‹ La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861Chapitre 225 sur 241 · Bœuf musqué, plus grand que ceux d'aujourd'hui · texte numérisé non relu

Bœuf musqué, plus grand que ceux d'aujourd'hui

7» Bison fossile arctique;

8" Bison fossile à grandes cornes (ff. crassicornis vel antiquus).

9» L'antilope-chèvre {aploceros montanus).

D'autres endroits de la côte, depuis le détroit de Behring jusqu'à la pointe Barrow, contiennent des dents de mammouth ; les Indiens indigènes ont découvert un squelette tout entier de cette espèce dans les terres hautes qui avoisinent la source de l'Youkou.

Nous laisserons aux géologues de profession le soin de concilier l'existence de l'immense charnier d'Eschscholtz avec la théorie des causes présentes, si fort en faveur aujourd'hui.

Tout concorde à prouver que l'Archipel arctique a été submergé dans une période géologique très-récente ; en effet, nous savons que des coquillages fossiles, de l'espèce de ceux qui vivent dans les eaux des mers environnantes, se trouvent à des hauteurs considérables sur toutes les îles. Ainsi l'on a trouvé des coquillages de la Cyprina Islandica dans l'île de Barring, à 500 pieds au-dessus du niveau de la mer; le capitaine Parry, de son côté, a découvert une variété du même coquillage dans l'île de Byam-Martin; et dans le dernier voyage du Fox, le docteur Walker, chirurgien de l'expédition, a trouvé au port Kennedy, à des hauteurs de 100 à 500 pieds, les dépouilles non fossilisées de neuf espèces, au moins, de coquillages habitant encore les mers du cercle polaire.

Au même endroit, on a découvert, à une hauteur de 150 pieds, l'os palatal d'une baleine franche. Enfin, les lecteurs des voyages de Parry n'ont pas oublié que ce navigateur a constaté au fond de la baie Repuîse la présence d'un squelette énorme de ce même cétacé, sur un plateau élevé de plus de 100 pieds au-dessus de la mer*.

La submersion primitive de l'Archipel arctique est un fait hors de controverse ; la question est de savoir si cette immersion a été antérieure ou postérieure à la période où des forêts de pins ont recouvert ces rivages, forêts dont les débris se trouvent aujourd'hui à 100 pieds et plus au-dessus de la surface de l'Océan.

Au sujet de la flore arctique, le professeur Oswald Heer, de Zurich, qui a fait de l'époque miocène du Groenland une étude particulière, a publié récemment, dans les Archives des sciences physiques. les résultats et les conclusions de ses recherches. D'après ce savant la flore arctique fossile, telle qu'on la connaît jusqu'à ce jour, renferme 162 espèces, parmi lesquelles 18 de cryptogames; 9 de ces cryptogames sont de superbes fougères dont le vert panache formait des forêts ; d'autres sont de petits champignons semblables à ceux d'aujourd'hui. Dans les phanérogames, on constate la présence de 31 espèces de conifères, de 14 monocotylédones et de 99 dicotylédones et, s'il faut en juger par \i flore d'à présent, 78 étaient des arbres et 50 des arbrisseaux, soit, en tout, 128 plantes ligneuses pour l'ensemble des régions polaires. Les pins et les sapins ne le cédaient guère à leurs frères américains d'aujourd'hui, particulièrement le pinus Maclurii, qui ressemblait surtout au pinus alba canadien. Des

1. Voyages dans les glaces du pôle arctique, par Ferd. de Lanoye. 4* édilion,2' voy. d'Ed. Parry, p. 160-lfil.

cônes de cet arbre ont été rapportés de la terre de Banks par le capitaine Mac-Clure qui en a vu les troncs dans des éminences formées par les amoncellements de bois fossile. Chose plus remarquable encore ! l'ancienne flore arctique comprend' quelques-uns des végétaux les plus gigantesques du monde; tels que le séquoia sempervirens et le séquoia gigantea de Californie. Ces colosses du monde végétal ont joué un rôle important dans les forêts de la période miocène ; on les a trouvés à l'état fossile non-seulement dans les régions boréales, mais encore en Europe, en Asie et en Amérique.

