CHAPITRE III
Marie communiant sur le Calvaire à toutes les douleurs du Crucifié. — Sa Compassion féconde et son martyre.
I. — Marie était debout près delà croix. Je l'ai contemplée ratifiant et consommant l'ofFrande qu'elle avait faite de son Fils; livrant d'un commun accord avec le Père la victime innocente qu'elle avait enfantée pour le sacrifice; et c'est assez déjà pour qu'elle m'apparaisse comme la nouvelle Eve auprès du nouvel Adam. Toutefois, nous l'avons déjà compris, il manquerait encore quelque chose à la perfection du mystère, si Maric; participant avec le souverain Prêtre à l'oblationde la victime, ne partageait pas ses douleurs ; car l'ancienne Eve avait partag'éavec le premier Adam le plaisir criminel qui nous a perdus. Il faut que l'oracle, jadis rendu par le saint vieillard Siméon, au jour de la Présentation du Seigneur, s'accomplisse dans toute l'étendue de sa signification : « Celui-ci a été établi pour la ruine et la sanctification d'un grand nombre en Israël, et en signe que Von contredira; et un glaive traversera votre âme » (i). Certes, on ne peut pas nier que Jésus-Christ, avant cette heure suprême, ait enduré bien des contradictions. A peine est-il né qu'il doit s'enfuir en exil pour échapper aux
(i) Luc, n, 34, 35.
2l4 L. III. MARIE AU CALVAIRE
poursuites d'IIérode; et, plus tard, pendant sa vie publique, que d'oppositions, que de pièges, que de calomnies, que de criminelles attaques contre sa doctrine et contre sa pei sonne! Mais ce que le Saint-Esprit dans cet oracle avait sing-ulièrement en vue, c'est la contradiction suprême qiie le Seigneur a subie dans sa Passion. J'en ai pour garant l'apôtre saint Paul, dans sonépître aux Hébreux. Après avoir exhorté les fidèles à contempler « l'Auteur et le consommateur de la foi, Jésus qui... a souffert la croix, méprisant la honte »; « Pensez donc, ajoute-t-il, à celui qui a enduré une telle contradiction de la part des pécheurs soulevés contre lui (i) ». Donc, puisque, d'après le texte évangélique, c'est en conséquence de la contradiction soufferte par le Fils que le glaive transpercera l'âme de la mère, nous savons par cette infaillible prophétie pourquoi Marie est debout près de la croix. Elle est là, non seulement pour unir son oblation et son obéissance à l'oblation et à l'obéissance du nouvel Adam, mais encore afin de porter en union avec lui tout le poids de l'expiation réclamée par la divine justice. Le plaisir coupable avait été commun; commune aussi sera la peine.
Oui, Marie partage en toute vérité ces douleurs qui vont tout réparer et tout vivifier; elle \ç.s partage dans toute la force et toute la propriété du terme. Ce dont elle souffre, ce n'est pas de ses propres blessures. Rien ne nous oblige à croire que la rage des Juifs se soit exercée directement sur elle. On ne lit nulle part dans l'Evangile qu'elle ait été personnellement honnie, maltraitée, frappée. En tout cas, eût-elle enduré quehpies
(i) Hcbr., xii, 2,3.
en. III. LA MIORE SOUFFRANT AVEC Mî FILS 2 I ï>
outrages, elle les eût complés pour néani, ou plutôt elles les eut regardés comme un gain, puisqu'ils l'eussent faite plus semblable à son Fils. La cause de ses douleurs n'est autre que la Passion de Jésus. C'est celle-ci qu'on verrait imprimée en caractères sanglants dans son cœur, s'il venait à s'ouvrir. « La Mère de Jésus, dit un pieux contemplatif qu'on a pris souvent pour le Docteur Séraphique, saint Bonaventure, la Mère de Jésus, Marie, était debout près de la croix de Jésus. O Notre Dame, où étiez-vous? Était-ce seulement près de la croix? Assurément, vous étiez plutôt sur la croix avec votre Fils, attachée contre lui à cette croix. La différence c'est qu'il y était de corps,, et vous, de cœur. Là, ô ma Souveraine, votre cœur fut percé de la lance; là, il fut couronné d'épines; là, moqué, bafoué, chargé d'ignominies ; là, abreuvé de fiel et de vinaigre- Pourquoi, ô Notre Dame, êtes-vous allée vous immoler pour nous? Est-ce donc que la Passion du Fils n'était pas suffisante pour nous sauver, si la mère elle-même n'était pas crucifiée » (i)?
