‹ La mer polaire [microforme]Chapitre 2 sur 70 · LL LA MER POFAIRE · texte numérisé non relu

LL LA MER POFAIRE

saison ne se ferait pas attendre, et que l'état des glaces lui permettrait de pénétrer sans trop d’obstacles jusqu’au Lancaster-Sound.

« J'espère, ajoutait-il, appareiller cette nuit. »

Quelques semaines plus tard, ses deux navires étaient aperçus par des baleiniers dans la baie de Baffin, voguant, au milieu des glaces, par un beau temps etsous une brise favorable, dans la direction du détroit de Lancastre, distant de 200 milles marins.

C'est à cette dépêche, c'est à ce dernier renseignement qu’un silence de mort a succédé, et cette sinistre conjecture inspire un rapprochement involontaire.

Pendant que sir John Franklin était gouverneur de la terre de Van-Diémen, les deux vaisseaux commandés par Dumont d'Urv''le relächèrent deux fois dans cette colonie. Les équipages français, épuisés par une longue navigation sur les côtes pestilentielles de la Malaisie et dans les glaces du pôle sud, reçurent du marin anglais l'accueil le plus empressé et l'hospitalité la plus bienveillante. Lorsque, à ces antipodes de l’Europe, d’Urville et Franklin, les deux plus illustres représentants de la science nautique de leur époque, se séparèrent pour ne plus serevoir, quel pressentiment eût pu leur révéler qu'à quelques années de là, et après qu'ils auraient sillonné toutes les mers du globe,

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leurs patries redemanderaient en vain leurs restes disparus, ceux du premier dans les tourbillons de feu d’un chemin de fer de la banlieue de Paris, ceux du second dans les abîmes glacés de l'océan Arclique?

A moins d'un concours extraordinaire de circonstances favorables, on n’espérait pas le retour de Franklin avant les derniers jours de 1847. On ne s’attenduit même pas à recevoir de ses nouvelles dans l'intervalle ; mais, lorsque le terme marqué par les moins impatients eut été dépassé sans qu'aucun renseignement sur le sort de l’expédition fût parvenu au gouvernement anglais, celui-ci, vivement sollicité d’ailleurs par les appréhensions des nombreux amis de Franklin etde ses compagnons, reconnut la nécessité d'envoyer à sa recherche, soit que ses vaisseaux eussentété emprisonnés dans les glaces, soit qu’un naufrage sur quelque plage déserte eût laissé leurs équipages sans provisions et sans moyens de transport. Il parut nécessaire de diriger à la fois les recherches sur plusieurs points. Pendant qu'avec deux vaisseaux sir James Ross devait aller demander aux eaux occidentales des détroits de Lancastre et de Barrow les traces des navires de Franklin, l’Herald et le Plover, commandés par les capitaines Kellett et Moore, se dirigèrent vers ie détroit de Behring pour aller à leur rencontre, dens le cas

où ils auraient réussi à traverser le bassin polaire; enfin, le vieil ami de Franklin, le fidèle compagnon de ses premiers voyages et deses anciens périls, le docteur Richardson, courut au Canada prendre la direction d’une expédition destinée non-seulement à parcourir encore une fois les rives du continent entre les fleuves Mackensie et Coppermine, mais même à franchir les détroits qui les séparent de la grande île de Wollaston et des autres archipels voisins, pour s'assurer si ces parages, découvertes communes de Franklin et du docteur, ne recélaient pas sur leurs écueils quelques indices d’un passage récent ou des débris de nautrage.

Le tableau des épreuves suprèmes de l’Érèbe et de la Terreur laissera toujours, sans doute, une page vide et désolée dans les annales de la science; mais celle-ci, du moins, peut être fière desrapports des chefs des expéditions envoyées à la recherche de ces deux navires. Ces documents officiels de la marine anglaise peuvent figurer, à bon droit, dans tout recueil destiné à témoigner de l'énergie humaine ; car on ne sait ce qu’on doit admirer le plus en eux, ou de la ténacité héroïque de leurs auteurs et de la grandeur des périls, encourus sans ostentation, ou de la mâle simplicité de leur rédaction,

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Rapport du docteur Richardson,

