‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 56 sur 98 · GII. II. TEMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN · texte numérisé non relu

GII. II. TEMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN

posé les bases, quand ils proclamaient Marie, la nouvelle Eve, Mère des vivants? Et si cette découverte est possible, où se fera-t-elle plus aisément que sur des textes qu'ils ont rarement et plus lég-èrement touchés, parce que ces textes avaient moins de rapports avec les dog-mes qu'ils défendaient contre l'hérésie? Or, le texte évang-élique dont nous nous occupons est incontestablement de ce nombre. Je sais bien qu'il revient parfois dans la controverse contre les adversaires de la virg'inilé perpétuelle de Marie; mais c'est exclusivement pour montrer par lui que Jésus était son Unique, puisque le Sauveur mourant devait lui donner pour soutien un fds d'adoption. Nul besoin, dans une pareille question, de faire intervenir la maternité de g-râce. Il suffisait de montrer par le texte que, Jésus mort, Marie n'avait pas d'autre enfant à qui elle pût être confiée, puisqu'il lui donnait un fils adoptif dans la personne de son disciple.

Mais encore est-il vrai que le silence des Pères soit absolu? N'avons-nous pas citéplushaut deux écrivains appartenant l'un et l'autre à l'âg-e des Pères, Origène et Georges de Nicomédie, qui interprètent notre texte dans un sens favorable à la maternité spirituelle de Marie? On dit que ces auteurs doivent être écartés, oarce que ni l'un ni l'autre ne peut être rangé parmi les Pères. C'est vrai, Georges de Nicomédie n'est nullement un père de l'Eg-lise. Ce n'est pas tant l'époque où il vécut que le défaut de sainteté qui doit lui faire refuser un semblable honneur. Contemporain de Photius, il prit part à sa révolte, et fut intrus et schismatique comme lui. Mais, après tout, on peut, sans être du nombre des Pères, en refléter les sentiments. Qui niera que Photius soit très souvent un in-

terprète sûr de leurs pensées, dans les matières où ses tendances schismaliqucs ne sont pas en cause? Origène, encore qu'il ne réalise pas toutes les conditions réclamées pour la dig^nité de Père, est pourtant de ceux qu'on aime à citer, quand on veut étayer une doctrine de l'autorité de la tradition, sauf à se tenir en carde contre ses opinions personnelles.

Mais on prétend, du moins, que ni l'un ni l'autre n'ont jamais songé au sens typique (i). C'est ce qui importe peu : car, avant tout, nous cherchons un sens réel, quel qu'il soit, et non pas une pure accommodation. Qu'on ne d se pas non pluâ : suivant Georges de Nicomédie, c'est aux Apôtres seulement, et non pas à tous les chrétiens, que Jésus-Chrisl adonné Marie pour mère. Le texte cité par nous parle, non pas seument des Apôtres, mais de tous les disciples. Or, qui dit tous les disciples dit les fidèles des siècles à venir, comme ceux qui vivaient alors; et, par conséquent, il s'agit bien pour Georges d'une maternité de grâce. Pour le commentaire d'Origène, j'avouerai, si Ton veut, qu'il manque de clarté; mais s'il dit quelqu3 chose, c'est que, de par le testament du Christ, tout disciple du Christ est le Christ, et fils de Marie : C3 qui suffit dans la question présente.

Quant à l'axiome qu'on nous oppose : tant valeil les raisons, tant vaut l'autorité des témoignages; il n'est ni admissible ni applicable dans la question présente. Autres, en effet, sont les matières relevant purement de la science humaine, autres celles qui son:

(i) Il y aurait sens typique, si la donation réciproque de Marie à Jear et de Jean à Marie, directement et littéralement sisçnifu'e par les paroles .lu Seigneur, devait elle-même signifier la maternité spirituelle qui nous donne pour enfants selon la grâce à la Mère dé Dieu.

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du domaine de la foi. Là, je l'accorde, l'autorilé du témoig-nag-c, pour cire solide, doit s'appuyer sur des raisons sérieuses. Qu'il s'agisse au contraire des choses de la foi, les lémoig'nag'es peuvent avoir par euxmêmes force démonstrative. Est-ce que je mesure mon assentiment sur les raisons apportées par les Pères, quand j'ai constaté leur accord unanime dans l'interprétation d'un texte appartenant à la doctrine de la foi? Nul ne dira que le texte évangélique où Jésus- Christ donne à Jean Marie pour mère, est étrang-er à ce dernier ordre de vérités. Encore donc (}ue les raisons soient loin d'êlre à dédaig-ner, comme nous aurons l'occasion de le constater tout à l'heure, il peut se faire que noire assentiment ne dépende pas uniquement d'elles. Que faut-il pourqu'il ensoit ainsi? Que les témoig^nages allég-ués apparaissent comme une expression non douteuse an sens catholique . Or, telle en est l'universalité, telle la constance, qu'il semble impossible d'y méconnaître cette manifestation.

