur nous et, par une température de 48^' au-dessous de zéro, nous piquait de ses aiguillons. La neige nous frappait avec une sauvage furie; mais les chiens, se sentant près du but, volaient sur les glaces et nos cinquantequatre kilomètres furent franchis ^en trois heures et demie.
Pendant la semaine suivante, les traîneaux ne cessèrent d'aller et venir entre le navire et Cairn-Point, pour transporter à ce dernier endroit les provisions indispensables à notre campagne polaire.
L'attelage de Kalutunah fut remis à M. Knorr, et, ce faisant, je contentai mes deux individus autant que je travaillai à mes propres intérêts. Le plaisir de me servir et de voyager avec moi, très-vif dans sa nouveauté, avait fini par s'user complètement chez le nalegak et je m'étais facilement aperçu que le chef préférait demeurer avec sa femme et ses enfants à se jeter dans les aventures incertaines des champs de glace. Maintenant, il avait satisfait sa curiosité, il savait que celui qu'il appelait le grand chef pouvait se tirer d'affaire sans lui. Je méritais désormais son respect, je ne m'étais pas laissé surprendre par la gelée et j'avais tout supporté comme un vrai Esquimau. Il n'était pas difficile de voir que Kalutunah m'avait accompagné avec l'espoir secret de m'abriter sous son aile protectrice*
l58 LA MER LIBRE DU POLE
Sans doute, il avait pensé que, s'il n'avait pas la joie de me voir geler, du moins il aurait celle de m'enseigner les us et coutumes des voyages en terre arctique.,. . et voilà qu'au lieu de devenir son humble disciple, je m'étais mis à lui donner des leçons! Aussi, quand, à ce manque de convenance, je joignis le tort de lui refuser une chasse à Tours, son enthousiasme baissa trèsrapidement : plus il admirait le nalegaksoak, moins il désirait le suivre, à présent surtout que le danger dépassait de beaucoup la récompense espérée. Le bonhomme était disposé à se prévaloir des avantages de sa nouvelle situation, et moi, de mon côté, m'aperce vant qu'il prenait au sérieux son rôle d'hôte et de pensionnaire des blancs, je le comblai de richesse et en fis le plus heureux Esquimau qu'on puisse voir. Ce chasseur adroit, énergique, vaillant, qui s'enorgueillissait de l'excellent état de ses armes et de l'abondance qu'il faisait régner dans sa hutte, se trouvait pour la première ♦ fois de sa vie délivré du souci du lendemain; aussi je ne m'étonnais guère qu'il voulût jouir complètement de ces courtes journées de fête. En liesse continuelle, il se sentait fier de lui-même, fier du nalegaksoak qui le rendait si riche et lui faisait tant de loisirs, fier de la friperie civilisée dans laquelle il se carrait et qui lui donnait si triste mine à nos yeux. Un sourire perpétuel s'épanouissait sur sa figure; je lui avais fait cadeau d'un miroir qu'il portait toujours avec lui et qu'il consultait sans cesse, enchanté de se voir un bonnet, et surtout une chemise rouge, qui pendillait sous son vieux vêtement de peau. C'était un spectacle curieux. « Ne suis-je pas beau comme cela? » était une question qu'il adressait à chacun.
Depuis que j'étais monté sur la falaise de Cairn- Point, je savais, à n'en plus douter, qu'il me fallait partir de ce promontoire pour traverser le détroit, puisqu'il était impossible de remonter plus haut les
LA MER LIBRE DU PÔLE iSç
côtes du Groenland. Mac Cormick, chargé des préparatifs, les activa avec son éi^ergie habituelle et nous nous serions mis en route dès la fin de mai, si je n'a* vais dû attendre que la température s'élevât un peu. Notre colonie était une ruche pleine de bruit et d agitation, et les Esquimaux ne formaient pas un des éléments les moins utiles de la petite communauté. L.es deux vieilles dames qui présidaient aux affaires domestiques de la hutte de neige et de la cabane d'Etah, cousaient sans cesse pour nous, et furent probablement les premières femmes qui se soient enrichies « à tirer l'aiguille et le fil. »
Mais le malheur vint s'abattre dans la demeure de Tcheitchenguak. La bavarde, mais bonne et vaillante Kablunet tomba malade d'une pneumonie qui Tenleva en quatre jours. Tous mes remèdes, tous mes efforts furent inutiles, et ce malheureux événement aurait détruit mon prestige de narkosak, si, une aurore boréale ayant paru à cette époque, Jensen, en homme adroit « et des plus utiles, » ajoute mon journal, n'en eût profité pour avertir les Esquimaux que ce phénomène entravait entièrement l'effet des médecines du chef blanc, et n'eût ainsi sauvé ma réputation compromise. Kablunet mourut à cinq heures; à six, on la cousait dans une peau de phoque, et Hans emportait le corps avant qu'il fût refroidi, sur son traîneau, jusqu'à une gorge voisine où il le déposa dans une anfractuosité du rocher en amoncelant au-dessus un tas de grosses pierres. Merkut, sa femme, montra seule quelques signes de douleur et de regret, mais plutôt, je suppose, dictés par l'usage que par une affection réelle. Quand les autres furent partis, elle resta près de la tombe et tourna tout autour pendant une heure environ, murmurant à voix basse les louanges de la défunte; puis elle plaça sur les pierres le couteau, les aiguilles, le fil de nerfs
l60 LA MER LIBRE DU PÔLE
de phoque dont sa mère se servait quelques jours auparavant : cela fait, les derniers rites de la séparation suprême étaient accomplis.