La première en date de ces relations est celle du docteur Richardson, que nous retrouvons, à soixante-deux ans, comblé de biens et d’honneurs aussi plein d’ardeur et de dévouement que lorsque, vingt-huit ans auparavant, il soutenait de son exemple les compagnons de Franklin, défaillant sur les bords du Coppermine. Ayant franchi en trois mois l'intervalle quisépare New-York de l’océan Arctique, voyage de plus de mille lieues, auquel l’impassible docteur consacre à peine vingt lignes, il ouvre son rapport en ces termes :

« Le 3 août, j'atteignis la mer à l'embouchure de la branche orientale du fleuve Mackensie, avec les bateaux et le détachement que l’amirauté a mis sous mes ordres. Le lendemain nous eùmes une entrevue avec trois cents Esquimaux, qui, instruits de notre arrivée par des signaux de feux allumés par ceux de leurs chasseurs qui battaient les montagnes des bords du fleuve, s'étaient réunis pour nous attendre. D’après la manière amicale avec laquelle ils nous ont traités, je ne doute pas qu'ils n'aient accueilli avec humanité les Européens qu'ils auraient pu voir dans la dé. tresse.

« De la pointe Encounter, où nous rencontrà

mes ce parti, jusqu'à la rivière Coppermine, la distance, ycompris les grands délours de la ligne de côtes, est de plus de huit cents milles (1480 kilomètres). Nous ne pümes faire ce trajet que bien lentement, ayant constamment le vent debout.

Nous glissant le long de la côte, nous mettions à terre au moins deux fois par jour pour faire la cuisine, quelquefois pour chasser, presque toutes les nuits pour dormir, et souvent pour explorer le pays du haut des promontoires. Nous eûmes de fréquentes entrevues avec des partis d'Esquimaux, assemblés sur les caps pour chasser la baleine, ou dispersés le long de la côte en groupesde deux ou trois hommes allant à la poursuite des rennes &t des oiseaux de mer. Ils vinrent à nous avec confiance, et, grâce à notre excellent interprète, l’Esquimau Albert, qui parle bien anglais, nous pümes échanger quelques paroles avec eux. Tous nous dirent qu’ils n’avaient vu passer aucun navire, et ils parurent satisfaits d'apprendre, d'après nos questions, qu'ils devaient s'attendre à voir plus fréquemment des hommes blancs sur leurs côtes. A la hauteur du cap Bathurst, environ au tiers de la distance du Mackensie au Coppermine, les Esquimaux nous apprirent que pendant six semaines de l'été, ou, suivant leurs expressions, pendant la plus grande partie des deux lunaisons durant lesquelles ils s'occupent spécialement ce

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poursuivre les baleines, ils n'avaient jamais vu de glace.

« A l'extrémité du cap Bathurst, mais, aussi près de ce point qu’il nous fut possible de débarquer sans être vus, nous érigeimes un signal, et nous y enfouimes une cache de pemmican : nous fimes un dépôt semblable sur l'extrémité du cap Parry, et nous l’indiquâmes par un tas de pierres peintes.

« Après avoir doublé ce cap, nous aperçümes pour la premièrefois des amas deglaces flottantes, dont le nombre augmenta à mesure que nous approchions du détroit du Dolphin et de l’Union; mais sur cette partie de la côte nous ne vimes plus d'Ésquimaux, quoique nous ayons aperçu quelques traces récentes de leurs détachements de chasseurs. o

« Le 22 août, nous eùmes un fort coup de vent d'ouest, à l’aide duquel nous courmes à la voile pendant quelques heures ; mais la brise ayant rapidement augmenté, de manière à devenir une violente tempête, nous fûmes forcés pour la sûreté des canots de les faire passer au milieu des glaces éparses formant une banquise auprès de la pointe Cockburn. Pendant la nuit, il passa beaucoup de glaces flottantes, et le lendemain matin nous nous trouvâmes enfermés dans une banquise épaisse qui s'étendait aussi loin que la vue pouvait porter, Jusqu'à ce moment nous avions eu lu

