CHAPITRE II
Trois raisons pour lesquelles la bienheureuse Vierge nous enfanta par sa maternité divine à la vie delà grâce. — Première raison fondée sur le mérite de cette maternité ; seconde raison tirée de son consentement à l'Incarnation ; troisième raison venant de sa coopération prochaine à l'immolation de la victime au Calvaire. — Le mérite de la maternité divine; mérite non pas de condignité, mais de suprême convenance ou de congriiité.
I. — Nous venons de le méditer, les Pères, les Docleurs et les Saints, parlant de la maternité spirituelle de Marie, la célèbrent comme la conséquence, le couronnement et la fin de sa maternité divine; et saint Epiphane ne faisait autre chose que d'exprimer leur foi commune, quand il écrivait : « Par la vierge Marie la vie même est entrée dans le monde, afin qu'enfantant le Vivant cette Vierge devînt par là même mère des vivants » (i).
Mais voici que l'hérésie se dresse à l'encontre. Elle n'admet pas que le titre de Mère de Dieu suffise à justifier ce que nous croyons, soit de l'incomparable dig-nité de Marie, soit du concours à la rédemption qai la sacra mère des hommes dans l'ordre de la grâce. Un protestant, des moins éloignés pourtant de la croyance catholique, le docteur Pusey, crut devoir appuyer de son autorité ces attaques contre la nouvelle Eve. Nous avons déjà surabondamment réfuté cette erreur
(i) s. Epiph., Haeres jS, n. i8., p. L. xlii, 739.
cil. II. MERITE DE LA. MATERNITE I OQ
en ce qui concerne les privilèges et l'incommensurable grandeur de la maternité divine. C'est assez de nous en tenir à la seconde partie de l'objection, et de montrer combien elle est vaine et combien solide est la doctrine traditionnelle. Marie, disent-ils, ne fut autre chose, en sa qualité de Mère de Dieu, qu'un simple instrument physique de l'Incarnation, comme David et Juda, ses ancêtres et ceux du Christ; tout son privilèg'e est d'avoir concouru plus immédiatement q\i' eux à la naissance du Sauveur. Le Rédempteur est matériellement d'elle ; mais ce n'est pas d'elle que nous avons en aucune manière reçu la rédemption, avec les b"ens de la vie qu'elle nous apporte; pas plus que nous neladevojis médiatement aux ancêtres du Christ. Qu'une femme ait donné le jour soit à quelque personnage supérieur par l'éclat de ses mérites et de ses vertus, soit à quelque grand criminel, est-ce que nous devons à la mère du premier la louange et la reconnaissance dont son fils est digne, à la mère du second l'horreur que ses forfaits ont appelée sur lui, /*ar ce^ unique motif qu elles ont été leurs mères? Sans doute, on est en droit de les louer ou de les blâmer à raison de l'éducation qu'elles donnèrent à leurs fils; mais, encore une fois, ni cette louange ni ce blâme ne peut leur appartenir en vertu de l'acte qui les a rendues mères. Elles ont matériellement enfanté, celle-ci un fléau, celle-là, un bienfaiteur de l'humanité; ni l'une ni l'autre n'a, du seul fait de sa maternité, la responsabilité formelle des œuvres et de la destinée de son enfant. Telle est l'objection, et c'est ainsi qu'on prétend infirmer tous les textes des Pères et réduire à néant la maternité spirituelle de la Très Sainte Vierge Marie. Que faut-il pour renverser ce fragile échafaudage?
Retourner au texte évangélique et relire les Pères. Trois choses établissent une différence essentielle entre la Mère du Sauveur et les mères communes dont il est parlé dans l'objection; ou, si vous le voulez, entre la Vierge Mère et les ancêtres du Christ. C'est, en premier lieu, qu'elle doit à ses propres mérites la divine fécondité qui l'a faite Mère de Dieu. En second lieu, c'est que l'Incarnation du même Sauveur a dépendu de son hbre assentiment ; c'est enfin qu'elle a coopéré conjointement avec son Fils à Toblation sanglante qui nous apportait le pardon et la vie. Trois points d'une importance souveraine qu'il nous faut développer avec étendue ; car ils sont indispensables pour la pleine intelligence de la maternité spirituelle de Marie.