f( Marie, dit à son tour saint Laurent Justinien, fut dans son cœur un miroir souverainement clair de la Passion du Christ, une image parfaite de sa mort. On pouvait y voir les crachats, les outrages, les coups, toutes les plaies enfin du Rédempteur des hommes ))(2).
IL — Mais il faut entrer plus avant dans cette communion de souffrances entre le Fils et la mère. Si nous y regardons de près, le martyre de la bienheureuse Vierge au Calvaire avait une double source, une double me-
(i) Stimnn Amoris, P. i, c. 3, iater 0pp. S. Bonaveot. (éd. Vivès)^ t. XII, p. 638.
(2) S. Laurent. Justin., L. de Triumphali Christi agone, c. :>i.
sure : la connaissance des douleurs de son Fils et son amour pour ce même Fils.Olez la connaissance, comment pourra-t-elle souffrir de douleurs qu'elle ig-nore? Donnez-lui la connaissance sans l'amour, il y aura peut-être quelque pitié : mais pourquoi souffrirait-elle si cruellement des angoisses endurées par une victime qui lui serait indifférente? N'est-ce pas un rôle propre à l'amour de faire la communauté des joies et des peines? La foi m'enseig^ne de la félicité des élus qu'elle est ineffable pour tous, et cependant inégale. Qu'est-ce qui fait cette félicité commune? La vision claire et l'amour de la bonté divine; c'est par ce double canal que la béatitude infinie de Dieu coule à flots dans leurs cœurs, et les remplit. Et d'où vient l'inégalité? De la plus ou moins grande perfection de la même connaissance et du même amour. Si donc ce sont là les deux facteurs prochains de la douleur de Marie, il est aisé de comprendre que plus cette connaissance et cet amour seront parfaits en elle, plus grande et plus intense aussi deviendra sa douleur. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit de son amour pour la sainte victime. Qu'on se rappelle ce que nous en avons écrit dans notre première Partie ; commentcette mère vierge aimait en Jésus son Fils et son Dieu : son Fils, le plus beau, le plus aimable parmi les enfants des hommes ; son Dieu, devenu par un incompréhensible mystère le fruit béni de ses entrailles ; comment la nature et la grâce s'unissaient pour donner à son amour une intensité dépassant tout autre amour, hors celui que le Père nourrit éternellement pour cet Unique (i).
(i) !• Part., 1. m, c. 5, t. I, p. 280, suiv. Voir en particulier le B. Amédée de Lausanne, pp. 288, 289.
CH. m. LA MERE SOUFFRANT AVEC LE FILS 2I7
Parlons de la connaissance; mais n'oublions pas, en la considérant, que si l'amour suppose laconnaissance, il lui donne en retour une vue plus vive et plus claire des souffrances endurées par l'objet aimé. Les livres où l'on traite des douleurs de Jésus et de Marie s'arrêtent trop souvent aux souffrances extérieures du Fils de Dieu. Il semblerait, à les lire, que la Passion du Sauveur est, sinon tout entière, au moins pour la plus grande part, écrite sur son corps déchiré et sanglant ; tant ils en décrivent longuement toutes les tortures. Loinde moila pensée d'atténuercequ'eurent d'effroyablement douloureux pour Notre Seigneur les supplices qu'il endura dans sa chair. Jamais on ne pourra ni en dépeindre ni môme en concevoir l'excès. Mais encore devons-nous reconnaître que les blessures faites au cœur de Jésus surpassèrent incomparablement celles qui furent imprimées dans sa chair.