température habituelle des étés de cette région ; mais l’air devint très-froid et nous eùmes continuellement de la gelée, et fréquemment des tempêtes de neige pendant tout le reste de la durée de notre séjour sur la côte. En nous tenant près de la plage, dans les endroits où le peu de profondeur de l’eau empêchait d'arriver les plus grandes masses de glaces; en coupant les passages pour les bateaux là où les glaces s'étaient amoncelées contre les rochers; en halant les bateaux par-dessus les glaces les moins élevées ; en faisant des portages le long de la côte, lorsque les circonstances l’exigeaient; enfin, en profitant de quelques espaces d’eau libre que nous rencontrâmes, nous parvinmes, avec beaucoup de peine, à arriver, vers la fin du mois, dans une baie com: prise entre les caps Hearne et Kendall. J'avais déjà jugé convenable, pour diminuer la fatigue de l'équipage, de laisser un des canots, avec sa charge de pemmican, sous le côté nord du cap Krusenstern ; et pendant le temps qu'il fallait pour nous rendre près du cap Kendall, les deux autres bateaux furent presque mis hors de

service par les angles coupants de la nouvelle

glace, qui commençait à souder les grosses masses entre elles. La terre était couverte de neige ; aucun espace de mer libre n’était visible du somme des caps les plus élevés, et déjà l'hiver se faisait

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sentir dans toute sa rigueur. Je me vis donc, bien malgré moi, forcé d'abandonner les canots, et de continuer par terre notre voyage vers notre résidence d’hiver sur le lac du Grand-Ours. Le pemmican et les munitions furent soigneusement cachés pour servir plus tard; les canots furent halés sur la plage, et je fis prendre pour notre marche rétrograde toutes les dispositions que put me suggérer ma vieille expérience des localités. Le bagage, consistant en provisions pour treize jours, ustensiles de cuisine, haches, instruments astronomiques, quelques livres, les munitions, deux filets et des lignes, le bateau portatif d'Halkett, un paquet de plantes desséchées, mon lit et quelques hardes furent distribués par lots. Chaque homme avait à porter, outre la charge qui lui avait été assignée, sa couverture, ses mocassins et quelques vêtements de rechange. Tous étaient munis de chaussures pour marcht. dans la neige. M. Rae portait lui-même la majeure partie de ses effets de literie et d’habillement. On se mit en route le 3 septembre, et le lendemain nous rencontrâmes un camp d'Esquimaux ; ils mirent le plus grand empressement à nous faire passer une large rivière à laquelle j’ai donné le nom de Rae. Nous traversämes ensuite le Richardson à l’aide du bateau en caoutchouc inventé par le lieutenant Halkett, et, suivant les rives du Copperminee

du Kendall son tributaire, nous atteignimes une des branches de la rivière de Dease ; enfin, le treizième jour, nous arrivions à notre destination, le fort Confidence.

« Notre marche à travers des marais à demi glacés ou sur des montagnes couvertes de neiges a nécessairement été pénible; mais en ayant soin, autant que possible, de nous tenir dans les vallées des rivières, nous n'’eûmes qu’une seule nuit à passer sans feu et sans repos. Pendant une brume épaisse, à travers laquelle cependant nous pûmes continuer notre route dans la bonne direction à l’aide de la boussole, un métis et son compagnon indien, envoyés du fort Confidence à notre rencontre, perdirent leur chemin et nous manquèrent ; mais ayant reconnu les traces de notre marche sur le Kendall, ils jugèrent que nous les avions dépassés, et nous rejoignirent deux jours après notre arrivée.

« Pendant tout le cours de ce voyage, je me suis scrupuleusement conformé aux instructions de l’'amirauté concernant l'examen de la côte, et de cet examen il est résulté pour moi la conviction qu'aucun navire n’a passé en vue du continent. Il est, en effet, impossible qu’une apparition aussi remarquable puisse échapper aux regards des nombreux partis d'Esquimaux occupés à explorer la mer pour pêcher les baleines. Nous avons, de

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plus, appris des Esquimaux de l'entrée de Back que les glaces avaient envahi leurs côtes pendant tout l'été, et l'état d'agglomération dans lequel nous les avons laissées, le 4 septembre, rendait tout à fait improbable qu’elles dussent encore s'ouvrir à cette époque avancée de la saison pour offrir un passage à des navires.

« J'éprouve un vif regret que les glaces m'’aient empêché de traverser jusqu'à la terre de Wollaston, et de compléter ainsi en une saison le programme tracé par les instructions de l’amirauté. Dès les premiers beaux jours de l'an. .:ée prochaine, le docteur Rae, dont je ne saurais trop louer le zèle et l’activité, ira reprendre la suite de nos recherches communes. Des caches de pemmican et l’attirail d'armement des bateaux ont déjà été échelonnés en avant sur la route qu’il doit suivre.

