‹ La mer libre du poleChapitre 30 sur 34 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DETROIT ÛÉ SMITH

Découragement dès la première journée. ~ L'activité renouvelle nos forces. — Une partie du bagage est laissée à Cairn-Point. — •• Aspect effrayant du détroit de Smith. — Notre refuge de neige durant la tempête. — Chaos des rochers de glace. -=-■ Marche laborieuse jusqu'à l'épuisement. — au milieu du détroit, je renvoie la plupart de mes hommes et, avec troi» compagnons, je continue mon chemin. — Jensen se blesse à la jambe. — Voracité des chiens. — Arrivée à la Terre de Grinndl.

4 avril. — Enterrés dans un banc de neige, nous avons peu à nous louer de cette première journée. Le thermomètre, d'abord à 37^ C. au-dessous de zéro, remonte à 16 dans notre hutte, mais continue à bais* ser. Trois de mes compagnons se sont laissé saisir par le froid, et j'ai eu grand^eine à réussir à les empêcher d'être sérieusement atteints. Tout était allé assez bien pourtant, jusqu'à la pointe du Soleil- Levant, où la glace devint très-difficile; nous mîmes deux longues heures à la franchir avec notre bateau d'une dimension si embarrassante. Voilà probablement un avantgoût de notre traversée du détroit. Ce maudit endroit dépassé, nous nous arrêtâmes pour faire fondre un peu de neige ; car nos hommes étaient accablés de fatigue et très-altérés. Malheureusement une fraîche brise

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s*éleva soudain et vint glacer de part en part nos corps tout trempés encore de la sueur que nous avait causée un si violent exercice. Le premier souffle du vent éteignit Tenthousiasme de la bande et une révolution subite s'opéra dans les esprits : c'était comme du cidre suret remplaçant du Champagne pétillant. Quelques-uns semblaient suivre leurs propres funérailles et, la mine allongée, poussaient des : a Que faire, mon Dieu ? :» qui m'auraient assez amusé, si je n'y avais vu un sujet de sérieuse alarme. Un autre, ne se sentant plus la force de se mouvoir, s'accroupit contre un amas de neige ; on l'y retrouva, tout décidé à se laisser mourir : une demi-heure de plus et son affaire était faite. Je m'approchai de lui pour l'encourager, il me dit froidement et avec un air de résignation qui eût fait honneur à un martyr : a Je gèle^ vous voyez. » En effet, ses doigts et ses orteils étaient aussi blancs déjà qu'une chandelle de suif. Sans perdre de temps, je les frictionnai avec vigueur pour y rappeler la circulation , puis je le remis à deux matelots avec ordre de le faire marcher de force, pour l'arracher aux dangereuses conséquences de son manque d'énergie. Je n'avais plus le temps d'attendre quelques gouttes de l'eau tant désirée. Je me dirigeai donc vers le premier banc de neige venu et j'y installai mes hommes à l'abri du vent ; mais ce ne fut pas chose facile : deux ou trois individus paraissaient possédés par l'héroïque besoin d'en finir une bonne fois. Ils eussent mieux aimé se coucher pour toujours dans la neige que de prendre la pelle et de nous aider à construire un abri. Tout cela n'est rien moins que réjouissant pour le début, mais je ne puis dire que j'en sois fort surpris : je sais par expérience combien il est dangereux d'exposer des hommes au vent par une pareille température. Il est vrai que je ne pouvais pas prévoir cette bise. En somme, j'espère qu'il n'en résultera rien de grave :

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nos malades se sentent mieux à mesure qu*il fait plus chaud dans la hutte. Nous venons d'expédier notre grossier repas, j*ai allumé la lampe à alcool, la porte est soigneusement close, chacun se blottit sous ses fourrures; les plus braves fument leur pipe et les autres grelottent comme si cet exercice devait les réchaufiFer. Le claquement de leurs dents n'est pourtant pas une musique agréable.

6 avril, — Nous voici à Cairn- Point, confortablement logés. Chacun s*est acquitté de son devoir et la dépression morale qui a suivi le grain d' avant-hier est oubliée maintenant : l'entrain et la gaieté ont reparu. Plus n'est besoin aujourd'hui de talonner les gens, de leur prêcher d'exemple en maniant moi-même les pelles à neige. Les faibles de cœur ont profité de la leçon : ils savent à présent que le travail est le meilleur auxiliaire des appels à l'assistance céleste. Au lieu de passer deux heures à construire notre hutte, comme la première fois, nous avons accompli notre tâche en moitié moins de temps, car tous se hâtaient de faire leur ouvrage le plus vite possible.