Je n'en veux d'autres preuves que le témoig-nage même de mon Sauveur. Il y a des plaintes, il y a des cris arrachés par l'angoisse, dans le récit de la Passion. Quelles plaintes et quels cris? Mon âme, dit-il, est triste jusqu'à la mort : tristesse d'une intensité si effrayante qu'elle va jusqu'à lui faire suer du sang-, à l'heure où les bourreaux n'avaient pas encore mis la main sur lui. Il se taira quand on le frappe au visage, quand on le flagelle, quand on le cloue à sa croix. Pousse-t-il, avant d'expirer, un cri de suprême détresse, c'est encore une douleur de l'âme qu'il exprime : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? Et je ne m'en étonne pas: car j'ai appris de nos saints docteurs que les joies et les souffrances spirituelles l'emportent, sans comparaison possible, sur les jouissances ou les douleurs dont l'être sensible est en nous
le sujet (i). Voilà pourquoi de tous les supplices des damnés le plus insupportable est, sans contredit, la privation du bien suprême et la malédiction divine. C'est là d'ailleurs ce que les âmes plus sing-ulièrement favorisées des dons célestes ont expérimenté, même pendant celte vie mortelle : témoins sainte Thérèse et la bienheureuse Marguerite-Marie, par exemple, pour qui, dans leurs angoisses intérieures, les souffrances du corps paraissaient ne compter pour rien (2).
Voulez-vous savoir quelles furent pour le Sauveur du monde ces peines intérieures, plus intolérables mille foisque toutes les souffrances dont il fut éprouvé dans sa chair ? Le Docteur Angélique met en premier lieu la douleur qu'il ressentait pour les péchés des hommes : « douleur, dit saint Thomas, qui surpassait en lui celle de tous les pénitents ; soit parce qu'elle procédait d'une sagesse et d'une charité excellemment plus grandes, deux principes d'où la douleur du contrit tient son accroissement ; soit parce qu'il devait souffrir pour l'universalité des pécheurs et des péchés, suivant l'oracle d'Isaïe (3): -:( Vraiment il a porté toutes nos douleurs et toutes nos iniquités (4). » Ajoutez à
(1) s. Thoni., i-a, q. 3i, a 5.
(2) Saillie Thérèse, Le Château intérieur, 6" demeure. B. Marguerite M, , Vie et œuvres. . .
(3) Isa.. LUI, 4. 1 1 •
(4) S. Thi>m., 3 p. q. 46, a. 6, a. 4-
Celte espèce de douleur, hélas! ne nous touche guère : c'est que nous avons si peu d'amour pour Dieu, si peu de lumières sur l'immensité de l'injure que sont pour lui nos péchés. Les Saints en jugent bien autrement, a Je me souviens, dit sainte Thérèse, en parlant certainement d'ellemême, des tourments qu'a soufTerts et que souffre encore tous les jours une personne bien connue de moi, quand elle voit offenser Dieu. Ils sont si violcnls que la mort lui serait mille fois plus supportable. Or, si une âme dont la charité n'est rien, pour ainsi dire, comparée à celle de Jésus- Christ, est néanmoins capable de ressentir des tourments si excessifs, quel dut cire jus([u'à son dernier soupir le martyre de nctre adorable Sauveur, aux yeux de qui toutes choses étaient présentes, et qui d'un seul regard voyait la multitude des péchés commis contre son Père ..
cil. III. — LA MEUE SOUFFRANT AVEC LE FILS 2 I <)
cela l'ini^raliUide de ces hommes qui le poiirsuivaicnl avec tant de fureur; l'iiiy^ralilude aussi de (aul d'au- Ires qui, dans la suite des siècles, fouleiaieiiL aux pieds le sang versé pour eux ; l'abandon présent de ses disciples; l'atrocité sans nom de l'injure faite à Dieu dans sa personne; les persécutions qu'il devait endurer perpétuellement dans l'Eglise son épouse; tant de membres arrachés par leur malice de sa personne mysti([ue et tombant dans les abîmes éternels; son Père enfin qui le traitait en ennemi. Voilà ce que Notre Seigneur voyait et sentait; voilà ce qui, plus que toutes les meurtrissures de son corps, était la cause d'une douleur au-dessus de toute douleur.
