CH. III. CONSENTEMENT DE LA SAINTE VIERGE
Jusqu'ici j'ait fait appel à l'autorité d'anciens docteurs. On sera bien aise d'entendre sur le même sujet
Les Grecs n'ont pas di'crit avec moins d'insistance que les Occidentaux cette attente universelle du concours de la Vierge Mère à la rédemption du monde. J'en donnerai pour exemple ces fragments d'un discours de Jacques le Moine sur la Nativité de la Très Sainte Marie, Mère de Dieu. Tout d'abord, l'orateur rappelle le souvenir de notre déchéance et la promesse du Libérateur à venir.
« Dieu le Créateur nous avait tirés du néant par pure bonté; il nous avait placés dans un jiaradis de délices avec l'ordre d'y vivre occupés à des œuvres saintes, et nous, entraînés par un conseil funeste, nous nous étions révoltés contre ses ordres, appelant ainsi volontairement la mort sur nos têtes. Toutefois, le Créateur nous avait promis la délivrance; elle devait arriver un jour; le temps attendait des instruments propres à l'e.réculer. — Or, les générations succédaient aux générations; les prophéties ne cessaient de renouveler les promesses ; palriarches et justes ne vivaient que d'espérances Abraham avait passé; ses fils l'avaient su vi dans la tombe, tous initiés sous le voile des symboles au grand fait de la libération future, et portant des regards avides vers l'événement attendu L'admirable Moïse, à la vue des figures qui lui représentaient le mystère, espérait voir s'accomplir de son temps les divines promesses. L'espcrance était au désert; les Juges vécurent dans l'attente; Samuel recevait les communications divines ; Daniel répétait que les jours étaient proches, et le chœur des prophètes annonçait clairement que le Christ était aux portes Et tous pourtant s'en allaient frustrés dans leurs aspirations. C'est que les temps définis par Dieu n'étaient pas encore venus, ni les instruments, dignes de concourir à la délivrance, assez préparés. »
A ce tableau de l'attente universelle parmi les vivants succède un autre tableau L'orateur nous transporte dans ces lieux sombres où reposaient les âmes des justes. Là, ces prisonniers « faisaient monter une supplication perpétuelle vers le Sauveur qui devait un jour se manifester à ceux qui étaient assis dans les ombres de la mort. Les yeux tournés vers le Rédempteur à venir, ils appelaient la délivrance. Et quand arrivaient de nouveaux captifs, ceux qui les avaient depuis longtemps précédés, les pressaient anxieusement de questions : Avez-vous appris quelque chose du Rédempteur? Le Soleil de justice qui doit illuminer nos ténèbres, n'a t-il pas révélé par quelques rayons sa prochaine apparition dans le monde? N'avez-vous pas vu sur la terre quelque marque certaine de son Incarnation? Est-tlle déjà produite sa trèssainte f/e/»pzirp,- celle que nous avons prédite en esprit? Est elle déployée la nuée lumineuse d'où va pleuvoir la rosée qui doit éteindre le feu de nos perpétuelles angoisses ; l'eau salutaire qui rappellera les morts à la vie? Est-elle dressée V échelle mystérieuse par où le Roi des célestes Vertus descendra jusqu'à nos profondes régions (Gen., xxviii, 12)? Avez-vous vu debout le chandelier sur lequel sera portée la lumière du Christ? Qu'avez-vous appris de cette porte inviolée par où personne ne doit passer, si ce n'est le Puissant, le Fort qui brisera les portes de l'enfer et nous délivrera Œzech., xr,iv, 1"? Vous a t on parlé du vrai tabernacle et de la couche glorieuse de l'Epoux? La table qui portera le pain vivant et vivifiant, est-elle enfin dressée ? Est -il préparé cet autel d'or sur lequel brûlera le divin charbon pour consumer le péché et nous embaumer des suaves odeurs de la résurrection (Psalm., cix, 4)-
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les deux princes de la chaire, au dix-septième siècle, Bossuet et Bourdaloue.
« Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait suivant votre parole. C'est de cette réponse de Marie que dépendait l'accomplissement du glorieux mjs-
Etla tenaille mystique, l'a t-on forg^ée (Is., vi,6) ?Et les tables du Nouveau Testament sont-elles écrites? Avez-vous sur tout cela quelque nouvelle certaine? Nous annoncez-vous la liberté si longlennps attendue? De grâce, donnez-nous quelque gage de joie, à nous qui avons un besoin si p'-essant d être consolés. Telles étaient les perpétuelles questions des justes et des prophètes.
« Et tous ensemble se tournaient suppliants vers le commun Rédempteur: Seigneur, lui criaient-ils, inclinez les cieux cl descendez. Venez venger l'injure faite à votre ouvrage, et remplir les miséricordieuses promesses jadis révélées par vous à vos serviteurs... Voici, Seigneur, que votre ouvrage est livré à la plus cruelle des tyrannies; la mort détruit l'œuvre de vos mains divines, et nous sommes ici gémissant dans de sombres cachots. Plus d'espérance de salut, à moins que votre souveraine miséricorde ne volis abaisse vers nous ; et cette descente, tous ces captifs éternels en ont soif et l'espèrent. Venez donc, ô Seigneur... Venez, ô joie tant désirée... Faites luire sur nous les rayons de votre lumière, ô Soleil de justice... Revêtez- vous de notre masse corruptible pour opérer en elle et par elle et notre délivrance et la défaite ignominieuse de notre ennemi.. . Envoyez enfin celle que vous avez prédestinée comme la mkiiatrice de notre réconciliation. Dannez au monde la brebis immaculée dont vous devez recevoir la laine de notre nature pour vous montrer le plus beau des hommes à nous qui gémissons dans les ténèbres. Vous le savez, c'est par votre inspiration que nous l'avons, dans nos prophities, préconisée sous tant de formes. Nous l'attendons et nous l'appelons comme le gage certain de notre liberté. Par vous nous l'avons annoncée comme l'honneur de notre raoe, la gloire de l'humaine nature, l'espérance assurée de notre résurrection Ainsi parlaient tous ces justes ; ainsi les voyait-on implorer la venue du Dieu Sauveur » .
Et le premier père se reconnaissant la cause première de leurs maux, mêlait ses gémissements à leurs gémissements, et son ardente prière à leurs prières. J'omets ses longues supplications, que l'orateur fait suivre d'uu ciiant de triomphe. « Enfin, s'écrie t-il, aujourd'hui, dans celte naissance de la Sainte Mère de Dieu, la joie fait place à la tristesse, et l'action de grâces aux gémissements. Voici qu'est apparue l'épouse vierge ; voici que le palais est préparé, ce temple saint et incompréhensible du Roi Jésus... Voici qu3 l'abîmi des biens est ouvert, et que les ruisseaux de la miséricorde commencent à couler sur la terre. Voici que les vallées raisonnables portent déjà la moisson des vertus. Les portes du royaume vont s'ouvrir, et la terre et le ciel, s'embrasser. Et le ciel, et la terre, et tous ces glorieux morts, patriarches, prophètes et justes de l'Ancien Testament s'unissent pour célébrer cette naissance, arrhes, médiatrice et gage de l'universelle délivrance» (i).
(1^ Jacob. Monach. or. in Naliv. SS. Deiparae. P. G. cxxvii, 56S, sqq. Mêmes idées, mais plus sobrement exprimées, dans un discours da S. Pi'oclus, de Laudibus SS, Mariae. n. 7. P. G. lxv, 08S.
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tère que nous célébrons. Ce consentement était, dans l'ordre des décrets éternels de Dieu, une des conditions requises pour l'Incarnation du Verbe; et voilà, mes chers auditeurs, l'essentielle obligation que nous avons à cette Reine des Vierges, puisqu'il est de la foi que c'est par elle que Jésus-Christ nous a été donné, et à elle que nous sommes redevables de ce Dieu Sauveur » (i). On a reconnu le style grave et pondéré de Bourdaloue.
