III
(i) Muzzarelli, Le trésor caché dans le Sacré Cœur de Marie, c. 6.
CH. m. LA MERE SOUFFRANT AVEC LE FILS 22f)
Reine des vierges, elle est vierg-e et plus qu'elles ; donc aussi, Reine des martyrs, elle est martyre et plus qu'eux tous.
Et pourtant, il faut l'avouer, il y a des théologiens à qui ces raisons n'ont pas paru convaincantes; et cela pour les deux objections que je proposais en dernier lieu: autrement, disent-ils, celui-là serait à vénérer comme martyr qui mourrait d'ang-oisseen contemplant la Passion du Sauveur.
Suarez estime que celte controverse est d'assez peu d'importance (i). Elle se résoudrait aisément, si l'on s'entendait sur la définition du martyre (2). Quoi qu'il en soi! , ce n'est pas en vain que l'Eglise a proclamé Marie la Reine des martyrs. Si, par quelque endroit, sa Compassion ne répond pas à la notion plus communément admise, elle comprend d'une manière 5Mréminente ce que le titre exige pour être véritable. Ainsi, quand nous disons de Marie qu'elle est la Reine des Apôtres, nous ne signifions pas seulement par ce nom qu'elle est plus élevée que chacun des membres du collège apostolique. Sa prérogative va plus loin et plus haut : elle les surpasse e'mmemme/zf en celamême qui constitue l'Apostolat, comme nous l'affirmerons bientôt sur une foule imposante d'autorités. Qu'ya-til de grand et d'admirable dans le martyre, sinon celte force invincible et cette ardeur de charité qui font affronteret subir la mort pour letémoignageduCIirist? Or, n'est-ce pas cela que nous avons vu briller d'un
(i) Suar., de Myster. vitae Christi. D. 21, s. 4.
fa) Celte définition, en efTct, n'est pas universellement expliquée delà même manière. Voici un Croisé qui tombe sur le champ de bataille, en combattant les infidèles pour délivrer le tombeau du Christ; un fils dévoué de l'Eglise qui meurt en luttant pour sa liberté; sont-ils martyrs'? non, répondent les uns; oui, répondrait presque tout le moyen âge avec saint Bernard et saint Thomas d'Aquin.
2 3o L. III. MARIE AU CALVAIRE
incomparable éclat dans Marie ; tellement qu'elle eût expiré près de Jésus mourant, si Dieu, pour la conserver à l'Eg-lise naissante, ne l'eût miraculeusement soutenue ?
Il n'est personne parmi les fidèles qui ne connaisse la touchante invocation du Stabat : Sainte Mère, faites-moi cette grâce, d'enfoncer fortementdansmon cœur les plaies du Crucifié (i). Ne peut-on pas en voir comme la paraphrase dans ces invocations adressées par l'auteur de V Aiguillon de V amour divin, à la Mère de douleurs, à la Reine des martyrs ?((0 Notre Dame, vous si cruellement blessée, blessez vousmême nos cœurs, et renouvelez en eux votre Passion et celle de votre Fils. Unissez à notre cœur votre cœur percé de blessures, afin que nous soyons percés, nous aussi, des mêmes blessures. Pourquoi, du moins, n'ai-je pas votre cœur en ma possession, afin que partout où j'irai, je puisse, ô ma Souveraine, vous contempler crucifiée avec votre Fils. Si vous ne voulez me donner ni votre Fils crucifié, ni votre cœur blessé, je vous en conjure, accordez-moi, du moins, les blessures de ce cher Fils, les injures et les moqueries dont il fut l'objet, et ce que vous-même ressentiez alors en vous-même... Mais si vous êtes tellement enivrée de ces douleurs que vous ne vouliez les séparer ni de votre cœur ni de votre Fils, daig^nez m'unir à ces plaies, à ces opprobres, afin que vous ayez au moins la consolation de trouver un compagnon dans vos peines.
«Oh! quel serait mon bonheur, si je pouvais seulement être associé dans vos souffrances! Qu'y a-t-il, en effet, de plus désirable, ô ma Souveraine, que d'avoir
(i) Sancta mater, istud agas, etc.
cil. m. LA MÈRE SOUFFRANT AVEC LE FILS 23 1
son cœur uni à votre cœur, et collé au corps transpercé de votre Fils?,.. Pourquoi ne in'accorderiezvouspas ce quejevousdemande? Si je vous aioffensée^ percez mon cœur pour en faire justice. Si je vous suis resté fidèle, je vous demande des blessures en récompense. 0 Notre Dame, où donc est votre tendresse?Où votre immense miséricorde? Pourquoivous montrer cruelle à mon égard, après avoir été si pleine de bonté? Pourquoi seriez-vous inexorable, vous toujours si compatissante et si douce? Pourquoi cette dureté parcimonieuse envers moi, quand toujours et partout vous avez été si libérale ? Ce que je réclame ce n'est ni la splendeur du soleil, nil'éclatdes astres; je ne veux que des blessures. Pourquoi seriez-vous avare d'un pareil don? Ou enlevez-moi la vie du corps ou blessez mon cœur : c'est trop de honte et de confusion pour moi de voir mon Seig"neur Jésus couvert de plaies, et vous, ma Souveraine, navrée des mêmes blessures, et de me trouver moi, le plus indig-ne de vos serviteurs, sans la moindre souffrance » (i).
J'ai lu plus d'une fois que ces épanchements des âmes blessées d'amour, aux pieds du crucifix ou devant l'image de Marie, la Mère de douleurs, furent inconnus aux premiers âges. Il est certain que les écrits de ces temps lointains gardent sur ce sujet un silence qui nous étonne. Faut-il en conclure qu'il y avait alors moins de compassion pour les douleurs de Jésus et de la divine Mère de Jésus ? Ce serait injustice de le faire. Le silence s'explique par la nature des ouvrages qui nous sont restés. Au surplus,
(i) stimulus Amoris. P. I, c. 3. 0pp. S. Bonavent.,t. XII, p. 638, sq. (éd. Vives, i868;.
il n'est que relatif, comme le prouve la réponse suggestive, faite, au sortir d'un ravissement, par le célèbre abbé Pémen à un frère qui l'interrogeait sur ce qu'il avait vu pendant son extase : « Mon âme est allée dans un lieu où elle a vu Sainte Marie, Mère de Dieu, pleurer au pied de la croix. J'aurais bien voulu toujours pleurer ainsi » (r).
(i) Palladius, Append. i. Apophtkegmata Pairum. De abbate Poemene, n. il[!\. P. G. lxv, 358.