La difficulté de traîner l'embarcation au milieu des blocs, et le peu de bagages dont les hommes ou les chiens peuvent se charger par des glaces aussi disloquées, comme cette étape nous l'a prouvé, me démontrent l'impossibilité de tout charrier en un convoi sur la côte opposée. Je vais donc laisser la chaloupe à la Pointe du Cairn jusqu'à ce que nous ayons frayé le chemin et. qu'avec les deux attelages et le troisième traîneau tiré par mes gens, j'aie transporté nos provisions à l'autre côte du détroit de Smith, sur la Terre de Grinnel. Si la glace est favorable, je serai toujours à temps d'envoyer chercher le bateau; si, au contraire, je dois renoncer à lui faire traverser le détroit, j'aurai du moins assez de vivres pour mes explorations en -traîneau, que j'espère accomplir avant que le dégel de

juin ou de juillet vienne mettrç uo term$ à c^ xxiod^ (de voyag€.

La vue de la mer n'e$t pas des plus ^nçourag^^iates. J'av|ii$à pe^me mis ma petite ' troupe en sûreté, qo^ j'ai escaladé une pointe ^levéç, où je me 3uLs donAé la .mjéUp^olique s^isfactioa de contempler un fort vilain ^ctacle. Excepté uo intervalle de plusieurs kilomètres où Teau encore libre* avant le dernier ai^aissement de la température, a dd sans doute se pj:«n4re subitement, je ne voyais pas une toise de surface unie. Le détroit en entier paraît rempli de gl^es ma^ssives qui, brisées par la débâcle d^ l'été et pooss^ en ban.quises mouvantes par le courant qui ^ dirige vers le sud, sont venues se heurter .contre la côte du Groça<land et s'y sont empilées en amoncellements confus. J'ai appris 4 les connaître en 1854. Si elles ne sont pas meilleures, et je les crois pires encore, nous pouvons nous attendre à de terribles difficultés.

7 avnV. rr- Vitron jamais une température plus changeante que celle du détroit de Smith ? Elle fait mon supplice et anéantil; tous mes plans. Dans sa féçoï^àité fiSius borne, la nature n'a jam^i^ efifanté riei» 4e si ipapricieux.

Hier au soir, l'air était par faitem«n|: calme ( mais voii4 que cette nuit le viens Bprée, s' éveillant de ^on somme, a souSlé annme s'il ne TeAt fait de sa vie et qu'il voulût prouver au monde quelle était la force de ses poumons, A peine pouvions-^nous mettjre U ne? dehors ; il nous a fallu rester tout le jour coucha péle-mél^ dans notre lugubre prison de neige.

8 avril. -^ Notre situation ne peut gu^re s'aggraver. }ya tempête continue à rugir ^t nous tient captifs dans notre geôle. Autant vaudrait jeter mes hommes dans une fournaise ardente que de les exposer à l'air du dehors par un temps pareil, Hier soir, il faisait un peu moins froid, il neigçait et nous, commencions ji

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espérer ; mais le vent s'est remis à soufiGler de plus Jbelle : les trombes de neige voilent la face du soleil et cachent la côte et les montagnes ; de loin en loin apparaît le fantôme d'un iceberg. J'ai bien, par deux fois, essayé de braver la rafale, dans Tintention d'aller chercher nos dépôts du cap Hatherton, et déjà je fai* sais détruire notre hutte pour prendre le traîneau; mais dix minutes en plein air ont suffi pour me convaincre que la moitié de ma bande gèlerait tout de bon si j'avais l'imprudence de la lancer dans la tem* péte z ainsi le troupeau est rentré au bercail et je sui^ retourné surveiller le feu de la cuisine.

Mes pauvres chiens sont presque ensevelis sou^ la neige; ils sont tous pressés les uns contre les autres, et à mesure qu'elle s'amasse au-dessus d'eux ils sou-^ lèvent un peu plus la tête ; je viens de les aller voir, craignant que quelqu'une de ces bétes ne fût morte de froid ou n'eût repris le chemin du navire; elles sont bien toutes dans le tas : j'ai compté quatorze nez.

