CHAPITRE IV
De l'usage du nom de mère donné par les chrétiens à Marie. — Comment ce nom, connu dès la plus haute antiquité, se rencontre en tous genres de monuments, — y compris les Actes des SS. PP. elles prières liturgiques. — Combien profonde en est la signification ; combien essentielle à l'existence même de la bienheureuse Vierge.
I . — N'eussions-nous pas d'autres preuves pour affirmer de Marie la maternité qui nous fait ses enfants suivant la grâce, que celles qui résultent des précédents chapitres, cette maternité pourrait déjà nous apparaître comme un fait incontestable. Bientôt, recherchant ex professa les raisons fondamentales que nous avons d'appeler la Mère de Dieu notre mère, nous verrons comment elle mérite en toute vérité de porter ce titre. Contentons-nous pour le moment de montrer combien ce nom de mère, dont nous honorons la bienheureuse Vierg-e, est d'un usage ancien et général dans l'Eg-lise.
S'il n'était question que de la chose signifiée par le mot, c'est à l'origine des siècles qu'il faudrait remonter pour en trouver la première apparition, puisque, dès lors, la nouvelle Eve est prophétisée comme la mère d'une postérité qui comprend le Réparateur et ses membres. Il s'agit ici du nom lui-même. Les chrétiens des premiers âges disaient-ils à Marie ces mots que nous avons si souvent dans le cœur et sur les le-
vres : ma mère, notre mère? Encore que ma piété me porte à le croire, je ne saurais le démontrer par des textes exprès. Les trop rares monuments qui nous restent de l'époque sont muets sur ce point, comme sur une foule d'autres que nous serions heureux de savoir. Du reste, on ne saurait rien induire de leur silence; et cela, pour les mêmes raisons que nous invoquerons plus tard, quand viendra la question du culte de la Yierg-e, à ce premier âge de l'Église. C'est, d'une part, que les livres arrivés jusqu'à nous ne sont pas seulement très peu nombreux, mais qu'ils traitent de questions étrangères au mode de louer et d'invoquer Marie ; c'est, d'autre part, que la circonstance des temps s'opposait à ce qu'on lui donnât publiquement ces noms si chers, de peur de fournir aux païens un prétexte de calomnies contre la foi chrétienne.
Mais, dès le quatrième siècle, c'est-à-dire, dès l'époque où la littérature chrétienne peut s'épanouir en liberté, Marie commence à se révéler dans les écrits des Pères, sous le nom de Mère des chrétiens. « Ayant porté dans son sein le Vivant par essence elle est devenue la Mère des vivants », dit saint Epiphane dans l'antithèse qu'il établit, ou plutôt qu'il rappelle entre l'Eve ancienne et l'Eve nouvelle (i).
Oui ne connaît le passage de saint Augustin dans son livre delà Sainte Virginité? n Marie, seule enire les femmes, est mère et vierge, non seulement selon l'esprit, mais encore suivant la chair. Selon l'esprit, elle n'est pas mère de notre chef,' le Sauveur Jésus, dont elle-même est plutôt née spirituellement...,
(i) Voir ci-dessus p. i5.
eu. IV. — LE NOM DE MEUE DES HOMMES 7I
mais elle est mère de ses membres que nous sommes: car elle a coopéré par sa charité à la naissance des fidèles dans l'Eg-lise, des fidèles membres de ce Chef" Suivant le corps, c'estde lui seul qu'elle est mère))(i). Si la lettre ou le sermon sur V Assomption de la bienheureuse Vierge Marie était plus authentique, j'ajouterais le témoig-nag^e de saint Jérôme à celui d'Augustin: car la Très Sainte Vierg-ey porte le nom de mère des nations, mater gentiiim (2). Du reste, le célèbre docteur a quelque chose d'équivalent dans des œuvres incontestablement siennes. Voici comment il fait parler lavierg-e Blésille, dont Paula, samère, pleurait amèrement la perte : « Pensez-vous que maintenant je sois seule; à votre place j'ai Marie, la Mère du Seigneur. Habeo pro te Mariam,Matrem Dominir, (3) ; c'est-àdire, je vous ai quittée, vous, ma mère mortelle ; mais j'ai trouvé près de Dieu mon autre mère, la Mère même de Dieu.