Or, ce Livre delà croix que tant d'àmes ignorent, sur lequel tant d'autres jettent à peine quelques legards rapides ou savent tout au plus épeler; ce livre que les âmes les plus éclairées de la divine lumière ne lisent qu'à travers mille obscurités et comme de loin; Marie l'avait déroulé devant les yeux; elle en parcourait une à une, avec pleine intelligence, toutes les pages vivantes, elle en découvrait tous les sens. Son regard ne s'arrêtait pas aux tortures visibles du Crucifié; il plongeait jusque dans le cœur de Jésus, et voyait à nu l'océan d'amertume dans lequel ce cœur était noyé. Oui, sa foi, sa science surnaturellement infuse lui révélaient certainement les causes, les fins et l'incommensurable étenduedes soulFrances de son Fils: cora-
Voir ce grand Dieu tant offensé, el ce nombre prodigieux d'àmes allant en enfer, c'est selon moi quelque chose de si terrible que, si Jésus-Christ ii'eùt été plus ([u'un homme, un seul jour d'ua tel supplice eût suffi, je nea doute pas, pour lui faire perdre non seulement la vie, mais plusieurs vies, s'il les avait eues ». Sainte Thérèse, Le Château inférieur, 5' Demeure, c. 3. Que l'ut donc l'infinité de sa douleur au jour où il dut porter sing-ulièiement le poids de tous les crimes pour les p'eurer et .'es expier?
ment il n'avait de consolation, ni du côté du ciel, ni du côté de la terre, puisque la présence elle-même de sa mère, loin d'être un soulagement pour lui, n'était qu'un surcroît de peine et comme une partie intégrante de son propre martyre (i).
Si telle était sa connaissance, tel son amour, la sainte Eg-lise n'a-t-elle pas raison d'appliquer à cette Mère de douleurs ce que Jéréinie dans ses Lamentations disait à Jérusalem en ruines: «A qui vous comparer, à qui êtes-vous semblable... Vierge, fille de Sion? Votre désolation est grande comme la mer» (2). El Marie ne peut-elle pas s'écrier elle-même avec infiniment plus de droit que la malheureuse cité : « 0 vous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur » (3). De quelles angoisses devait être serré le cœur d'Abraham quand il s'en allait, sur l'ordre de Dieu, immoler Isaac, ce fils qu'il aimait uniquement, et qu'il le voyait à ses côtés, chargé du bois du sacrifice! Rappelons-nous aussi la malheureuse Respha, l'une des femmes de Saûl, veillant près des cadavres de ses fils, impitoyablement crucifiés par les Gabaonites,et chassant les oiseaux de proie qui s'approchaient pour en dévorer les chairs (4) • On, si vous l'aimez mieux, contemplez les douleurs delà mère des Macchabées, quand ses sept enfants
(i) Hujus ilaqae mitris dolor... tuam tibi, dulcissime Jesu, martyrium duplicarutit... Voliiisti tainen cruci tuae matrem assistere. non in solatium, sed tibi et illi in niajus tormealutn. Ne([ue enim sufficiebat tibi passio externe inflicta. nisi et intus fores aftlictus. Atque ideo, quo copiosior esset nostra redemptio, matris adesse volebas praesenliam, unde tibi dolorein aug;eres internum. Joan. Lansperj^., Quinquagena in<^ Iheoriariim in vitam el pass. Christi, iheor. 12. 0pp., t.lI,p.25o. (Colon. Agripp., i63o).
(2) Jerem ,Lament.,n, i3.
(3) Id. ihid. , i, 12.