Mettons-nous donc, pour nous désçiinuyer, à dé^ crire notre demeure actuelle.

C'est un fossé de cioq mètres cinquante de long^ deux mètres quarante-cinq de large et quatre mètres vingt-six de profondeur. Sur le sommet dudit fossés les rames de la chaloupe soutiennent le traîneau recouvert de la voile sur laquelle nous avons entassé force neige ; au bout de ce réduit, est percée l'ouverture que nous franchissons à quatre pattes et qui est ensuite hermétiquement fermée avec des blocs de neige; une large bâche en caoutchouc s'étend sur le plancher; puis viennent deux grands tapis superposés, en peau de bison, équarries et cousues, entre lesquelles chacun s'insinue de son mieux à l'heure du sommeil et essaye de se contenter de la part très-restreinte qui lui est assignée. La place d'honneur est vers l'extrémité opposée à la porte ; mais, à l'exception de celle qui touche

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l'entrée, elle est certes la moins désirable, car, de façon ou d'autre, les douze dormeurs s'arrangent de manière à tirer à eux « les couvertures » et me laissent contre le mur de neige avec mes seuls habits de voyage. Du reste, nous n'avons pas grand'peine à nous déshabiller en nous mettant au lit : on quitte seulement ses bottes et ses bas pour les placer sous sa tête en guise de traversin et Ton introduit ses jambes dans « la chaussure de nuit » en peau de renne. Que puis-je dire de plus ? Il me reste un vague souvenir d'avoir autrefois dormi plus à Taise que pendant ces quatre derniers jours et reposé sur quelque chose de moins dur à la chair frissonnante que cette couche de neige qui, tenant le milieu entre la planche de pin et le gril de saint Laurent, vous fait éprouver des sensations indescriptibles. N'importe, notre troupe ne se laisse pas aller à la tristesse ; chacun travaille ou s^amuse à son choix.

La tempête continua à faire rage et n'épuisa enfin sa violence qu'après avoir soufHé pendant dix jours. Mais elle ne put pas nous tenir tout ce temps renfermés, et, dès le 9 avril, nous nous mettions à l'œuvre.

Après avoir été chercher nos provisions au cap Hatherton, nous nous dirigeâmes vers la Terre de Grinnell,.avec des traîneaux faiblement chargés, dont les chiens tiraient les deux plus petits. Le vent venant du nord nous prenait en écharpe, presque en arrière, et ne nous incommodait pas beaucoup; mais des embarras d'une autre sorte nous avertissaient de la difficulté de la tâche que nous avions entreprise. A force de serpenter à droite ou à gauche, de revenir sur nos pas lorsqu'il était impossible d'avancer, nous réussîmes à franchir quelques premiers kilomètres sans trop de peine, mais bientôt la route s'enchevêtra au delà de toute description. Le détroit tout entier n'était qu'un vaste chaos de rochers de glace, accumulés les uns

sur les autres en énormes monceaux aux faîtes aigus et aux pentes raboteuses ; ils laissaient à peine entre eux plusieurs centimètres carrés de surface plane. Nous devions cheminer dans ces lacis presque inextricables ; et souvent il nous fallait escalader des barrières de trois mètres de hauteur relative, mais de plus de trente au-dessus du niveau de la mer.

Les intervalles de ces prodigieux monceaux sont remplis jusqu'à une certaine profondeur de neiges, poussées par les vents. Qu'on s'imagine nos traîneaux cahotant à travers les enchevêtrements confus de ces glaces déchirées, les hommes et les chiens poussant ou tirant leurs fardeaux, comme les soldats de Napoléon, leur artillerie dans les passes abruptes des Alpes. Nous nous hissons péniblement au sommet des rampes élevées qui 'nous barrent la route ; à la descente, le traîneau est précipité sur les parois anguleuses ; quelquefois il chavire , souvent il se brise. Après avoir inutilement essayé de franchir quelque crête plus rude que les autres, nous devons nous ouvrir un sentier au pic et à la pelle, pour être encore forcés de retourner en arrière et de chercher un passage moins impraticable ; de loin en loin, nous avons la chance de rencontrer quelque i brèche, » sur la surface inégale et tortueuse de laquelle nous pouvons franchir un ou deux kilomètres avec une facilité relative. Les neiges amassées par le vent sont parfois un obstacle, parfois une aide bien venue. La surface gelée, mais pas assez fortement, manque sous les pas des voyageurs de la manière la plus désagréable et la plus irritante : quand elle ne peut point porter le poids du corps, un pied s'enfonce au moment oti l'autre se lève. Les ouvertures qui séparent les blocs disloqués sont souvent à demi cachées par des ponts de neige. Alors nous croyons pouvoir passer; mais, au beau milieu, un homme plonge jusqu'à la ceinture; un autre, jusqu'aux épaules; un troi-