Peu de temps après, saint Pierre Chrysologue opposait devant son peuple Eve à Marie: « Celle-ci, mère de ceux qui vivent parla grâce, celle-là, mère de ceux qui meurent suivant la nature » (4). Ailleurs, jouant avec plus ou moins de bonheur sur le mot Maria, « Marie, dit-il, est appelée Mère ; et quand n'a-t-elle pas été mère? Au témoignage de l'Ecriture Dieu nomma mers. (maria) la masse des eaux réunies (5). La Vierge n'a-t-elle pas conçu de son sein le peuple sortant de l'Egypte, pour le faire renaître créature nouvelle et
(i) s. August., de S. Virîjin , a. 6. P. L. xl, .'^99.
(2) S. Hieron., 0pp. Mantissa, £73. 10, n. 3. P. L. xxx, i44-
(3) S. Hieron., ep. 3g ad Paulam, n. 6. P. L. xxii, 472.
(4) S. Petr. Ghrysol., serm. i4o, de Annanc. B. M. V. ui, 5/6.
(5) Gen., i, 10.
toute céleste, suivant cette parole de l'Apôtre : Nos pères furent tous sous la nuée; tous passèrent à travers la mer, et tous en Moïse furent baptisés dans la nue et dans la mer w (i) ? L'application de ces textes paraîtra bien subtile ; mais elle n'en révèle pas moins clairement la pensée du pieux docteur. Saint Ephrem, dans l'une de ces longues séries d'Aoe que nous rencontrons si souvent chez les Orientaux, avait déjà salué Marie « comme la Mère universelle : Aoe omnium parens » (2).
On pourrait encore, pour ces temps reculés, citer le témoignage de saint Ambroise. Dans son traité de V Institution des Vierges (3), le saint docteur applique à Marie ces paroles de l'époux à l'épouse, au livre des Cantiques : « Votre sein est comme un monceau de froment, entouré de lys » (4). Les lys sont la virginité de cette heureuse mère. Le froment, c'est Jésus-Christ disant de lui-même : « Si le grain de froment ne tombe dansla terre et n'y meurt, il reste seul; maiss'ilmeurt, il apporte un fruit abondant » (5j. C'est de vous, ô Marie, qu'il est né ce froment desélus. 11 est mort sur la croix, et nous sommes ses fruits. En le portant dans vos entrailles virginales vous nous y portiez avec lui, puisqu'il nous contenait déjà dans sa vertu féconde. Vous êtes donc non seulement sa mère, mais encore eu lui et par lui la nôtre.
Qu'on n'aille pas croire, parce quenous n'avons cité qu'un seul Père appartenr.iil aux Grecs, que ceux ci
(i) Idem, serin. i^G. Ibid.. og'^.
(2 S. Ephraem. serm. de SS. Del Genit. V. M. laudibus. 0pp. t. III (graece et lat.), p 676.
(3) S. Ambros., delnslil. Virg.. c. i4- P. L. -xvr, 826, sq.
(4) Cant., vil, 2 (.5) Joan., XII, ■>[i.
différaient en cela des Latins. L'un d'eux, Pierre de Sicile, évêque d'Arg-os, affirme en termes exprès « de la Très Sainte Mère de Dieu qu'elle est notre mère à tous » (i). Saint Jean Damascène met dans la bouche de Marie mourante ces touchantes et maternelles paroles qu'elle adresse à son Fils pour ses Apôtres, et dans leur personne pour tous les fidèles : c 0 mon Fils, je remets mon âme entre vos mains... Recevez cette âme qui vous est chère, cette âme préservée par vous de toute souillure... Consolez, je vous prie, mes très chers enfants, que vous avez daigné vous-même appeler vos frères (2) ». La faire parler ainsi, n'est ce pas lui donner manifestement le titre de mère?
