‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 27 sur 98 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le consentement donné par la bienheureuse Vierge à l'Incarnation du Fils de Dieu. — Comment il était requis pour l'accomplissement du mystère ; — Et comment cette nécessité ne mettait pas en péril la réalisation du plan divin.

I. — La bienheureuse Vierg-e a mérité àc concevoir et d'enfanter au monde le Sauveur du monde. C'est là pour nous, on vient de le voir, une raison péremptoire de faire remonter jusqu'à elle les grâces de salut et de vie que le Verbe fait chair a répandues sur la famille humaine. Mais parmi tant de mérites il en est un qui, plus que tous les autres, nous donne ce droit. C'est V acquiescement au message ang-élique, le Jiat prononcé par la Vierge, après avoir entendu les propositions divines. Je ne considère pas maintenant cet acte au point de vue du mérite, encore qu'il paraisse à saint Bernardin de Sienne d'un prix hors de toute mesure et comme infini. Non, je ne veux regarder ici que le consentement en lui-même.

A rencontre des autres mères, Marie sait d'avance et parfaitement quel est celui dont elle doit être la mère ; elle sait pourquoi il vient, ce qu'il a mission de faire et comment il remplira sa mission. De science certaine elle connaît que c'est le Fils éternel de Dieu, le Saint par excellence, le Messie promis dès l'origine des âges, le Libérateur tant de fois annoncé par les

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prophètes et si long-temps attendu ; le Dieu qui va s'incarner pour racheter les hommes et les vivifier par l'effusion de son sang-. Les paroles de l'Archange et l'intellig-ence qu'elle avait des divines promesses ne lui permettent pas de l'ig-norer; comme elle ne peut ignorer, non plus, les douleurs qui seront pour elle-même l'accompagnement et la conséquence d'une si mystérieuse et sublime maternité.

« Voilà, lui dit Gabriel, que vous concevrez dans vos entrailles, et que vous enfanterez un Fils, et vous l'appellerez Jésus. Et il sera grand, et il sera appelé le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera sur la maison de Jacob éternellement. Et son règne n'aura pas de fin » (i). Pouvait-on lui révéler plus clairement la nature du Fils dont on lui propose, au nom de Dieu, d'être la mère: Fils du Très-Haut, Sauveur, descendant de David, roi d'Israël, tous les caractères du Messie. Encore une fois, dans cette révélation, la Vierge, à la lumière surnaturelle qui l'éclairé, non pas seulement sur les paroles angéliques, mais sur les oracles des prophètes, voit se dérouler par anticipation toute la vie de celui qui, si elle y consent, doit prendre chair en elle.

Je ne dis pas que dès lors elle connaisse explicitement tous les faits particuliers et toutes les circonstances du mystère; mais elle en a sous les yeux le principe, la nature et la fin, ce qu'on en peut nommer la substance et les principaux actes. Est-il possible de s'imaginer qu'elle ait eu moins de clartés que les prophètes, elle la Reine des prophètes ; elle à qui

(1) Luc, I, 3i, sqq.

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l'Archange ouvre une vue si claire sur l'Incarnation du Verbe; elle qui, bientôt, exposera si divinement dans son Cantique les desseins et les dons de Dieu ; moins de clarté même que sa cousine Elisabeth et que Jean le précurseur, encore renfermé au sein de sa mère, ou que Zacharie son père ; que ces vieillards enfin qui salueront bientôt en Jésus la lumière du monde et prédiront si vivement les contradictions dont il sera l'objet ? Or, cette Incarnation du Verbe qui doit nous apporter le salut et la vie, sans laquelle nous demeurons éternellement dans la servitude et la mort, Dieu veut non seulement qu'elle se fasse dans une vierge consciente de tout le mystère, mais encore qu'elle dépende de son consentement : de telle sorte que l'existence du Sauveur et, par conséquent, notre salut et notre vie soient attachés à l'assentiment volontairement et librement donnés par cette vierge.

C'est, en effet, une chose bien remarquable de voir la conduite si différente tenue par Dieu dans la création du premier homme et dans la production de l'homme par excellence, son Verbe incarné, le Christ. Là, Dieu paraît seul. Faisons l'homme, dit-il, à notre image et ressemblance (i). Il y a ce que nous n'avons pas vu dans la création des autres êtres, comme un conseil préalable : « Faisons l'homme » ; mais un conseil où Dieu ne consulte que lui-même, puisqu'il n'a lieu qu'entre les personnes divines. Elles seules, en efl^et, délibèrent: car c'est uniquement à leur image et ressemblance que l'homme sera formé. Pas d'autre volonté que la leur: ni celle de l'homme qui n'existe pas encore, ni celle de l'Ange qui n'est pas convoqué

(i) Gen , 1, 20.

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pour celte auguste consultation, pas plus qu'il n'aura sa part dans le chef-d'œuvre à produire.