Voici maintenant Bossuet avec sa manière plus grandiose : «11 faut ajouter que Dieu l'ayant appelée à ce glorieux ministère (de Mère de Dieu), il ne veut pas qu'elle soit un simple canal d'une telle grâce, mais un instrument volontaire qui contribue à ce grand ouvrage, non seulement par ses excellentes dispositions, mais encore par un mouvement de sa volonté. C'est pourquoi le Père éternel lui envoie un ange pour lui proposer le mystère qui ne s'achèvera pas tant que Marie sera incertaine; si bien que ce grand ouvrage de l'Incarnation qui tient depuis tant de siècles toute la nature en attente, lorsque Dieu est résolu de l'accomplir, demeure encore en suspens, jusqu'à ce que la divine Vierge y ait consenti; tant il a été nécessaire aux hommes que Marie ait désiré leur salut » (2).
A tous ces témoignages, il vient s'en ajouter un plus récent que je me reprocherais d'omettre. C'est Léon XIII qui nous le fournit dans l'une de ses Encycliques sur la dévotion du Rosaire. « II convient, ditil aux fidèles du monde entier, il convient de scruter avec un religieux respect les conseils de Dieu. Son
(i) Bourdaloue, Serni. sur VAnnonc. Exorde.
(a) Bossuet, Serm. sur la Dévot à la S . Vierge, i" point.
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Fils éternel avait résolu de prendre la nature humaine, pour racheter l'homme et l'ennoblir, et, par conséquent, de contracter une union mystique avec le genre humain tout entier. Mais ce dessein de miséricorde il prétendit ne pas l'accomplir avant qu'un très libre consentement eut été donné par la Mère prédestinée qui représentait dans sa personne le même genre humain, suivant cette parole si belle et si vraie de saint Thomas : Per anminciationem expectabatiir consensus Virginis loco totiiis humanae naturae » (i).
Voilà ce que dit notre grand pontife; et il ajoute cette conséquence que nous aurons à développer plus tard: « D'où l'on peut affirmer avec droit et vérité que, de par la volonté de Dieu, rien, absolument rien, de cet immense trésor de grâces apporté par le Seigneur (2), ne nous est autrementdonné que par Marie. De même donc que personne ne saurait aller au Père que par le Fils, ainsi presque {ita fere) personne ne peut s'approcher du Fils que par sa Mère » (3).
Pensées tellement familières à Léon XIII qu'il ne se lasse pas de les répéter dans ses Lettres. « Impossible, écrit-il encore, d'imaginer quelqu'un qui ait pu jamais dans le passé, qui puisse jamais dans l'avenir travailler efficacement comme la bienheureuse Vierge à réconcilier les hommes avec Dieu.
« Qui donc, si ce n'est elle, a fait descendre le Sauveur au milieu des hommes qui se ruaient à leur perte éternelle, alors qu'au nom de toute la nature humaine, loco totiiis humanae naturae, elle donna son admirable consentement à l'annonce du sacrement de
(2) J Joan., I, 17.
(3) Léo XIII. Encycl. Octobri inense (22 sept. i8gi).
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paix apporté par l'Ang-e sur la terre; n'est-ce pas d'elle qu'est né Jésus, d'elle la véritable Mère, et digne pour ce motif d'être la Médiatrice toujours agréée près du Médiateur » (i)?
III. — Quoi donc, dira-t-on peut être, faut-il que l'exécution d'un mystère prédestiné du ciel avant tous les siècles, et tant de fois annoncé depuis l'origine du monde, dépende d'une volonté libre, autre que celle de Dieu. Qu'il plaise à la créature de refuser l'assentiment qu'on lui demande et qu'on laisse à son choix, les desseins de Dieu seront entravés, ses prophètes convaincus de mensonge et l'espérance de la création tout entière réduite à néant. Crainte vaine, inutiles appréhensions. Oui, l'accomplissement du grand mystère relève du consentement de Marie; non pas d'un consentement forcé comme seraitcelui d'un esclave, mais d'un consentement de bon plaisir, spontanément donné.
Mais n'allez pas croire que, pour cela, les divins conseils soient en péril, et la rédemption incertaine. Telles étaient, en effet, les dispositions, intérieures de Marie, que ce consentement ne pouvait être douteux, alors qu'il lui apparaîtrait comme la condition nécessaire de l'Incarnation du Verbe et de notre rédemption. «C'est, en effet, dit saint Bernardin de Sienne, que la grâce de sa première sanctification la poussait d'un élan impétueux à désirer cette inestimable grâce. Elle appelait de ses désirs les plus ardents le mystère qui devait s'opérer en elle. Vous eussiez vu tous les soupirs d'attente, tous les vœux, loutes les prières, jaillissant du cœur des patriarches, des prophètes et
(i) Léo XIII, Encyci. Fidente?n plumqiie {90 sept. 1896).
