CH. IV. COMPLÉMENT DE LA MATERNITE
dément divin, mais uniquement par sa propre malice, et ([lie la femme, au lieu de l'induire à la désobéissance, eût fait usage de sa grâce séduisante pour le maintenir dans le devoir; la faute, quant aux effets, serait la même, et nous naîtrions privés de la grâce, enfants de la colère. Et cela est si vrai qu'une conception de la femme à laquelle Adam n'a pas concouru par un père issu delui, n'emporte pasle péché d'origine. Supposons, au contraire, la femme coupable et son époux, le premier homme, fidèle à Dieu, la postérité de l'un et de l'autre serait exempte, dès son principe, de la faute originelle : tant il est vrai que la déchéance humaine est le fait d'Adam comme cause nécessaire et pleinement suffisante. Et pourtant, Dieu lui-même, dans son Ecriture, nous l'enseigne : « De la femme est le commencement du péché, et c'est par elle que nous mourons tous » (i). Et pour user encore d'une expression employée par LéonXlll, elle fut « l'assistante d'x\dam dans l'œuvre de notre ruine «(a). Pourquoi? Parce qu'elle unit sa volonté à la sienne en le provoquant à la révolte. Si elle fut elle même tirée d'Adam innocent^ c'est elle qui nous a donné l'Adam prévaricateur, et qui, par lui, nous a perdus. Mais il reste toujours vrai que l'auteur de la déchéance est le premier homme, et non la première femme.
Ce que fut Eve au commencement des âges, Marie l'a été dans la plénitude des siècles. Si Jésus-Christ n'avait pas pris sur lui notre dette, nous serions encore dans notre péché, quels que fussent les mérites et les vertus de la Vierge. Et si le même Sauveur,
(i) Eccli., XXV, 33.
(2] Administra patrandae ruinae. Ibid.
indépendamment d'elle, eût satisfait pour nous , la Rédemption serait consommée. Mais il a plu à Dieu de nous donner le Sauveur par elle; il a voulu qu'elle fût son associée dans l'œuvre de notre délivrance, qu'elle consentît à son sacrilice , comme elle avait acquiescé à son entrée dans le monde. Et voilà pourquoi, tout en reconnaissant à Jésus-Christ son privilégie singulier, nous rendons grâce à sa mère de l'incomparable bienfait de la Rédemption (i). On peut même dire avec vérité que la coopération apportée par la bienheureuse Vierg-e à l'œuvre de la rédemption l'emporte en un point sur le concours donné par Eve à celle de notre commune déchéance. La première femme, en effet, ne cherchait directement que la satisfaction de son orgueil et de sa sensualité. Si elle a voulu la perte spirituelle de la race humaine, c'est indirectement, parce ({u'elle en a voulu la cause. Tout au contraire, la nouvelle Eve a voulu premièrement le salut des hommes, et la gloire de Dieu qui s'y révèle : voilà pourquoi elle consent à la mort de son Fils, pourquoi elle l'offre, et, autant qu'il était en elle, le livre.
Devrons-nous donc condamner le titre de co-rédemptrice si souvent attribué par nombre de vieux auteurs à Marie? Non: car ni dans leur pensée, ni dans la croyance des fidèles, il n'exprime rien qui soit en désaccord avec la doctrine précédemment exposée. Ce
(0 Les Acles des Apôtres offrent dans saint Paul une autre image du rôle de la Sainte Viers^e dans l'œuvre de Id rédemption. C'est la coopération que donna le futur apôtre des Gentils au meurtre d'Etienne, le premier martyr delà nouvelle Alliance; coopération dont lui-même s'accuse quand iidit: « Lorsque fut répandu le sang d'Etienne, j'étais là. et je conseillais à celte morl,ti je gardais les vêlements de ceux qui la lui faisaient souffrir ». Act., xxir, 20; Col., vu, 57.
cil. IV. COMPLÉMENT DE LA MATERNITÉ 289
qu'on prétend sig-nifier par ce titre, ce n'est pas que nous ayons été rachetés par les souffrances de Marie, ni qu'elle ait elle-même payé condig-nement de ses mérites les grâces découlant de la croix de son Fils. Qu'est-ce donc? Le concours qu'elle apporte à l'immolation de son Fils par le consentement d'où procède la victime, par l'olFrande qu'elle en fait en union avec le Père, par la participation qu'elle prend à ses ineffables douleurs, par la Compassion qui monte vers le ciel avec la Passion.
Il n'est peut-être aucune époque où ces idées aient été plus ordinairement et mieux rendues qu'au douzième siècle, celui de saint Bernard. Parmi les auteurs de cette époque, Hermann, abbé de Saint- Martin de Tournai,mérited être cité dans le sujet que nous avons à traiter ici :
« Elle est véritablement mère celle dont il est écrit: Adam donna à sa femme le nom d'Eve, parce qu'elle devait être la mère de tous les vivants (i). Toutefois, il est plus juste d'appeler cette Eve la mère des mourants, puisqu'elle nous a fait encourir par sa faute la sentence de mort; la Vierg-e, au contraire, est en vérité la mère des vivants, car tous parelle nous avons recouvré la vie que nous avions perdue. Donc, si l'Apôtre a dit : De même que tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés dans le Christ (2); nous aussi nous pouvons dire de la glorieuse Mère du Christ : comme tous nous mourons par Eve, tous aussi nous revivons par Marie. En effet, cette porte du paradis, fermée pour tous à cause d'Eve, Marie l'a rouverte
(i 1 Gen , m, 20.
(2) 1 Cor , XV, 22.
24o L. IH. MARIE AU CALVAIRE
pour tous. C'est de Marie qu'on peut avec justesse entendre la parole du Seigneur : Faisons-lui une aide semblable à lui (i).
« Le Seigneur avait créé les autres êtres par la seule voie de commandement ; mais quand il voulut créer l'homme à son image, l'homme en qui nous pouvons voir comme une figure du Christ, il tint conseil: Faisons, dit-il, l'homme à notre image et ressemblance (2). Ainsi voulul-il aussi former la femme avec délibération : Il n'est pas bon à l'homme d être seul; donnonslui une aide semblable à lui (3j. Que ces mots selon la lettre s'appliquent à Eve, rien de plus certain; mais il est clair aussi qu'on peut les interpréter convenablement de sainte Marie, Mère de Dieu, et, par Marie, de la sainte Eglise de Dieu.
« Nous lisons, il est vrai, dans Isaïe : Moi qui fais enfanter les autres, ne pourrai-je pas enfanter moimême? Moi qui donne aux autres une postérité, seraije stérile, dit le Seigneur, ton Dieu (4)? Et pourtant, le Seigneur, avant la bienheureuse Marie, resta comme stérile. En elfet, bien qu'il créât toutes choses en sa qualité de Dieu, il n'enfanta personne de la manière dont il engendra son Fils par elle. Alors donc que Dieu, pour lui faire une aide semblable à lui, eut associé notre chair à ce Fils unique dans le sein de la bienheureuse Vierge... et se fut ainsi comme dépouillé de son antique stérilité; alors, dis-je, il commença à enfanter ces fils dont il est écrit en saint Jean : A tous ceux qui l'ont reçu, il a donné le pou-
(i) Gen., m, 18.
(2) Gen., 1, 26.
(3) Gen , 11, 18.
(4) Isa., Lxvi, 9.