(4) II Reg , xxn q. 10.
eu. m. — LA MliUE SOUFFRANT AVlvG LE FILS 22 1
expirent l'un après l'autre et devant elle, au milieu des supplices les plus raffinés (i). Tout cela donne-t-il une idée du martyre de la Vierçe, au Calvaire? Non, assurément. Pourquoi? Parce que ni les soufFrances de ces victimes n'ont approché de celles de Jésus, ni l'amour de ce père et de ces mères pour leurs enfants n'avait de proportion avec celui dont Notre Dame entourait son Fils. Si donc nous exceptons les douleurs de l'Homme-Dieu, il n'en est, ni n'en sera jamais d'égales aux douleurs de Marie, parce (ju'il n'y aura jamais sur la terre une réalisation si pleine de ce qui porte le sentiment de la souffrance à ses plus extrêmes limites.
Il est vrai, Marie n'était pas seule à compatir sur le Calvaire au sacrifice de Jésus, Jean, Marie-Madeleine, Marie de Cléophas étaient près d'elle, et qui dira l'extrémité de leur tristesse et l'abondance de leurs larmes? Mais par combien de traits leur compassion se distingue-t-elle de la Compassion de la Vierge. Elle n'est pas, comme celle de Marie, le dernier complément d'une douleur conçue le jour même où le Verbe de Dieu se fit chair pour devenir, dans cette chair, l'Ag-neau du grand sacrifice, et croissant à chaque heure, à mesure que s'approchait le dénouement prévu. Elle n'est pas la souffrance d'une mère, d'une mère vierge, d'une mère aimant son Fils de tout l'amour dont peut brûler un cœur humain pour le fruit unique de ses entrailles et pour son Dieu. Enfin et surtout, elle n'est pas une compassion qui s'étende à toutes les douleurs de Jésus: car les plus profondes et les plus poignantes étaient une énigme pour ces pieux disciples, à qui le
(i) II Macchab. , vu.
mystère de la croix n'avait pas encore été clairement dévoilé.
Plus heureuses à ce dernier point de vue que les amis du Calvaire, bien des âmes, dans le cours des siècles, ont recula grâce de comp:Uir avec une foi plus parfaite, non seulement à la passion extérieure du Sauveur Jésus, mais encore à ses angoisses les plus intimes. Mais quelle différence toujours entre leur compassion, si vive, si amoureuse et si éclairée fûtelle, et la Compassion de Marie. C'était, sans doute, une compassion née de la contemplation des souffrances de Jésus-Christ, mais de souffrances depuis long-temps évanouies. Ces pieux contemplatifs n'étaient pas, en réalité, debout près de la croix présentement dressée devant eux. Renfermés dans la solitude d'une cellule ou cachés silencieux dans quelque recoin du sanctuaire, ils n'entendaient véritablement ni les huées de la foule en délire, ni les dérisions des Pharisiens et des Scribes, ni les marteaux enfonçant les clous, ni les blasphèmes du larron impénitent. Ils ne voyaient pas de leurs yeux de chair la victime actuellement suspendue au g-ibet d'infamie, tout le corps labouré par les fouets, la tète couronnée d'épines, les mains et les pieds douloureusement fixés au bois de la croix, la poitrine entr'ouverte et le cœur à nu dans cette horrible ouverture. Et pour eux aussi, ce n'était ni une appréhension des tortures endurées intérieuiement par le Sauveur du monde, ni une intensité d'amour, je ne dirai pas ég-ales, mais comparables même de loin à ce que la nature et la foi nous ont révélé dans Marie.