Tcheitchenguak vint me voir peu après, il paraissait fort triste ; il me dit que sa hutte était bien froide, qu'il n'avait plus personne pour entretenir sa lampe et me demanda de lui permettre de rester avec sa fille. Mon consentement obtenu, on ne s'occupa guère de celui de Hans et, la maison de neige étant délaissée, le foyer oîi ces braves gens se plaisaient à donner la rude hospitalité du sauvage fut dispersé. La cabane joyeuse était devenue une demeure de deuil et Tcheitchenguak la quittait pour traîner solitairement le peu de jours qu'il avait à vivre. Usé par sa longue lutte pour l'existence, il allait maintenant dépendre d'une génération qui ne se soucierait guère d'un vieillard inutile. Sa compagne, qui seule eût pu adoucir les chagrins de ses dernières années, était partie avant lui pour Tîle lointaine oîi le grand esprit, Torngasoak le Puissant, invite les âmes heureuses au festin éternel, sur les bords toujours verts du lac sans limites oti Ion ne voit point de glaces, où les ténèbres sont inconnues, oîi le soleil plane éternellement dans un ciel d'été et de bénédictions, dans TUpernak qui n'a point de fin.
Le thermomètre s'étant un peu élevé, le départ fut annoncé pour la soirée du 3 avril. Le soleil descendait encore au-dessous de l'horizon, mais la nuit crépusculaire permettait déjà de marcher et de réserver le jour aux campements. Si basse que soit la température, pourvu que l'air soit calme, l'exercice réchauffe toujours assez, et la chaleur est beaucoup plus nécessaire pour les haltes; en outre, la réverbération des glaces au grand soleil de midi est excessivement fatigante pour la vue et il est assez difficile de se préserver de c l'ophthalmie des, neiges, » afiTection aussi
LA MER LIBRE DU PÔLE l6l
douloureuse qu'incommode; pour nous en garantir autant que possible, nous portions tous des besicles en verre bleu.
Mes compagnons, officiers ou matelots, étaient au nombre de douze. Tout fut prêt à sept heures, et quand la petite bande s'assembla sur la glace auprès de la goëlette, le coup d'oeil était aussi pittoresque qu'animé. En avant, Jensen déroulait avec impatience sa longue mèche de fouet; huit chiens attelés à son traîneau, rEspoiVj avaient Tair d'être aussi pressés que lui. Venait ensuite Knorr avec six chiens et la Persévérakcej au montant de laquelle flottait une petite bannière bleue portant sa devise : « Toujours prêt. » Huit vigoureux gaillards se disposaient à tirer un troisièfne traîneau au moyen de cordes fixées à une sangle de toile qui entourait leurs épaules. Auprès de ce véhicule se tenaient Mac Cormick et Dodge, qui devaient le piloter au milieu des hummocks. On y avait installé un bateau sauveteur en fer de sept mètres trente de long, avec lequel j'espérais me lancer dans la mer polaire. Son mât était dressé avec les voiles déployées; au-dessus d'elles, flottait fièrement un pavillon qui avait déjà fait deux campagnes arctiques, au retour d'une autre dans les régions australes. On avait surmonté, des emblèmes maçonniques, la tête du mât, et hissé notre flamme de signaux à l'arrière. Le soleil brillait sur le port, l'enthousiasme débordait, chacun se sentait prêt aux plus dures épreuves.
Les applaudissements éclatèrent pendant que je descendais notre escalier de glace. A un signal donné, Radcliffe, auquel je laissais le soin du navire, tira le canon. « En route! » cria Mac Cormick; les fouets claquèrent, les chiens sautèrent dans leurs colliers, les hommes tirèrent sur leurs câbles : nous étions partis.
102 LA MER hOmm DU PÔLE
Je vais emprunter A mon c livre de mardie » le récit des événements qui suivirent, espérant que le lecteur voudra bien encore nous accompagner dam notre long vojage à travers les solitudes glacées.