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des saints de tous les âges, affluer en quelque sorte à son cœur pour s'y concentrer dans un seul soupir, une seule prière, un seul vœu d'une ardeur et d'une intensité sans égale. Non pas toutefois qu'elle se crût digne elle-même de recevoir le Fils de Dieu dans sa propre chair : la même grâce de sanctification qui l'avait remplie de toute vertu lui inspirait une humilité si profonde que jamais personne ne goûta comme elle le rien de la créature ; personne ne s'anéantit comme elle sous le bon plaisir de la majesté divine »(i). Et voilà pourquoi le salut du inonde, commis à la volonté de cette Vierge bénie, ne pouvait demeurer en suspens.
Du reste, et c'est une doctrine générale, Dieu, tenant toute chose en sa puissance, y tient aussi les cœurs des hommes, et il les tourne où il veut et comme il veut ; car il a des industries admirables et toutes puissantes pour les amener librement, mais infailliblement, à remplir ses vues. Encore donc que l'exécution de son grand dessein soit comme suspendue à l'acte contingent d'une créature, tout se fera comme il l'a résolu dans son infinie miséricorde (2). Et si vous
(i) s. Bernard. Sen., Serin. 4 de Immac. Concept. B. V. a. i, c. 3. 0pp., t. IV, p. 87.
(2) Qu'on me permette de transcrire un passaiçe où Suarez, à propos de l'Incarnation, montre comment la pleine et infaillible conformité de la volonté humaine à la volonté divine pouvait, en Jésus-Christ, s'accorder avec la liberté, « supposita (scilicet) infinita praescientia divini intellectus qua de omnibus creatis voluntalibus cognoscit, non solum qnid possint operari, aut quid de facto operaturae sint, sed etiam quid es sent faclurae in omnibus eventis et opportunitalibus, si hoc vel iJlo modo e.xcitarentur ad operandum. Hac enim scientia supposita, facile intelligitur posse Deum aliquam voluutatem semper ita movere et excitare, ut infallibiliter consentiat, quamvis libère, quia potest illam motionem, et opcrandi occasionem illi praestare, cum qua infallibiliter praescivit esse operaturam. Et ita intelligeodum est factum esse cum voluntate Christi ciijus singularem curam et regimen divina persona assumpsit, quando illam sibi secundum hypostasim univit » (Suarez, de
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en cherchez la raison dernière, c'est que Dieu, avant de porter ses décrets, s'il est permis d'employer de pareils termes en parlant de choses éternelles; c'est, dis-je, que Dieu savait dans sa prescience infinie par quels attraits victorieux il pourrait incliner infailliblement le cœur de la Vierge, sans attenter à sa liberté.
fncarn., t. I, D. 87, S. 3). Je n'ai pas besoin de faire remarquer ici l'accord de celle solution très simple avec la théorie gént'rale de la grâce efficace et de la science moyenne.
On pourrait facilement multiplier les applications de la même doctrine. C'est un article de notre foi que l'Eglise demeurera, jusqu'à la fin des siècles, une, sainte, aposlolique et catholique Et, par conséquent, rien de plus certain que cette permanence. Et pourtant, elle dépend du libre consentement des hommes. Dieu ne contraint ni les membres de l'Eglise à demeurer fidèles à leur foi, ni les pasteurs à maintenir la constitution donnée par Jésus-Christ. Comment cela se fera-t-il? Les esprits et les cœurs sont dans la main de Dieu. Un Souverain Pontife, les Evéques réunis en Concile portent librement des définitions de foi. Pourquoi ne peuvent-ils trahir la véiilé divine en se résolvant à l'erreur? Même réponse et même solution. C'est aussi notre réponse et notre solution quand il s'agit de concilier la nécessité du consentement de la Très Sainte Vierge avec l'infaillible décret de l'Incarnation.