Il faut donc en revenir à notre conclusion: jamais âme vivante, en dehors du Fils de Dieu, n'a souffert comme la Sainte Vlerg-e, et c'est justement que nous
en. m. LA MÈHE SOUFFUANT AVEC LE FILS 223
rap[)clons avec l'Kylise la Pvciiic des marlyis et la Mère de doidcurs. Un grand contemplatif, après avoir médité sur la Compassion de Marie, ne ciaint pas d'avancer une proposition d'une hardiesse effrayante. La douleur de la Vierge dépassait tout ce que les créatures du monde pourraient endurer; c'est pourquoi, si elle eût été partagée entre les êtres vivants, elle aurait suffi pour leur donner la mort à tous (i). N'y a-t-il, dans cette pensée de saint Bernardin de Sienne, aucune ombre d'hyperbole, je ne veux pas le rechercher trop curieusement ; ce que je sais bien, c'est que Marie, pas plus que son Jésus, au jardin, n'aurait pu sans mourir supporter l'effroyable ang"oisse qui lui serra le cœur; il a fallu, pour qu'elle l'endurât debout, sans faiblir ni défaillir, un miracle com[)arable à celui qui fit marcher le Seig^neur calme et tranquille sur la mer en furie.
Ainsi en ont jug-é les Saints dont il serait aisé de multiplier les témoignages. Citons, pour exemple, ce passage du traité sur V Excellence de Ici bienheiweiise Vierge: « 0 Notre Dame, rien déplus véritable, un glaive de douleur vous a transpercé l'âme, et celte douleur vous fut plus amère que toute souffrance du corps. Quelques tortures que les martyrs aient endurées dans leur chair, c'était peine légère, ou plutôt ce n'était rien en comparaison des ang-oisses qui pénétrèrent à flots jusqu'aux derniers replis de vo^tretrès doux cœur. Oui, j'en suis persuadé, ma tout aimante Souveraine, vous n'auriez [)u vivre au milieu d'un pareil supplice, si l'Esprit de vie, l'Esprit de toute consola-
(i) s. Brnard. Seii , scnii. pro fes.iv. B. M. V. — Serin. i3. de cxalt. D. V. in çfloria, a. 2, c. 2, t. IV (Lugduui, i65o , p. i3G.
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tion, l'Esprit du tout aimé Jésus, dont la mort vous causait tant de souffrances, ne vous avait intérieurement fortifiée et soutenue; vous rappelant qu'un trépas si honteux et si cruel était moins une mort pour lui qu'une victoire qui lui soumettrait toutes choses » d).
Sachons-le bien d'ailleurs, il n'en est pas de la Reine des martyrs comme de tant de saints à qui l'amour du Sauveur mourant adoucissait leurs propres souffrances, et parfois même les transformait comme en délices. Ainsi les Apôtres, après avoir subi la flagellation, s'en allèrent-ils hoi s du Conseil des Juifs, « pleins de joie, parce qu'ils avaient été jug"és dignes de souffrir cette ignominie pour le nom de Jésus » (2). Ainsi, pour prendre un autre exemple, quand le juge criait aux deux martyrs Marc et Marcellin, cloués l'un et l'autre par les pieds à un poteau : Malheureux, ayez pitié de vous-mêmes et délivrez-vous de cette torture ; — De quelle torture voulez-vous parler? répondaient-ils . Jamais banquet ne vous parut délicieux comme ce que nous endurons maintenant pour l'amour du Christ.
Pourquoi cette différence? C'est que cet amour qui soulage les autres est pour Marie l'instrument et la mesure de ses douleurs (3). Il fut, en toute vérité, son unique bourreau. Que dirons-nous encore pour mettre
(i) Eadmer., De Excellentia M. V., c, 5. P. L. clix, 667.
(2) Act., V, 61.
(3) Super haec martyrio decorata fuit. Ipsius enim animam pertransivit gladius, non materialis sed doloris Ouo martyrio gravius passa fuit quam ferro. Quanto enim incomparabiliter amavit, tanto veliementius doluit. Uiide sicut non fuit anior sicut amor e)us,ita nec fuit dolor similis dolori ejus. In martyribus magnitudo amoris lenivit doloreoi passionis. Sed beata Virgo. ([uanlo plus amavit, tanto plus doluit, tantoque ipsius martyrium gravius fuit: unde quia plus omnibus dilexit, et juxla maçnitudinem atnoris erat vis doloris, g-ravius passa fuit mente quam martyres carne. Ricard, a. S. Vict., in Ganticum cant., c. 26. P. L. cxcvi, /(84.