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sième disparate entièrement; le traîneau casse, et ooas perdons des heures entières à opérer le sauvetage, surtout siy comme il arrive fréquemment, il nous faut enlever toute la cargaison. Nous sommes, du reste, habitués à la manœuvre. Parfois, chaque chargement doit être divisé en deux ou trois parts ; les traîneaux vont et viennent sans cesse et la journée .se passe à haler sans fin ni trêve. Les cantiiènes des matelots s'encourageant à tirer avec ensemble se mêlent aux interjections souvent peu aimables de Knorr ou de Jensen, gourmandant leurs pauvres attelages surmenés.

On ne saurait inventer un genre de labeur qui détruise plus vite l'énergie des hommes ou des animaux : ma petite troupe y épuisait ses forces et son moral, et lorsque, après une journée de longs et rudes travaux, j'aurais presque pu atteindre notre hutte de la veille d'une halle de ma carabine, je me sentais moi-même bien près du désespoir.

J'abandonnai bientôt la pensée de transporter l'embarcation sur l'autre rive : cent hommes n'auraient pas suffi à la tâche. Mon seul désir maintenant était d'arriver à la Terre de Grinnell avec autant de vivres que je le pourrais et d'y garder mes gens aussi longtemps qu'ils me seraient utiles ; mais j'eus bientôt à iDfi demander s'il ne leur était pas impossible de porter leurs provisions en outre de celles qu'il me fallait pour que nos pénibles travaux ne fussent pas perdus.

En dépit de tout, à travers la tempête, par le froid, la fsitigue et le danger, mes compagnons sont restés fidèles au devoir.

Le 24 avril nous trouvait lassés, excédés, découragés, sur le bord de ce champ de glaces que je viens de décrire à vol d'oiseau ; à peine si nous étions à cinquante-cinq kilomètres de Cairn* Point! Il est vrai qu'en tenant compte de nos tours et détours, de nos

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retpurs en arrière, nous devons avoir marché cinq fois autant.

Semaine après semaine, nous avons tpuro4 dans le même dédale, campant le lendemain presque en vue de notrp hutte de la veille ; le traîneau est cassé, mes bom^ mes sont épuisés, mes chiens exténués de fatigue. Nou^ avons quitté le navire au commencement d'avril, et, en moyenne, je n'ai pas avancé de cinq kilomètres par jour. Vers le nord, au-dessus de la mer gUcéei la Terre de GrÂnnell se dresse comme pour nous encourager^ mais elle ne grandit que hien lenjtement. J'ai essayé de m'en tenir à mon projet primitif et de gagner le cap Sabine, mais impossible de franchir les masses qui nous ea séparent : j'ai dû prendre plus au nord,

27 avril, — Je me résous à renvoyer mes hommes ; jç donne à Mac Çormlck toutes les Instructions néces^ saires pour que le navire soit pré( lorsque viendra la débâcle. U creusera la glace tout autour pour lui former un bassin et réparer l^s avaries de l'automne; on raccommodera les espars ii)fOn mettra des pièces aux voiles.

Quant à moi, je reste avec mes chiens, pour tenter uxie dernière lutte.

Mes gens m'ont fourni vingt-cinq jours d'utiles services; ils m!ont transporté huit cf nts livres de nourri^ ture presque au milieu du détroit; c'est tout ce qu'ils pouvaient faire : leur œuvre est finie.

Je n'ose guère compter sur le succès, mais je sens qu6, tout périlleux qu'est ce dernier effort, il est de mon devoir de le tenter. J'ai choisi pour compagnons : Knorr, Jensen et le matelot Mac Donald, tous trois, l'en suis sûr, hommes de cœur et déterminés à me suivre jusqu'au bout. D*autres aussi me suivr^iient volontiers ; nuMç, si le courage ne leur manque pas,

(i) Longs mfltefeauz de sapin, qui servent ordinairement à faire des tnâts de canot ou de chaloupe. — J. B.

leur force physique est épuisée, et les chiens auront bien assez de deux personnes par traîneau.