Ce même titre, je le lui trouve encore plus expressément attribué parle patriarche Germain de Constantinople. Le saint, après avoir célébré la glorieuse entrée de la Mère de Dieu dans le royaume de son Fils, et le bonheur des élus recevant au milieu d'eux la mère de la Vie, se souvient des fidèles de la terre qu'elle a quittés pour monter au ciel, et voilà de quelle manière il les console et se console avec eux. « Il est vrai, cette divine mère n'estplus corporellementavec nous ; mais tout commerce n'est pas rompu entre elle et les exilés de la terre. Oui, Vierge toute sainte, vous habitez sp'rituellement parmi nous ; et l'incessante et grande protection dont vous nous entourez est la preuve de cette communauté de vie. Tous nous entendons votre voix ; et nos voix à tous arrivent jusqu'à vos oreilles. Vous nous connaissez pour nous proté-
(i) Panagia Deipara. noslrum omnium mater. Petr. SicuL, Hist. Jfanich., n. 29 P. G., civ, 1284
(2) S. Joan. Damasc, or. 2 in Dormit. B. V. 31., n 10. P. G xcvi, 7^6.
léger, el nous, à notre tour, nous vous reconnaissons aux secours qui nous viennent de votre main. Non, la mort n'a pas interrompu les relations entre vous et vos serviteurs. Ceux dont vous avez été le salut, vous ne vous les avez pas abandonnés : car votre âme est toujours vivante, et voire chair n'a pas subi la corruption du sépulcre. Vous veillez sur chacun de nous, ô Mère de Dieu ; personne n'échappe à vos regards compatissanls. Nos yeux, il est vrai, sont empêchés de vous voir, ô Vierge très sainte; mais vous n'en demeurez pas moins au milieu de nous, vous manifestant de différentes manières à ceux que vous en jugez dignes... Et pourtant, votre Fils vous a appelée, libre de toute corruption dans son éternel repos. Il a voulu, si je peux m'exprimer ainsi, vous avoir cqllée à ses lèvres, sur son cœur. El voilà pourquoi, tout ce que vous lui demandez pour vos mallieiireux fils, il vous l'accorde ; tout ce que vous souhaitez de lui, il l'accomplit de sa vertu divine » (i).
Il serait inutile de parcourir la suite des siècles jusqu'à nos jours, pour y chercher si ce litre de Mèi^e des hommes a continué d'être universellement et constamment attribué par les Pères, les écrivains ecclésiastiques, les Saints el les fidèles à la bienheureuse Vierge Marie. Tous les âges et toutes les plages retentissent de ce nom béni. L'enfant apprend à le prononcer sur les genoux de sa mère, el le docteur l'invoque et le célèbre comme l'enfant; s'il est une différence, c'est que les simples en goûtent souvent mieux la signification, tandis que le théologien définit avec plus de précision les raisons sur lesquelles il s'appuie. Mais lous^ igno-
(i) s. German. Const., deDonnit. Deip. V., serm. i. P. G. xcvni, 344,345, 348.
ranls et savants, répètent de cœur et de l)ouclie avec le g"rand saint Anselme : « 0 ma souveraine, Dieu vous a faite sa mrrr, afin que vous deveniez la mère de tous ceux qui croient en Lui... Reconnaissez donc, ô Vierg-e bénie, pour enfants ceux que votre Fils uniquement aimé n'a pas roug-i d'appeler ses frères... » (i).
II. — On a dit que le titre de Mère des hommes, ou tout autre également ex])licile, ne s'était jamais rencontré jusqu'à ces derniers temps ni dans les textes liturgiques, ni dans les monuments de l'Église universelle. Ce n'est pas une objection contre la maternité spirituelle de Marie: car on avoue très volontiers que la sainte Eg-lise n'aurait pas toléré l'usage si fréquent d'un semblable nom, s'il ne répondait pas à sa croyance. Et comment aurait-elle pu le désapprouver, quand mille et mille fois elle atteste expressément les vérités dont il est la simple et manifeste expression? Toujours est-il qu'on ne pourrait plus désormais arguer du silence de l'Eglise, si toutefois on est en droit dédire qu'elle s'est tue, quand lesSaints et les Docteurs, ayant mission pour enseigner les fidèles, ont si clairement appelé Marie de ce nom.