M. Heer a classé trois individus du genre cyprès : le taxodium, le thujopsis et le glyptostrobus ; ces deux derniers vivent encore au Japon; les élégantes brindilles du thujopsis sont parfaitement identiques à celles que l'on a quelquefois trouvées empâtées dans l'ambre.

Parmi les arbres aux feuilles caduques, il en est quelques uns qui ressemblent au hêtre et au châtaignier de notre époque. Le fagtts Deucalionis, qui s'épanouissait au delà du soixante-dixième degré de latitude, est tellement analogue à notre hêtre , fagus sylvatica, qu'il n'en diffère que par ses feuilles dentelées à l'extrémité. Cet arbre doit avoir été très-répandu dans le nord, car on en trouve des restes en Islande et dans le Spitzberg, aussi bien qu'en Groenland. Les variétés de chênes sont encore plus nombreuses; ainsi, dans le seul Groenland on en a découvert jusqu'à huit espèces à feuilles larges et bien découpées ; le quercus olafsoni^ par exemple, que nous suivons du nord du Canada jusqu'au Groenland et dans le Spitzberg, est en tout semblable au quercus prinus des États-Unis. Le peuplier et le platane sont aussi noblement représentés dans cette flore fossile; le saule, au contraire, est fort rare, et cela est d'autant plus curieux qu'aujourd'hui cet arbre, à l'état nain, forme à lui seul un bon quart de la végétation ligneuse de la zone arctique. Le bouleau abondait autrefois en Islande, où l'on a aussi découvert le sycomore et une espèce de tulipier. Le magnolia, le noisetier, une sorte de prunier et deux espèces de vignes croissaient aussi en Groenland : un tilleul à larges feuilles et une espèce d'aune prospéraient au Spitzberg. Bref, le professeur Heer, ces intéressants fossiles devant lui, voit en imagination les terres polaires de l'époque miocène couvertes d'épaisses forêts formées d'arbres de toute dimension et de toute nuance, les uns à feuilles extrêmement larges, les autres hérissés d'aiguilles ; de capricieuses lianes sarmenteuses s'enlaçaient le long des troncs des pères de la forêt et, à leur ombre, croissaient des arbrisseaux et de luxuriantes fougères; ces forêts s étendaient en ceinture autour du pôle, sinon sur le pôle lui-même.

Quel contraste avec ce que nous voyons aujourd'hui! Mais pourquoi ce changement si terrible, et comment s est-il opéré ? M. Heer discute la théorie qui veut que ces fossiles soient des restes d'arbres portés par des courants vers le nord et prouve qu'ils ont germé, crû, et fleuri là où ou les a découverts, et non ailleurs. H s' oc-

cupe ensuite de la théorie de la déviation de l'axe polaire et de celle qui cherche une explication dans le refroidissement progressif du globe. II donne ensuite sa sympathie raisonnée à la théorie d'après laquelle le soleil se trouverait, à de longs intervalles, beaucoup plus rapproché de la terre qu'il ne Test de notre temps; mais de plus, il semble incliner vers l'hypothèse suivante : l'action réchauffante du soleil a pu être plus intense à certaines périodes qu'à d'autres et j)eut-être que notre système solaire tout entier, qui en réalité n'est qu'un atome plongé dans l'ensemble universel des tourbillons stellaires et se mouvant dans un orbite d'une inconcevable étendue, traverse parfois des régions où la température est supérieure à celle de la région céleste où nous nous trouvons dans la période actuelle.

Ee peu que nous avons dit montre de quelle importance cosmique et paléontologique est le sujet qui nous occupe. Il offre ample matière aux hypothèses et aux découvertes de l'avenir.

(Ferd. de L.)

APPEiNDlCE E.

Page 1