« Aux ressources dont il peut disposer il est nécessaire d'ajouter celles qu'il peut tirer des contrées même qu’il va traverser. De nombreux troupeaux de daims émigrent au printemps des rivages du continent aux terres de Victoria et de Wollaston en franchissant les détroits gelés, etils reviennent en automne. Les côtes, peuplées de veaux marins, servent aussi de lieux de päture à de grandes troupes d’oies de neige. La chasse et la pêche peuvent donc veni: en aide à l’expédition de Franklin, et nous avor.s un exemple récent des res-

sources qu’on peut tirer de ces climats, dans M. Rae lui-même, qui a passé un hiver rigoureux sur les rives désolées de la baie Repulse, sans autre combustible que les tiges desséchées d’une espèce d'andromède herbacée, et sans autres provistons, pour nourrir un nombreux détachement pendant toute une année, que celles que lui fournissait la chasse. »

Rapport du capitaine James Ross.

Presque en mème temps que ce rapport, écrit dans les solitudes du nord-ouest, l’amirauté recevait le suivant du capitaine James Clerk Ross.

« Les bâtiments deS. M. ?’Entreprise et l’Investigatr, retenus à l’orient de la baie de Baffin par une accumulation de glaces sans antécédents dans cette saison, n’ont pu appareiller que le 13 juin 1848 de l’établissement danois d'Uppernavick.

« Après avoir contourné l'obstacle par le nord, au milieu de difficultés telles que nous n’atteignimes la mer ouverte que le 20 août seulement, nous nous dirigeàmes directement sur la baie de Pond, où j'avais l'espoir de rencontrer des baleiniers, si quelques-uns avaient pu pénétrer jusque là, et peut-ctre apprendre d'eux si l’Erèbe et la Terreur, ou des détachements envoyés de ces bâtiments dans des embarcations, avaient passé

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le long de la côte; j'avais aussi en vue de communiquer avec les Esquimaux qui visitent annuellement ces rivages, et d'obtenir d’eux peut être quelques renseignements sur le sort de nos amis absents.

« Le 23, nous reconnûmes la terre à environ dix milles au sud de la baie de Pond, et nous pûmes suivre la ligne de la grande banquise qui s’appuyait contre la côte, à une distance de quatre ou cinqmilles dans le sud. Elle était tellement pressée du côté de terre, qu’il ne restait plus assez de place pour que des navires ou des embarcations pussent passer entre elle et le rivage, où l’on sait que les Esquimaux établissent leur résidence d'été; nous tirions un coup de canon toutes les demiheures, et nous examinions, avec nos lunettes de longue vue, tous ies points de la côte, mais nous ne parvinmes à découvrir aucun être humain.

« À partir de là nous remontämes vers le nordouest, en rangeant la terre de si près, que rien sur la côte, homme ou embarcation, n’eüt pu échapper à notre minutieux examen. Dans le même but je fis explorer la baie Possession. On n’y trouva que le papier que sir Edward Parry y avait laissé, en 1819, en souvenir de son expédition. Ce papier était très-endommagé ; mais, en le lavant soigneusement et en en réunissant les

morceaux, presque tous les mots purent être déchiffrés. Nous l’avons conservé.

« À partir dece point, nous continuâmes l'étude de la côte avec le même soin; car nous nous attendions à chaque instant à voir ceux que nous cherchions, et des vigies, placées dans les mâts et sur le pont, exploraient l'horizon avec l’attention la plus vive et la plus soutenue.

« Le 1‘ septembre, nous arrivämes devant le cap York; j'envoyai un détachement à terre pour voir s’il ne s’y trouvait aucune trace de nos compatriotes, et pour fixer, sur ce point remarquable, une marque facile à reconnaitre, et à laquelle fut jointe une note pour servir d'instruction à ceux qui la trouveraient. Gette mission fut accomplie avec beaucoup d'intelligence par le lieutenant Mac Clintock, malgré la difficuité des circonstances.

« Chaque jour nous jetions à la mer, de chacun des deux navires, un baril contenant des papiers pour faire ccnnaître notre situation; quand il y avait de la brume, on tirait le canon; pendant les heures de nuit, on brülait des feux de Bengale et des fusées; les navires étaient d’ailleurs tenus sous une petite voilure, de sorte qu une embarcation qui aurait vu les signaux aurait pu facilement nous atteindre.

« Le but général des informations ainsi distribuées le long de la côte était de faire savoir à sir

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