En effet, je l'accorde volontiers, si la bienheureuse Vierge était purement et simplement la Mère du Dieu Sauveur; en d'autres termes, si le Fils de Dieu, voulant sauver la nature humaine, eût pris chair en elle, sans qu'elle ait concouru par sa volonté libre et par ses libres vertus à l'accomplissement du mystère de salut, depuis l'Incarnation du Verbe jusqu'à l'immolation sanglante de la croix, cette maternité, si glorieuse qu'elle puisse être, ne suffirait pas à la faire en toute vérité la Mère des hommes, notre mère. Marie ne serait plus à ce titre la véritable coopératiice de la Rédemption; nous n'aurions pas à lui faire honneur de notre renaissance spirituelle, si ce n'est de la manière et dans la mesure qui conviennent à l'instrument aveugle d'un bienfait. Je comparerais son influence vivifiante à celle d'une mère commune dans l'ordre de la transmission du péché d'origine. Toute femme qui enfante concourt par là même à faire un
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homme pécheur. Mais si cet homme est conçu dans la mort, la responsabilité n'en retombe pas sur ses généruteurs immédiats. Leur opération n'est pas la cause, mais uniquement la condition requise pour que la mort et le péché passent dans le nouvel être, issu de leur union. Donc, on ne peut concevoir la maternité spirituelle de Marie comme un écoulement lég-itime et très véritable de sa maternité divàne, sans tenir compte des trois vérités que j'indiquais tout à l'heure; et c'est pour les avoir ignorées et méconnues que Pusey et ses disciples ont si malheureusement ignoré et méconnu la Mère des hommes.
Mais il faut préciser encore notre pensée : car l'intelligence exacte de la maternité de grâce est étroitement attachée à ces notions. Il s'agit de savoir si la bienheureuse Vierge est vraiment la Mère des hommes, parce qu'elle est Mère du Dieu Sauveur; en d'autres termes, si par sa maternité divine elle a concouru pour sa part et sa grande part à nous procurer cette grâce qui constitue pour nous le principe d'une nouvelle vie, la vie surnaturelle, propre aux enfants de Dieu. Elle l'a fait, répondons-nous; non pas seulement parce qu'elle a fourni de sa chair la chair du Sauveur, mais parce qu'elle a mérité cette divine fécondité, mais parce que l'Incarnation du Sauveur en elle a dépendu de son libre vouloir, mais parce qu'elle a coopéré en qualité de mère et par ses actes de mère à l'immolation qui nous apportait la vie. Voilà dans quel sens la maternité de grâce sort de la maternité de nature, et comment la bienheureuse Vierge étant la Mère de Dieu devient notre mère à tous (i). Donc,
(i) Jésus-Christ est notre frère, non pas seulement parce qu'il est né
expliquer le comment delà maternilé de grâce, c'est mettre ces différents points en lumière, et montrer qu'ils sont vraiment inséparables de la maternité divine telle que les Saints, les Pères et l'Eglise elle-même nous l'ont toujours représentée.
•II. — Disons tout d'abord que, si Marie n'est pas la mère d'un homme vulgaire, mais de l'Homme- Dieu, Sauveur et Rédempteur de la famille humaine, elle le doit, après la munificence divine, à ses propres mérites. Que la sainte Vierge ait dans un sens très juste mérité d'être choisie pour être Mère de Dieu, c'est une vérité trop commanémant reçue parmi les théologiens et les Pères pour qu'on puisse raisonnablement la révoquer en doute.
Voulez-vous des preuves de cet accord, lisez ces quelques témoig-nag'es entre mille : « C'est à bon droit, écrit saint Ambroise, que Marie seule est saluée pleine de grâce : car elle seule a obtenu du ciel une grâce que personne autre n'a mérilée, celle d'être remplie de l'Auteur de la g-râce w (i). A la même époque, saint Jérôme aurait écrit dans le même sens à la vierge Eustochium : « Ayez toujours Marie devant les yeux; Marie, dont la pureté fut si grande qu'elle mérita d'être la Mère du Seig-neur » (2). Même affirmation
comme nous d'une femme, et que celte femme est devenue par son très spécial concours à notre sanctificalioa la mère de nos âmes: mais encore parce que nous sommes nés du Père dans l'ordre de la grâce, de ce Père, dont il est, Lui, le Premier-né. Le titre de frère de Jcsus, considéré seulement à ce dernier point de vue, ne nous autoriserait pas à réclamer, sinon d'une façon très impropre, Marie pour mère. Une femme ne devient pas au sens vrai la mère des fils ncs d'une autre femme, par cela seul que le père de son propre fils est aussi leur père.