28 avril. — Ma troupe est partie ce matin; la séparation a été fort émouvante : je n'ai jamais vu d'hommes en plus déplorable condition que mes pauvres camarades. Après les avoir accompagnés à une courte distance et leur avoir tristement dit adieu, je revins à la hutte, puis je me retournai pour les voir encore : ils s'étaient arrêtés, tournant leurs yeux vers nous, évidemment pour nous envoyer les trois hourras d'usage. Vaine tentative : leur faible voix s'éteignait dans leur gorge.

Bientôt après, nous nous replongions dans les glaces. Une terrible chaîne se dressait devant nous, et pour la franchir il nous fallut déposer une partie de la cargaison. Le traîneau de Knorr fut brisé, nous le raccommodâmes à grand' peine; celui de Jensen chavira à la descente d'une pente escarpée et blessa un de nos chiens à la jambe; on détela le pauvre animal, qui nous suivit en clopinant. Au bout de quelques heures, nous retournâmes en arrière prendre le reste des provisions. Nous avions avancé de trois kilomètres à vol d'oiseau, mais à cause des détours j'en puis bien compter plus de sept : cela fait vingt-deux kilomètres pour les trois fois que nous avons parcouru cette route abominable. De tout le voyage, nous n'avions pas eu de si pénible étape, et nos gens n'auraient certainement pas pu faire passer leur traîneau sur ces amas de glace. Les chiens les grimpent comme des chamois, ils ne sont pas si lourds que les hommes , et la croûte de neige gelée se rompt moins vite sous leurs pas : en outre , leurs traîneaux sont petits et plus faciles à diriger. Nous sommçs maintenant au pied d'une formidable barrière que nous ne nous sentons pas le courage d'escalader ; nous campons donc dans une sorte de caverne formée par des tables qui

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nous évitent la peine de construire une hutte.La trouvaille est d'autant plus précieuse que Jensen n'aurait pas pu nous aider à creuser notre tanière. Pour mieux voir oti poser ses pieds, il avait ôté ses lunettes et en ce moment il couve une ophthalmie. Nos quartiers sont bien clos et plus confortables que d'habitude. Le thermomètre y monte à 9 degrés au-dessous de zéro, pendant que dehors il en marque 25.

Ce matin, nous marchions avec ardeur ; mais le soir nous trouve toujours assez mélancoliques. De si lents progrès, achetés par tant de travaux, ne sauraient nous inspirer beaucoup d'entrain; dormir est notre seul soulagement, et il est heureux que la température nous permette de nous abandonner au repos sans crainte d'être gelés vifs. Le sommeil, qui a déjà calmé les chagrins de tant de malheureux, a noyé bon nombre de mes soucis pendant ces vingt-cinq jours.

29 avril, — Encore dans notre caverne.

3 o avril, — Tout ce que nous avons pu faire aujourd'hui c'est de transporter le reste de la cargaison à l'endroit oti se trouvait déjà sa première moitié. Nous ne devons pas surmener les chiens : s'ils succombaient, tout serait perdu. Ce soir, ils sont accablés de fatigue et ont besoin d'être soignés ; Jensen vient de leur préparer un repas chaud et abondant, en viande, pommes de terre et lard. La voracité avec laquelle ils se jettent sur leur nourriture surpasse tout ce qu'on peut imaginer. Rien n'échappe à leurs crocs aigus. Si l'on n'y prenait pas garde, ils dévoreraient leurs harnais, et il nous faut cacher dans la hutte tout ce qui pourrait tomber sous leur dent. Ils nous ont déjà happé force traits; beaucoup d'autres de ceux-ci ayant cassé, nous les remplaçons peu à peu par des cordes. Pour ajouter à nos infortunes, Jensen a oublié hier soir de couvrir son véhicule (celui de Knorr forme le toit de notre maison), et quand ce matin nous avons mis le nez

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dehors, les courroies d'assemblage étaient avalées» et lès fragments da traîneaa gisaient éparpillés $ur la neige.

J'ai près de huit cents livres de pâtée, mais nos chiens mangent énormément, et nous avançons si peu que je ne sais si nous réussirons à nous tirer d'affaire.