Léon XIII, dans ses encycliques sur le Rosaire, se plaît à nous présenter Marie comme « la Mère de Dieu et des hommes, la mère de l'Eglise, notre mère ».
(i) s. Anselm., oral. 4? et 49- P. L- olviii, ç)45, 9^7- Le B. Canisius, après avoir enseigné que Marie, par ses douleurs endurées au pied de la croix, mérita d'être la mère selon l'esprit de Jean l'Evangéliste et de tous les croyants, ajoute : t Et pour que nos adversaires ne lui refusent pas ce nom, qu'ils sachent que Luther lui-même le lui concédait, et qu'il regardait comme un grand bonheur et une singulière consolation pour le chrétien de tenir Marie pour sa vraie mère, comme il tient le Christ pour frère et Dieu pour père; Tout cela, dit-il (Postilla in Evanj. de Natali Doniini), est vrai, tout cela est réel, si toutefois nous croyons » B. Canis., de Maria V. Deip., 1. iv, c. s6.
C'est sous ce titre qu'il exhorte pasteurs et fidèles à l'invoquer de concert. Bien plus, il veut que, par ces paroles si connues de la Liturgie : « Montrez que vous êtes Mère, monstra te esseMatrem w, nous entendions non seulement « la Mère de Dieu, mais la nôtre » (i). Du reste, pour le remarquer en passant, cette interprétation n'est pas nouvelle, comme l'ont imaginé quelques-uns. Tout à l'heure nous la trouverons dans les chants sacrés du moyen âge. Elle était aussi dans les livres, à la même époque. C'est ainsi que le pieux abbé Gerhohe, après avoir montré la bienheureuse Vierge nous enfantant sur le Calvaire, et Jésus-Christ promulguant sa douloureuse maternité, conclut par ces mots : « Ce n'est donc pas une vaine espérance qui nous porte à lui dire : Salut, étoile de la mer, auguste Mère de Dieu; moins encore à crier vers elle: Montrez que vous êtes mère. N'a-t-elle pas une double maternité » (2)? « Chaque jour, reprend Ernest, le saint évêque de Prague, nous crions à Marie: Montrez que vous êtes mère, et cette bienheureuse Vierge, cette vierge royale..., nous traite en filsadoptifs » (3). Avant Léon XIII, Pie IX, de sainte et glorieuse mémoire, aimait à rappeler que l'immaculée Vierge est à la fois la Mère de Dieu et la nôtre, Mater Dei et nostra; notre mère très aimante à tous, omnium nostrum amantissima mater; et cela, dans ses Allocu-
(1) Eam publiée et privatim, lande, prece, votis, compellere concordes non desinant et obsecrare Matrem Dei et nostrain : Monslra te esse matrem. Encycl. Laetitiae Sanctae (8 sept. 1898). Cf. Encycl. Supremi Apostolatus ()«"'sept. i883).
(2) Gerhoh., Can. reg. S. August., De gloria et honore Jîlii hominis, c. 10. n. 2. P. L. cxciv, iio5.
(3) S. Ernest, in Mariali, c. 122 (apud Veiasquez, Maria advocata, p. a55).
cil. IV. LE NOM DE MEKE DES HOMMES 77
lions et dans des Actes encore plus solennels, comme sontles Encycliques à l'univers entier (i).
Le même titre de Mère des hommes reparaît dans des Offices récemment approuvés par l'Eglise. C'est d'abord celui de la B. Vierge Marie du Bon Conseil (26 avril), où l'oraison liturgique commence par ces mots : « 0 Dieu qui nous avez donné pour mère la Mère de votre Filsbien-aimé «.C'est encore l'Office c/e la Manifestation de la Vierge immaculée (27 nov). : car on y chante à l'hymne des Matines : « Jésus qui, à votre mort, avez donné votre Mère aux serviteurs, daignez, par l'intercession de la Mère, accorder aux fils les joies du ciel » (2).