(i) S. Ambros.. Eocpos. in Luc, L ii, n. g. P. L. xv. i556.
(2) J'avoue n'avoir pu co.itrôler ce texte.
CH. XI. — MERITE DE LA MATERNITE Il3
de la part du grand Augustin : « Cette Vierge, qui mérita par son amour et par sa foi que le plus saint des g-ermes fût formé en elle, le Fils l'a créée pour l'élire; il l'a choisie pour en être créé » (i). Et saint Pierre Chrysologue, commentant les paroles de l'Ange : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes; w « oui, s'écrie-t-il, elle est véritablement bénie cette Vierge qui conserve l'honneur de sa virginité tout en recevant la dignité de mère; véritablement bénie, parce qu'elle a mérité la grâce d'une conception divine et porté la couronne de l'intégrité » (2).
Si nous passons en Orient, ce sont des sentiments identiques. « Seule, dit saint Méthode à la Vierge Mère, vous avez mérité de partager avec Dieu ce qui est de Dieu, vous qui, seule, avez engendré dans la chair le Dieu éternellement engendré du Père qui est Dieu » (3j. « Oh! que ce monde est magnifique! reprend saint Jean Damascène, en parlant de Marie. Quelle merveilleuse création dans laquelle s'unissent la beauté des arbres chargés de tous les fruits de la vertu, le parfum de la chasteté, la splendeur de la lumière, tout ce qu'il y a de bon et de bsau ; digne à tous ces titres que Dieu, venant chez l'homme, y choisisse sa demeure... épris d'une passion d'amour pour celle qui l'emporte sur toute créature » (4).
C'est encore une idée semblable que le pieux abbé Ruperl fait exprimer à Marie représentée par l'Epouse, dans son Commentaire sur les Cantiques : « Lorsque le Roi était sur sa couche, le nard qui m'embaume a
(i) s. August., de Peccat. merit. et rem., c. 24. P. L. xliv, 175. (a) S. Pelr. Ghrysol., serm. i43. P. L. lu, 584. (3j S. Method., de San. et Anna. Apud Galland., t. III, p. 816. (4) S. Joan. Dam., Serm. 3 in Nativit. B V. M., n. 4P- G. xcvi,
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répandu son parfum... Quelle est cette couche du Roi, sinon le cœur ou le sein du Père?... Lors donc qu'il reposait sur celte couche éternelle, mon nard a exhalé son parfum, et comme enivré de cette odeur, il es| descendu dans mon sein. Autrefois, repoussé par la puanteur qu'exhalait la superbe d'Eve, il s'était éloig-nc du genre humain ; aujourd'hui, délecté, réjoui par la bonne odeur de mon humilité, il revient à lui... Rien ne plaît au cœur du Père, du Fils et du Saint- Esprit comme ce parfum de l'humilité. O mes amis, croyez-le, je le sais par mon expérience... Et celui qui m'a créée s'est reposé sous ma tente (i)... Là, dis-je, il s'est reposé et y est demeuré neuf mois entiers, et la servante dont il était le maître, il s'en est fait le fils. Voulez-vous apprendre, ô mes amis, ce que ce ce bien-aimé est ensuite devenu pour moi, ce que je suis devenue pour lui : Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe ; il reposera sur mon sein (2), comme il repose dans le sein du Père » (3j.
Plusieurs écrivains ecclésiastiques semblent renchérir encore sur ce que nous venons d'entendre. Si le Verbe de Dieu ne s'est pas incarné plus tut, si tant de siècles S3 soal écoulés, avant qu'il se revêtît de notre nalure et devînt l'un de nous, c'est, entre autres causes, qu'il n'avait pis trouvé jusque-là, dans la longue suite des âges, une femme qui méritât d'être sa mère. Ainsi pensait en particulier le disciple et le secrétaire de saint Anselme , Eadmer : (< Les siècles, a-t-il écrit, succédaient aux siècles, et le fardeau de la condamnation primitive pesait toujours sur les hora-
(i ) Eccli., XXIV, 12.
(2) Cani . , I, 10.
(li; Rapert., Cjmnient. in Can'ic, I. r, P. L. ci.xviii, 354, s].