Tout autre est le mode de procéder, quand il s'ag-it de rappeler l'homme à sa dig-nité première. Dieu, du haut de son trône, députe un des princes de la cour céleste à la Vierge Marie pour l'instruire de ses projets, et pour lui demander, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit sa coopération libre au mystère qu'il veut accomplir en elle.

Et la preuve que l'Ang-e est envoyé dans ce but, c'est la manière dont il lui parle, et ce qu'il lui dit (i). Pourquoi s'abaisser, comme il le fait, devant elle; pourquoi lui développer si nettement les conseils du Très-Haut; pourquoi descendre jusqu'à lui donner les explications qu'elle demande et résoudre les difficultés qu'elle propose; pourquoi ne regarder sa mission finie qu'après avoir entendu l'acquiescement de Marie: « Je suis la servante du Seig'ueur; qu'il me soit fait suivant voire parole »; pourquoi, dis-je, tout cela, s'il vient intimer des ordres absolus, et révéler une œuvre que Dieu se réserve d'accomplir, quelle que soit la volonté dé sa créature ? A-t-il rien fait de semblable, je ne dis plus dans la formation du premier homme, mais dans celle de la première femme ?

Il voulait tirer d'Adam la substance qui servirait pour ainsi dire de noyau au corps de sa compag-ne, afin de sig-nifier par là un double mystère : le mystère de l'union qui doit exister entre l'homme et la femme et le mystère plus sacré de l'Eg-lise sortant du Cœur ouvert de Jésus-Christ sur la croix. Et tout se fait tandis qu'Adam repose dans un sommeil envoyé par

(i) Ave, gratia plena, Dominus tecum. In hac voce oblatio est, oblatio muneris, non simplex salutationis officium,dit saint Pierre Chrysologue. Serm. i^o, de Annunciai. B. M. V. P. L. ui, 676.

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Dieu, sans que le père des hommes ait eu connaissance préalable ou conscience présente de l'action divine. S'il y a un Jiaf, c'est Dieu qui le prononce. Ici îe Jiat que va suivre immédiatement l'Incarnation du Verbe, est de Marie. Certes la Trinité dit aussi son Jiat : comment s'opérerait l'œuvre par excellence de Dieu, si Dieu n'en voulait pas l'exécution? Mais le fiat divin n'a son effet que dans \ejiat de la Vierge. De même qu'il faut au Fils de Dieu, pour être fils de l'homme, une double opération, celle de la Vierge qui fournit et prépare la matière et celle du Saint-Esprit qui l'org-anise et l'anime, ainsi l'une et l'autre opération dépendent d'une double volonté, la volonté di-^ vine et la volonté de Marie.

Et ce n'est pas seulement le message angélique qui nous révèle le dessein providentiel. Méditons ]e Jialde Marie : lui aussi nous montrera que la Vierge a compris que ce fia t était un facteur nécessaire à l'Incarnation du Verbe en elle. Pourquoi l'aurail-elle prononcé, si elle n'avait jugé que Dieu le réclamait de son obéissance et de sa foi ? Pourquoi ne lui suffit-il pas de se tenir sous la main de Dieu, silencieuse et recueillie, quand elle eut entendu l'Ange lui dire ces dernières paroles : « Il n'y a rien d'impossible pour Dieu »? A son tour, Elisabeth rend témoignage à la même vérité. « Bienheureuse êtes-vous d'avoir cru que tout ce que vous a dit le Seigneur s'accomplirait en vous, » dit-elle à Marie. N'était-ce pas là signifier clairement la liaison très étroite entre l'accomplissement du mystère et la foi de la Vierge exprimée dans son fiat (i)?

[i) C'est pourquoi^ dès le début de celte seconde Partie, nous entendions les Pères appuyer avec tant d'insistance sur la foi de la nouvelle

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Aucun auteur peut-être n'a si longuement et si constamment insisté sur ces idées que l'abbé Guillaume le Petit, dans son commentaire sur le Cantique des cantiques . Il y revient pour le moins à quatre fois différentes, et toujours avec la même abondance et, l'on pourrait dire, avec le même charme et la même beauté d'expressions. Prenons pour exemple un de ces passages : c'est l'adaptation faite à Marie du verset où l'époux dit à l'épouse : « Vos lèvres sont un rayon qui distille le miel ; il y a sous votre langue du miel et du lait » (i). « 11 est permis, dit Guillaume en sa paraphrase, de rapporter spirituellement ces paroles au temps où la vérité de toutes les prophéties et le salut même du genre humain étaient suspendus en quelque sorte aux lèvres de Marie. Le Fils de Dieu se disposait à répondre aux gémissements des anciens justes, qui, depuis tant de siècles, lui criaient jusqu'à l'épuisement : Réveillez votre puissance, venez, sauvez-nous (2) ; il allait, dis-je, réveiller enfin cette puissance, sortir du Père, et venir dans le monde, non pour juger le monde, mais pour sauver le monde (3).