Mais est-il bien vrai que, jusqu'à ces derniers jours» l'Eglise n'ait jamais appelé Marie du nom de mère des hommes, ni dans ses chants liturgiques, ni dans les actes plus spécialement émanés d'elle, c'est-à-dire de ses Pontifes ou de ses Conciles ? Ce qui donnerait un démenti formel à cette prétention, ce serait une lettre adressée par le pape Grégoire II au patriarche saint Germain de Constantinople, et lue dans le septième Concile œcuménique, second de Nicée (3). On y verrait, en effet, que « la Sainte Vierge, Mère de Dieu, est appelée notre mère, parce qu'elle a singulièrement concouru à notre naissance » selon l'esprit. Malheureusement, si la lettre est authentique, il n'en va pas ainsi du passage en question. Qu'on lise et
(i) Allocution. Quitus quantisque malorum (20 april. 1849). Item, 20 dcc. 1867; Encycl. Quanta cura (8 dec. i864). (a) Jesu, tuarn qui finiens Matrem dedisti servulis, Precante Matre, filiis Larg^ire caeli gaudia.
(:J) Ep. Gregor. papae II ad Germ. Const. Conc, vu, Acl 4-
■j8 L. I. — MATERNITÉ SPIRITUELLE. FIAIT ET RAISOM
relise le document pontifical, ces expressions ne s'y rencontrent nulle part. C'est un texte forgé comme tant d'autres (i); une de ces pièces fausses, glissées par ignorance ou par inadvertance dans le trésor de la Vierg-e, et dont son incomparable richesse n'a pas besoin.
A défaut de Grégoire H, nous avons le savant pape qui fut Benoît XIV. Dans la Bulle d'Or, ({u'il publia pour confirmer et recommander la Congrégation de la Vierge appelée Pi-ima Priinaria, le Pontife dit expressément « que l'Eglise catholique, formée à l'école du Saint Esprit, a toujours professé la dévotion la plus filiale envers Marie, comme envers la mère très aimante qui lui fut léguée de la bouche de son Jésus expirant ».
Laissant à d'autres le soin de parcourir les œuvres des Souverains Pontifes pour y chercher ce doux titre de Mère des hommes, j'en viens aux livres de la sainte Liturgie. Un savant et laborieux archiviste allemand a recueilli les hymnes latines du moyen âge, et l'un de ses volumes ne contient que des chants de tout rythme en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie (2;. Or, rien de plus fréquent que d'y voir donner à Marie le nom de mère des hommes.
Tout à l'heure, Léon XIII comprenait ce nom dans l'interprétation de l'invocation si douce et si connue : Monstra te esse matrem; montrez que vous êtes mère. Le moyen âge l'avait devancé : car on lit dans une dévote oraison dont la trame est VAue maris Stella : « Montrez-vous l'avocate et la mère des cou-
(i) Voir notre Introdudion, t. 1.
(2) Franc. Jos. Mone, fLjinni latini medii Aevi. ¥vib. Herder, i854.
cil. IV. LE NOM UE MERE DES HOMME.S 7g
pables » (i). Ailleurs, dans une paraphrase riniée (lu Salue, Rer/iria, ou lit encore : « Vers vous, mère, nous crions — exilés et iils d'Eve » (2). Et dans une autre: « Salut, notre pieuse mère »(3). Et plus loin : « Salut, mère des abandonnés » ; « Vierge mère de l'Eglise ; Vierge clémente, mère pieuse et débonnaire », « secourez vos serviteurs ; ils sont vos fils et vous êtes leur mère ». Oui « c'est ajuste titre que nous vous appelons du nom de mère, vous dont l'assistance nous fait espérer le pardon »; « écoutez les cris dolents de vos fils, source de miséricorde » ; « ô notre Mère et notre Dame, toute notre espérance est dans vos dons ; accordez- nous donc par la grâce les biens de l'une et l'autre vie : car vous le pouvez » (4). Voilà ce que chantaient nos pères ; et je ne connais rien de plus tendre, de plus naïf, de plus riche en souvenirs bibliques, et surtout de plus rempli de foi, de confiance et d'amour envers la douce Mère du Christ et de ses fidèles, justes et pécheurs, que ces hymnes des anciens jours. C'est l'écho des prières adressées à Marie par les saints dans le secret de leur cœur.