3 mai, — La tempête nous a retenus douze heures dans notre misérable tanière. Mes chiens sont un peu restaurés et nous n*avons jamais mieux travaillé qu'aujourd'hui. Mais, pas de rose sans épines, point de jour sans épreuve : Jensen, qui n'y voit presque plus, a trébuché sur les glaces ; il s*est donné une mauvaise entorse. Sa jambe s'était engagée dans une fissure; le cas est d'autant plus grave qu'elle a été cassée il y a deux ans à peine et que la fracturé, étant oblique, n'a pu être réduite que d'une manière imparfaite.

4 mai. ^- Knorr et Mac Donald hachent les gâteaux de bœuf desséché pour le repas des chiens, et, comme une horde de loups affamés, ces brutes remplissent l'air de leurs cris hideux. La meute-fantôme du noir chasseur du Hartz ne déchirait pas l'oreille du voyageur attardé de sons plus effrayants. Les misérables nous dévoreraient si nous leur en donnions la moindre chance. Knorr. s'est laissé choir au milieu d'eux en leur distribuant leur souper, et, si Mac Donald ne se fût élancé à la rescousse, je ne doute pas que ces bétes sauvages ne l'eussent mis en pièces en un clin d'œil.

5 mai. — Journée vraiment écrasante. Nous avons très-peu avancé et nos affaires s'assombrissent^ Jensen souffre beaucoup de sa jambe et n'aurait point pu faire un pas de plus ; la douleur lui arrache des gémissements. Knorr résiste à tout avec une ténacité et une résolution héroïques : il n'a pas une seule fois voulu s'avouer fatigué, après de longues heures passées à soulever le traîneau, à fouailler, et à encourager incessamment les chiens. Quand je lui demandais, ce

soir, s'il ne sentait pas le besoin de repos, il m'a répondu sans hésiter : « Non, Monsieur. » Mais, la hutte prête et la tâche finie, je Fai trouvé blotti contre un amas de neige derrière lequel il était allé cacher sa prostration et sa faiblesse physique. Mac Donald, non plus, semblerait ne reculer devant rien ; mais, je le vois , la fatigue commence à l'éprouver rudement, malgré son courage et sa persistance, qui rappellent ceux d'un bouledogue bien entraîné.

Pour clore la liste de mes plaintes, mes chiens sont tout à fait éreintés ce soir, et par ma faute : je regrette chaque once de nourriture qu'on leur donne, et leur ration n'était hier que d'une livre et demie par tête. Le résultat, je viens de le dire. Dans leur terrible faim, les pauvres bétes ont démantibulé le traîneau de Jensen, que, trop fatigués pour le décharger, nous avions recouvert seulement d'un mètre de neige. Les brutes en ont éparpillé tout le contenu, et, de leurs dents aiguës, ont essayé d'entamer nos boîtes de ferblanc; elles ont mangé nos bottes de rechange, le dernier rouleau de courroie qui nous restât, des bas de fourrures, et brisé sans merci la pipe d'écume de mer enveloppée de peau de phoque que maître Knorr avait imprudemment suspendue aux montants. Nous n'avons plus que des cordes de chanvre, et les traîneaux se rompent sans cesse, et les traits cassent du matin au soir. Un chien a déchiré un sac plein de tabac et a dévoré le tout; un autre a avalé notre seul morceau de savon. Triste perspective pour nos futures ablutions I Mais rien n'émousse la délicatesse exagérée comme trente-deux jours de voyage par des températures semblables. On se débarbouillait d'abord avec une poignée de neige ; maintenant nous sommes moins recherchés et nous ne prendrons pas le deuil de notre savon comme nous l'eussions fait il y a queK ques semaines»

Nos provisions disparaissent avec une rapidité alarmante; mais, dès que je me permets là moindre lésinerie avec mes chiens, ils s'affaiblissent à vue d'œil, et, s'ils venaient à nous manquer, oti en serions-nous? «

II mai,^ — Campés enfin sous la berge, heureux comme des gens qui ont remporté la victoire et attendent leur souper.

Pendant que je choisissais l'emplacement de notre hutte de neige, Mac Donald regardait la haute pointe qui se dresse au-dessus de nos têtes ; et je l'entendais grommeler, tout en préparant le fourneau pour un repas dont nous avions tant besoin : « Après tout, je voudrais bien savoir si c'est là la terre ou seulement son ombre fugitive? »

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