« C'est pourquoi il députa son envoyé céleste vers, la Vierge, dont la chair très pure devait lui fournir cequ'il unirait à sa personne et ce que, les temps venus» il offrirait au Père pour le salut d'un grand nombre; il le députe pour lui exposer le mystère de la rédemption des hommes, et réclamer d'elle et son consentement et sa coopération. Car le Tout-Puissant ne vou-

Eve et sur son obéissance aux paroles de l'Ange, et leur attribuer le saint du monde, comme l'incrédulité et la désobéissance de la première- Eve étaient pour eux la cause initiale de notre déchéance.

(i) Gant., IV, 1 1.

(a) Psal., Lxxix, 3.

(3) Joan., XII, 47-

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lait pas prendre d'elle celte chair, sans qu'elle-même la lui donnât, comme il avait pris à l'insu d'Adam, plong-é dans un mystérieux sommeil, ce dont il forma la première femme (i). Pour l'honneur de sa future mère, il voulut non seulement prendre d'elle sa chair, mais aussi la recevoir d'elle. Donc, il lui députa son messager Gabriel. Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, et vous êtes bénie entre les femmes. Voyez avec quelle suavité l'Ang-e s'apprête, non pas à lui arracher le consentement désiré, mais à le provoquer gracieusement. Voilà, dit-il, que vous concevrez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus, comme s'il disait : 0 Vierge, consentez par la foi au mystère de laréconciliation du monde; le Seigneur, il est vrai, vous a choisie comme l'instrument d'un si grand mystère ; mais ce n'est ni à votre insu ni contre votre volonté qu'il prétend prendre de vous l'hostie de la réconciliation : ce qui manifestement sera pour vous un grand mérite, une gloire singulière. Donc, avec une foi joyeuse donnez-lui de vous-même ce qui doit être sacrifié pour le salut commun. Vous croyez, je le sais; mais ce n'est pas assez de croire : car on croit de cœur pour la justice, et on confesse de bouche pour le salut (2). Si votre bouche n'exprime pas cette foi, comme il vous a parlé par la mienne, le Très-Haut ne recevra pas de vous l'hostie du salut.

(i) Nolebat autem O nnipotens carnem sumere ex ipsa, non danteipsa, sicut sumpsit de dormiente Adam, unde formaret Evani. — Ailleurs, il dit encore : Polerat incarnationis mysterium celebrare, Maria nest ciente, nec senlienle, nec consenliente, nec carnem dante, sicut sumpside Adam unde formavit Evam ; sed maluit sumere non tantum ex ipsa, sed cl ab ipsa sciente^ senlienje, consentienle et ofTerente, ad cumulum gloriae maternae, in Gant., v, a.

(a) Rom., X, lo.

eu. m. COiNSENTEMENT DE LA SAINTE VIEKGE I 3Ô

« Cette parole si douce d'acceptation, dites-la, je vous prie : c'est ici le temps de parler et non plus de se taire (i). Graig-nez de suspendre le salut universel par votre silence ou même de l'empêcher, comme si vous teniez pour néant la vérité des prophéties et le salut du monde. Voilà que les Anges, amis des hommes, ont les yeux fixés sur vos lèvres; les saints patriarches et les prophètes enfermés dans leurs sombres demeures attendent votre parole, comme on aspire après la pluie du soir; jusqu'à cette heure toute créature gémit comme en un travail d'enfantement dans l'attente de cette (rès douce parole. Ah! dites enfin ce que vous avez à dire. Vos lèvres, il est vrai, sont un rayon de miel, mais un rayon qui n'a distillé jusqu'ici que par gouttelettes le doux suc qu'il renferme, alors que vous disiez : Gomment cela se fera-t-il, car je ne connais point d'homme ? Le lait et le miel sont encore sous votre langue, je veux dire, cette très douce parole qui sera du miel poui' les Anges et du lait pour les mortels. Afin donc que les Anges et les hommes tressaillent de joie, qu'un miel si doux, qu'un lait si délicieux ne soit plus sous votre langue, mais plutôt sur votre langue... Alors, la Vierge sans plus tarder : Voici, dit-elle, la servante du Seigneur : qu'il me soit fait selon votre parole. G'est là vraiment la parole infiniment agréable que tous, et les Anges et les hommes, souhaitaient passionnément d'entendre ; c'est le miel et le lait qui étaient sous la langue de Marie » (2).

Cette paraphrase que j'ai voulu transcrire en entier,

(i) Eccl., m, 7.

^3) Gulhielm. Parvus, in Cant., iv, ii.

montre bien la manière de notre ancien commentateur du Cantique. On en trouverait d'analogues sur plusieurs autres versets du même livre (i). Je recommanderais surtout l'interprétation de premier verset : « Qu'il me baise du baiser de sa bouche », où Guillaume le Petit voit le consentement donné par la Vierge à l'Incarnation du Verbe : car elle présente un très beau parallèle, ou, pour mieux dire, un frappant contraste entre Eve et Marie (2).

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