On pourrait dire, je le sais, que ce ne sont pas là des chants strictement liturgiques, pas plus que les cantiques d'aujourd'hui, lors même qu'ils sont chantés
(r) Monslra te causidicam — Mairemque reorum. Op. cit., a. 499>t.ll, p. 226.
[■2) Ibid., 11. 41^9. P- 209.
(3) Salve, mater iiostra pia. Ib., n. 488, p. 200.
(4) Ibid., nii. 4y2, 494, 5i6, 54i, 548, 583, pp. 212, 214, 3oo,333,343, 3(j8. Voici un autre exemple tiré d'un théologien du moyen âge. « Après avoir enseigné que Notre Seigneur, da haut de la croix, voulut confier tous les fidèles à sa mère en qualité de fils adoptifs », il ajoute : « C'est pourquoi toute l'Eglise universellement chante à la B. Vierge : Montrez que vous êtes notre mère; qu il rei^oive par vous nos prières Celui qui, né pour nous, a daigné se faire vôtre » . Pelbart. de Themeswar, in Steilario Garone benedicte Virgiuis Mirie... Coloniae, i5oG, 1. ix, a. 3, ad I (juaest.
8o L. I. MATERNITÉ SPIRITUELLE. FAIT ET RAISONS
dans une église, n'appartiennent officiellement à la Liturgie. Soit! mais, au moins, ces hymnes représentaient la croyance des fidèles, et d'autant mieux peutêtre qu'elles étaient plus populaires. En tout cas, les leçons du Bréviaire appartiennent certainement à la Liturgie; or, l'Eglise fait réciter à ses prêtres, dans l'Octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge, le texte où saint Epiphane, comparant Eve avec Marie, nomme expressément et plusieurs fois celle-ci la mère des vivants y^i). Elle dit encore aux fidèles, dans l'office de Notre Dame des Sept-Douleurs : N'oubliez jamais dans votre cœur les gémissements de votre mère (2) : allusion manifeste aux angoisses de la bienheureuse Vierge nous enfantant sur le Calvaire. La fête de la Compassion nous parlera plus tard du testament où Jésus-Christ, mourant sur la croix, nous lègue en la personne de Jean sa Mère pour mère (3); et dans celle de Notre-Dame de Bon Conseil, le même don est expressément affirmé (4).
IIL — Ainsi la foi des chrétiens vénère en Marie deux maternités, comme elle adore une double paternité dans la première des personnes divines. C'est en premier lieu la paternité et la maternité de nature. Pour Marie comme pour le Père Jésus-Christ est l'Unique ; car lui seul reçoit de l'un la nature qui le fait Dieu, de l'autre la nature qui le fait substantiellement homme. Mais pour l'un comme pour l'autre, Jésus- Christ est encore un premier-né, puisque tous deux
(i) Lect. 4, die i3 sept.
(2) In loto corde tuo gemitus matris tuae ne obliviscaris.
(3) II» part., 1. IV, CI.
^4) Deus qui Genitricem Filii tui matrem nobis dedisti. Oraf. Offîc. (36 april.j.
CH. IV. LE NOM DE MERE DES HOMMES 8l
lui donnent des frères en enfantant des fils selon la grâce : ce qui n'est plus la paternité ni la maternité de nature, mais celle d'adoption. Adoption toutefois qui surpasse à l'infini celle qui se voit parmi les hommes, puisqu'elle va jusqu'à transformer la nature ellemême des adoptés par une participation réelle et souverainement intime delà nature de Dieu (i).
