CH. II. — LA VIERGE OFFRANT SON FILS
lion))(i) .Ailleurs, le même Père avait écrit déjà: « INIarie contemplait religieusement les plaies de son Fils : car elle attendait non pas la mort de cet unique objet de son maternel amour, mais le salut du monde » (2).
L'avons- nous bien entendu? Ce qui attire les regards de Marie, ce dont elle ne peut détourner sa vue, ce sont les plaies du Christ. Pendant que les Pharisiens et les princes des prêtres se complaisent à voir dans le Crucifié leur vengeance satisfaite et leur haine assouvie; que les saintes femmes, aux côtés de la divine mère, n'envisagent guère en lui que l'objet de la plus douloureuse compassion, Marie, des jeux de sa foi, contemple dans son Fils crucifié le Sauveur qui s'immole à la gloire du Père et pour la rédemption de la famille humaine. Donc, loin de se plaindre du décret providentiel qui la veut spectatrice de la mort de Jésus, elle en comprend la raison profonde, et c'est pour cela qu'elle a dit dans son cœur, au rebours d'Agar : Je verrai mourir mon enfant. C'est pour cela, dis-je, qu'à travers la foule des persécuteurs, au milieu des insultes, elle, la Femme forte, portée par un amour plus fort que la mort, a suivi la trace sanglante qui va du Prétoire au Calvaire.
Quand Jésus-Christ remplissait la Palestine des bienfaits de son amour et du bruit de ses miracles, quand les peuples se pressaient sur ses pas, chantant ses louanges, et le proclamant l'Envoyé du ciel, le Christ fils de David, le Roi si longtemps attendu, sa mère se dérobait aux regards, ou n'était pas même auprès de lui. Mais à ce moment qu'il est tel qu'lsaïe
(i) s. Ambros., de Instil. Virgin., c. 7, n. 49. P. L. xvi, 3i8.
(2) Piis speclabat oculis Filii vulnera : quia expectabat non pignoris mortem, sed mundi salulem. S. Arabr., in Luc, 1. x, n. 1:12 P. L. XV, i83.
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l'a décrit : « dédaigné, le dernier des hommes, l'homme de douleurs, broyé pour nos crimes (i), portant sur lui toute la colère du Père, parce qu'il est chargé des iniquités du monde )),Marie est là,(/^6oM^,en évidence, exposée publiquement à tous les yeux. Vous lui demandez le pourquoi de cette conduite? Ah! vous répond-elle, c'est que je me souviens du consentement que j'ai donné, au jour où je l'ai conçu; de la confirmation que j'en ai faite, soit à la Circoncision de ce Fils bien-aimé, quand je lui imposai le nom prophétique de Jésus devant les hommes, soit à la Présentation, quand je l'offris comme victime à son Père. Puisqu'il achève aujourd'hui l'oblation qu'il a faite de lui-même dans ces différents mystères, ne faut-il pas que je sois avec lui pour unir encore mon offrande à son offrande, tellement que l'une et l'autre, commencées ensemble, reçoivent ensemble leurconsommalion?Son Père, qui l'a envoyé dans le monde pour ce ministère de victime, l'abandonne aux bourreaux et le livre à leur fureur, comme le témoigne cette plainte résignée, mais déchirante : « Mon Père, mon Père, pourquoi m'avez- vous abandonné » (2)? Et moi, qui l'ai engendré pour le sacrifice, je laisserais inachevée ma ma propre oblation ?
Voilà donc pourquoi nous trouvons Marie près de Jésus mourant, et dans quels sentiments elle s'y tient, ferme, inébranlable, debout, staôat, tout près de la croix de Jésus, sous la croix.
Un pieux et savant auteur du moyen âge, Arnauld de Chartres, a rendu très heureusement cette union
(i) Isa., DU, 3, sqq.
(2) Malth., XXVII, 46.
cil. II. LA VIERGE OFFRANT SON FILS 2o5
de la mère et du Fils dans l'olTrande de la sainte victime. « Une, parfaitement une, était la volonté du Christ et de Marie : l'un et l'autre offraient ensemble à Dieu leur holocauste, elle dans le sang- de son cœur, lui dans le sang- de sa chaLir, haec in scuir/iiine cordis, ille in sanguine carnis » (i).
« Vous eussiez vu deux autels dressés sur le Calvaire; l'un dans la poitrine de Marie, l'autre au corps de Jésus ; celui-ci immolant sa chair, et celle-là sacrifiant son âme... Elle eût souhaité verser le sang de ses veines après celui de son cœur et, les mains étendues sur la croix, célébrer avec son Fils le sacrifice du soir, consommant avec lui par une mort semblable le mystère de notre rédemption. Mais il appartenait au seul Grand Prêtre déporter dans le Saint des Saints le sang- de l'expiation (2); personne ne devait partager avec lui ce privilège; personne, pas plus un ange qu'un simple mortel, ne pouvait avoir une influence commune avec lui dans l'œuvre de la réparation. Pourtant, l'amour de la mère coopérait grandement, mais dans sa mesure et dans son ordre, à nous rendre Uieu propice : car la charité du Christ présentait au Père ses vœux propres et ceux de sa mère ; ce que demandait celle-ci, le Fils l'approuvait et le Père l'accordait. Le Père aimait le Fils, et le Fils aimait son Père ; et l'amour de la mère suivait ces deux amours ; tellement que ces trois volontés, celle du Père infiniment bon, celle du Fils plein de pitié, celle de la sainte et miséricordieuse mère, n'avaient qu'une même intention d'amour. C'était comme un enlacement de bonté, de
(i) Eraaid. Garnot., abb. Bonae-Vallls, L. de Laud. B. M. F. P. L. CLxxxix, 1727.
(2) Hebr., ix, 7, 12.
compassion et de charité, où les suppliques de la mère se mêlaient aux demandes du Fils pour faire descendre les grâces et le pardon du Père » (i).
II. — Marie, d'accord avec le Père, a livré son Fils. C'est ce que l'Eg-lise grecque confesse tout aussi clairement que l'Eg^lise latine. De là cette prière que je trouve dans sa Liturgie. « Je vous en conjure,© Notre Dame, délivrez-moi de l'esclavage des esprits mauvais, vous qui auez donné votre Fils crucifié pour être la commune rançon du monde ; afin que, participant tous à la rédemption, tous possèdent la paix du salut » (2). N'est-ce pas la même pensée qui respire dans cette autre prière, où saint Jean Damascène dépeint si vivement et les douleurs de la mère, et l'ardent désir de la rédemption qui la presse? « La brebis contemplant sur la croix son Agneau et notre Pasteur laissait échapper ces gémissantes paroles : Le monde se réjouit du bienfait de sa rédemption; mais, mon Fils^ quel feu me brûle au cœur à la vue du supplice que vous, patient et mag-nanime Seigneur, vous endurez dans les entrailles de votre miséricorde! Pourtant, je vous en conjure, ô source inépuisable de miséricorde, que vous entrailles soient toujours émues, et donnez le pardon de ses crimes à quiconque honore avec une véritable foi vos divins tourments » (3).
Echapper à ses ennemis, descendre de la croix, ne pas mourir de cette mort ig-nominieuse et cruelle, Jésus-Christ le pouvait, s'il l'eût voulu; lui-même l'a
(i) Ici., de Verbis Domini in cruce, tract. III. P. L. clxxxix, 1694,
(a) S. Sabbas., Men., ij feb., ode g. Cf. P. Simon. Wagnereck, Pietas Mariana Graec, P. I, n, 227.
(3) Men., 26 Jan. , post Ofiera J. Wagnereck, op . cit., n. 157.