CH. I. PRINCIPE FONDAMENTAL QC
Il ne suffit pas aux Pères d'avoir fait de la Vierg-e après son Fils la cause du salut; ils lui attribuent encore tout ce que l'idée de salut renferme de biens pour la nature rachetée. Marie est après Jésus la rédemption d'Adam et d'Eve, la rédemption des mortels, le prix même de la rédemption du monde (i). Par elle, nous avons été délivrés; par elle, le démon notre tyran a été vaincu, sa puissance renversée, ses captifs arrachés à la servitude; par elle, s'est apaisée la colère du juste juge, et la malédiction primitive a été retirée (2). Enfin, pour que cette bienheureuse Vierge ait sa part dans toutes les grâces qui nous sont venues de son Fils, notre Sauveur et Rédempteur^ c'est elle qui a régénéré les hommes conçus dans la honte, turpiter conceptos generastî; elle qui unit les fidèles à Dieu ; elle qui nous a fait passer des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie; elle enfin qui est la cause de toute rénovation spirituelle, de toute béatitude et de toute perfection (3).
II. — Mais d'oii lui vient cette participation générale à la communication qui nous est faite en Jésus-Christ des biens surnaturels, par où nous sommes relevés, rachetés, libérés, vivifiés? De sa maternité divine. C'est là que les Pères nous ramènent constamment, quand ils veulent nous montrer la source de l'influence universelle exercée par Marie dans l'œuvre de la rédemption du monde et de notre sanctification (4).
(i) Passaçl., ièic?., nn. 13.S7.
(2) Id., ibid., nn i;i83, i388, sq.
(3i Id., ibid , nn i38i, sq , iSSg, etc.
(4) Id., ibid., n. i434-i4^8. Ne l'oublions pas, a Dieu ne s'est passeulement incarné ni livré à la mort pour prendre sur lui notre peine et nous délivrer du poids de nos fautes; mais pour imprimer en nous la participation de sa nature et l'image de la divinité » ( Joan. Geometra,
C'est assez, pour en être convaincu, de se reporter aux textes qui précèdent. Tous se résument plus ou moins explicitement dans cet axiome de saint Epiphane : Marie, la nouvelle Eve, est mère des vivants, source en eux de la vie divine, parce que le Vivant par essence nous a été donné par elle. Aussi bien l'Eglise chanle-t-elle dans ses hymnes : <( Ce que la triste Eve nous a ravi, vous nous le rendez par votre germe fécond » (i). « 0 noire Dame, tout ce que nous pouvons penser, concevoir ou dire est comme néant, comparé aux biens qui nous sont venus par vous... Le genre humain, dépouillé de la gloire de l'éternité, vous l'avez rétabli dans son premier état par le fruit virginal de votre admirable fécondité. Les lois de l'enfer vous les avez annulées par la victoire de votre Fils sur le prince de la mort... C'est par vous, ô notre Souverains, que nous avons recouvré dans votre Fils uniqa". notre vie perdue ; c'est par vous que nous avons ce qu'il j a en nous d'être, de pouvoir et débouté; par vous que nous espérons arriver à l'éternelle gloire » (2).
On me saura gré, j'en suis sûr, d'avoir proposé ces vérités dans une belle page du pieux et savant ami de saint Bernard qui fut l'abbé Guerric. Après une véhémente apostrophe contre Heîvidius, qui prétendait sacrilègem^nt que Jésus n'était pas l'Unique de la Vierge e:i terre, comme il est l'Unique de son Père
in SS. Ddip. Aananc. n. 7. P. G. cvi, 817) : car cela seul produit en nous un être nouveau, l'êlre surnaturel et divin, la vie des enfants de Dieu. C'est pourq loi Marie concourant à procurer aux hommes avec Jisus-Christ les fruits de la Rédemption fait vraiment l'oftice d'une mère.
(i) Quod Eva Irlstis absluUi, Ta reddis alnio yerminà.
(2) Auctor Tract, de Cmcept B. M. P. L. clix, 3i5.
en. 1. PRINCIPE FONDAMENTAL 101
dans le ciel, Guerric poursuit en ces termes : « Et pourtant, cette unique Vierg-e Mère, qui se glorifie justement d'avoir enfanté l'Unique du Père, embrasse ce même Fils unique dans tous ses membres, et ne refuse pas d'être appelée du nom de mère par tous ceux dans lesquels elle voit se former son Jésus- Christ. Cette ancienne Eve, plus marâtre que mère, Eve, qui soumet ses enfants à la sentence de mort avant de les produire à la lumière, a été nommée la mère des vivants, bien qu'en réalité elle soit plutôt la meurtrière des vivants et la mère des mourants : car ce qu'elle engendre, elle l'engendre à la mort.
« Et parce qu'Eve n'a pas su vérifier fidèlement la signification de son nom, c'est Marie qui, comme l'Eglise dont elle est le type et la forme, est en vérité la mère de quiconque renaît à la vie. N'est-elle pas, en effet, la Mère de la Vie, qui nous fait tous vivre ; etn'a-t-elle pas, en V engendrant de sa substance, engendré d'une certaine manière tous ceux qui doivent vivre de cette Vie? Elle engendrait son Unique, et nous-mêmes nous étions tous régénérés, parce que, suivant la loi de la régénération, nous étions dès lors tous contenus en lui. Demême, en effet, qu'à l'origine de l'humanité nous étions tous en Adam, à raison du principe séminal qui préside à la génération suivant la chair, ainsi par la semence de la régénération suivant l'esprit étions-nous dans le Christ Sauveur, même avant le commencement » (i).
Il faudrait s'arrêter ici, car cela seul touche immédiatement à la question présente. Mais ce qui suit est si remarquable, qu'il est utilede le transcrire; d'autant
(ij Guerric. abbat., 5ermo i'n Assumpt. B.M. i, n. a.P. L. clxxxv.
plus qu'il servira de préparation aux matières à traiter plus tard. « Or, continue Guerric, celle Mère du Christ, parce qu'elle se reconnaît comme mère des chrétiens en vertu du mystère, se démontre aussi leur mère par une sollicitude et par une affection plus que maternelle. Elle n'est point dure pour ses fils, comme s'ils n'étaient pas siens, elle dont les entrailles une fois seulement fécondées, mais jamais stériles, ne cessent d'enfanter le fruit de la piété... C'est, ô Vierge bénie, que, né de vous une seule fois, Jésus demeure toujours en vous, comme dans le jardin fermé de la chasteté virginale, pour y remplir surabondamment la source de la charité ; source intarissable qui, bien que scellée, coule à l'extérieur et déverse en nous ses eaux vivifiantes... Si le serviteur du Christ ne cesse d'enfanter ses pelits enfants, filiolos, avec un soin et un amour admirables, jusqu'à ce que le Christ soit formé en eux (i), combien plus la propre Mère du Christ. Paul les engendrait en leur prêchant le Verbe de vérité qui les régénérait ; J/ar/e les engendra d'une manière incomparablement plus divine et plus sainte, en enfantant le Verbe lui-même. Certes, je loue dans Pau le mystère de la prédication ; mais combien plus j'admire et je vénère en Marie le mystère de la génération.
« Et voyez si les fils eux-mêmes ne paraissent pas reconnaître en elle leur mère; poussés, comme par un instinct naturel de piété filiale que leur inspire la foi, leur premier et principal recours en toutes leurs nécessités et leurs périls ils le cherchent dans l'invocation de son nom ; ce sont des fils qui se réfugient sur
(i) Galal., IV, 19.