Certes, dans cette génération des fils adoptifs, le rôle de Marie n'égale pas celui du Père. Dieu est la source, elle n'est que l'humble ruisseau ; Dieu agit en cause principale, et Marie comme un simple instrument. Chose merveilleuse pourtant, si, pour Marie comme pour le Père, la génération qui fait les adoptifs dépend de la génération du Fils suivant la nature, et la suppose comme son nécessaire fondement, on peut dire que la maternité naturelle dans Marie va plus nécessairement et plus directement à donner des frères à Jésus, le Fils unique, que la paternité même de Dieu. Je m'explique. On peut très bien concevoir Dieu le Père engendrant de toute éternité son Fils suivant la nature, sans l'existence des fils d'adoption. S'il avait plu à Dieu de ne pas donner l'être à la créature raisonnable ou de ne pas l'élever jusqu'à la participation de sa nature, il n'en serait ni moins Dieu, ni moins Père. Pour qu'il fût l'un et l'autre, aucun être en dehors de lui n'était nécessaire : car il trouvait essentiellement en lui-même sa paternité comme il y trouvait sa divinité. Ainsi tous les mondes, tous les esprits angéliques et tous les hommes n'ajoutent rien ni à sa béatitude, ni à ses richesses, ni à ses perfections infinies.
(i) Cf. La Grâce et la Gloire, 1. i, c. 3.
Telle o'esL pas la condition de l'immaculée mère des hommes. Otez-lui l'honneur et le bonheur de cette maternité, vous lui enlevez par contre coup sa maternité divine et son existence même.
En effet, nous l'avons vu dans la première Partie de cet ouvrage (i), la maternité divine est la raison déterminante de l'existence de Marie. Elle n'a été femme que pour être Mère de Dieu. Mais cette gloire de la maternité divine, à son tour, Marie ne l'a reçue que pour être mère des hommes; tout comme Jésus-Christ n'a existé dans la chair que pour être leur Sauveur. C'est ce qui donnait aux Saints tant de confiance en Marie. « Dieu, comme nous en avons l'assurance, a fait de vous sa mère, afin que vous soyez la mère de tous ceux qui croient en lui, c'est-à-dire de ceux dont il veut lui-même être appelé le père. Et quoi de plus glorieux pour vous que d'être la mère de ceux dont le Christ daigne être le père et le frère... Où donc est mon espérance, si ce n'est en Dieu et en vous... (2) » ? C'est exprimer la même idée que de dire de Marie qu'elle est Mère de Dieu pour être mère de miséricorde, comme l'a fait saint Anselme dans la touchante et dévote oraison, dont je citais un fragment au second livre de notre première Partie (3).
Même onction et même pensée dans cette autre prière du même saint à Marie : « 0 Notre Dame, de même que Dieu le Père a engendré celui dans lequel tout a la vie; ainsi vous, douce fleur de la virginité, vous avezdonnéle jour à celui par qui les morts mêmes
(i) V" Partie, 1. II, c. i.
(2) S. Anselm., Oration., or. 47- P. L. clviii, 94^.
(3) 1«P., 1. II, c. I, 1. 1, p. 129.
redeviennent vivants... Il n'y a pas de réconciliation en dehors de celui que vous avez chastement conçu ; pas de justificalion, hormis celle que vous, toute pure, avez portée dans vos entrailles; point de salut, excepté celui que vous avez enfanté, sans cesser d'être vierge. Ainsi donc, ô ma Souveraine, vous êtes la mère de la justification et des justifiés ; la mère de la réconcilialion et des réconciliés ; la mère du salut et des sauvés. 0 bienheureuse confiance, ô refuge assuré ! La Mère de Dieu est notre mère! La mère de celui qui seul est l'objet de nos espérances et de nos craintes, est notre mère ; oui, la mère de celui qui seul nous sauve, de celui qui seul peut nous condamner, est notre mère » (i) 1
Transcrivons, pour couronner ce chapitre, un fragment considérable d'un discours où ^Irède, un pieux abbé du xii^ siècle, donne non seulement à Marie le doux nom de mère, mais encore explique les raisons qui lui ont valu ce titre, et les devoirs que le même titre impose à ses enfants. « Nous devons à Marie, honneur, service, amour et louange. Nous lui devons l'honneur, parce qu'elle est la Mère de notre Dieu. Ne pas honorer la mère, c'est dédaigner le fils. L'Écriture a dit: Honorez voti^e père et votre mère (2). Mes frères, que dirons-nous? N'est-elle pas notre mère ? Elle l'est, sans aucun doute. Par elle, nous sommes nés, par elle nous sommes nourris,/)are//e nous avons la croissance. Par elle, dis-je, nous sommes nés, non pas au monde, mais à Dieu; par elle nous sommes nourris, non du lait de la chair, mais de ce lait dont
(i) s. Anselm., ibid., or, 52, 956-957. (a) Exod., XX, 12.
l'Apôtre écrit : Je vous ai donné pour aliment du laitet non des viandes solides (i). D'elle nous recevons la croissance, non pas quant aux dimensions corporelles, mais quant à la vertu de l'âme.
« Voyons maintenant quelle est cette naissance, quel est cet allaitement, quelle est cette croissance. Tous, vous le savez," nous avons été dans la mort, dans la vétusté, dans les ténèbres. Dans la mort, parce que nous étions séparés du Seigneur; dans la vétusté, parce que nous étions voués à la corruption ; dans les ténèbres, parce que nous étions privés des lumières de la sagesse. Ainsi notre perle était complète. Mais par la bienheureuse Marie nous avons été régénérés plus heureusement que nous n'étions nés par Eve; et cela, parce que Christ est né d'elle A la vétusté succède la nouveauté ; à la corruption, l'incorruption ; aux ténèbres, la lumière. Elle est notre mère, la mère de notre vie, la mère de notre incorruption, la mère de notre lumière. L'Apôtre a dit du Seigneur qu'il nous a été fait de Dieu sagesse et justice et sanctification et rédemption (2).
(( Étant donc la mère du Christ, la Vierge est à ce titre la mère de notre sagesse, la mère de notre justice, la mère de notre sainteté, la mère de notre rédemption. Et pour cela même elle nous est plus mère que celle qui nous engendra dans la chair. D'elle nous tenons une meilleure naissance, parce que d'elle est notre sainteté, notre justice, notre sagesse, notre sanctification, notre rédemption. Célébrons donc avec allégresse la Nativité de celle à qui nous sommes redevables d'une si excellente naissance.
(i) I Cor., m. 2.
{2) I Cor., i^ 3o.
« Voyons maintenant le lait dont elle nous a nourris.Le Verbe de Dieu, Fils de Dieu, Sagesse de Dieu, est un pain substantiel. C'est pourquoi il appartenait aux seules créatures grandes et vigoureuses, c'est-à-dire aux Anges, de le manger. Nous qui étions petits, nous n'étions pas aptes à prendre une nourriture si solide; rampant sur la terre nous ne pouvions atteindre à ce pain qui était au ciel. Ou'est-il arrivé ? Ce pain est descendu lui-même au sein de la Vierge ; et là il s'est transformé en lait, en un lait, dis je, que nous pourrions sucer. Regardez maintenant le Fils de Dieu sur le giron de la Vierge, entre les bras de la Vierge, suspendu aux mamelles de la Vierge : tout entier c'est un lait; suce et bois.
« Considérez encore sa chasteté, sa charité, son abaissement volontaire, et sur son exemple croissez en pureté, croissez en dilection, croissez en humilité et de la sorte suivez votre mère... Voilà comment elle est notre mère, et pourquoi nous lui devons l'honneur. C'est là ce que veut de nous le commandement du Seigneur: « Honorez votre père et votre mère. »
L'auteur parle ensuite du service que nous devons à Marie comme à notre Dame, à notre Souveraine, à la Reine du ciel et de la terre. La servir, c'est glorifier son Fils (i).
(i) Aelred., abbas Rievallens., in Anglia (j (65). Serm. 20 in Nativit. B. M. V. P. L. rxcv, SaS, sqq. Voici la conclusion du discours. « Statim ubi homo offendit Filium, ibi sine dubio offendit et matrem... Si voce laudamus, moribus non vituperemus. Falso ille laiidat qui quod laudat, quantum potest non vult imilari. Ille vero laudat humilitatem sanctae Mariae, qui quantum potest studet esse humilis... ».