Je ne tairai pas une dernière réflexion qui m'a paru d'un g-rand poids. Presque tous les auteurs qui, depuis plusieurs siècles, ont écrit sur la bienheureuse Mère de Dieu n'ont eu rien plus à cœur que de montrer la proclamation authentique de sa maternité de grâce réellement consig-née dans le testament de Jésus- Christ mourant. La piété des chrétiens, répondant à la pensée des maîtres de la doctrine, s'est imprégnée de la même conviction. Il n'est pas un des simples fidèles du Christ qui n'aime à se reporter aux pieds de la croix, et n'écoute avec émotion ces divines paroles : Voici votre mère, comme dites à lui-même, aussi bien qu'à l'apôtre bien-aimé du Sauveur. Rien ne contribue comme cette très douce persuasion à

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nourrir et faire croître en lui le respect, l'amour, la confiance et la vénération la plus filiale envers Marie. Assurénient, Notre Seigneur, en les disant, prévoyait l'influence qu'auraient un jour ses paroles, entendues suivant la signification communément admise. Pourquoi donc, sachant combien ce sens allait à l'honneur de sa mère, à l'utilité spirituelle des chrétiens, n'aurait-il pas eu l'intention de l'exprimer lui-même, quand les termes employés par lui s'y prêtaient d'ailleurs sans violence? N'aurait-ce pas été là se montrer, en quelque sorte, moins jaloux de manifester ces liens d'amour, formés entre sa mère et nous par la vertu de son divin sang, que les hommes eux-mêmes, puisqu'il nous eût laissé la tâche de prêter dans notre amour à ses paroles une signification que lui-même ne leur aurait pas donnée? C'est ce que je ne saurais croire; et voilà pourquoi je ne peux me contenter non plus d'un sens purement accommodatice.

II. — Après avoir fait appel à l'autorité des témoignages, reprenons le texte évangéhque, et montrons par sa teneur et par la scène où il s'encadre, qu'il a vraiment en lui-même toutela portée que notre interprétation lui prête.

Jésus-Christ, au Calvaire et sur la croix, est dans Vacte le plus solennel de sa mission de Sauveur. C'est le Pontife suprême consommant le grand sacrifice attendu depuis l'origine du monde, où lui-même est à la fois la victime qui est offerte, et le prêtre qui l'offre. Par conséquent, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il souffre et tout ce qu'il dit, a rapport à cet acte, auquel il sejivre tout entier, et doit par conséquent avoir une portée générale comme le sacrifice lui-même.

CH. 11. TEMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN 2b.J

S'il dit à Dieu : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font » (i); sa prière n'est pas seulement pour les bourreaux qui l'ont crucifié, pour la multitude qui l'insulte; elle va plus loin, s'étendant jusqu'à tous ceux qui, par leurs crimes, ont pris une part à sa mort, c'est-à-dire à tous les pécheurs. S'il dit encore au larron pénitent: Aujourd'hui vous serez avec moi dans le paradis (2), c'est à tous les criminels repentants et purifiés par leur participation à ses souffrances qu'il fait la même promesse, et chacun d'eux a le droit de s'en prévaloir auprès de lui. Quand il se plaint à son Père de l'abandon où il le laisse, ne croyez pas qu'il parle de lui seul et pour lui seul; il a devant les yeux tant de persécutions qui, par la permission de Dieu, s'élèveront contre l'Eglise, son corps mystique, et sa plainte déchirante est pour elle autant que pour lui-même. Lorsqu'il remet son âme aux mains de son Père (3), c'est encore avec son àme toutes les âmes des justes, enfants de Dieu, qu'il lui recommande pour l'heure de leur dernier passage.

Ajoutez à cela le titre de la croix qui, dans l'intention de Dieu, nous dit la royauté du Sauveur; sa mort et sa résurrection qui symbolisent et notre mort au péché et notre retour à la vie de la grâce et de la gloire; le sang et l'eau qui, coulant du côté entr'ouvert, signifient la naissance de l'Eglise, épouse du Christ et les sacrements de la Nouvelle Alliance.

Quelle conclusion tirer de là? Que les paroles adressées d'abord à Marie, puis à Jean, doivent rentrer dans la règle. Montrez-moi dans ce que le Seigneur

(i) Luc, XXIII, 34.

(2) Id., Ibid,, 43

(3) Id., Ibid, 46.

a solennellement fait ou dit au Calvaire une action, un seul mot qui n'ait pas cette portée générale, et je vous accorderai que les paroles de mon texte ne vont pas au delà de l'intérêt privé de Marie, et que c'est abus de leur donner une application universelle. Quoi? Les Pères et les interprètes de nos saints Livres trouveraient une signification de ce genre dans les antres paroles de Jésus à Marie, rapportées par nos Evangiles : Pourquoi me cherchiez-vous; ne saviez-vous pas que je dois être aux choses qui regardent mon Père? Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? Et quand il s'agit des suprêmes paroles, de ces derniers mois, novissima verba, prononcés à ce moment qui fut son heure, Jésus -Christ n'aurait, en les lui adressant, qu'un intérêt particulier pour objet? Est-ce croyable?

Je ne le nie pas; il voulait se donner un suppléant dans la personne de son disciple, et c'est la signification premièie qu'il a en vue. Mais cequi seraitétrangc au dernier point, vu les circonstances, c'est que les mêmes paroles n'eussent pas un sens plus étendu et plus profond. Si Notre Seigneur n'avait pas eu d'autre dessein, en les prononçant, que celui de confier Jean à Marie et Marie à Jean, pourquoi a-t-il attendu ce dernier moment? N'aurait-il pas pu le faire avant de se livrer à ses persécuteurs? Est-ce dans l'acte le plus sacré des saints mystères qu'il convient à un prêtre de pourvoir aux intérêts temporels de sa mère, quand la mort qu'il sait devoir le frapper, en les achevant, n'est pas un cas imprévu qui viendrait le surprendre ?

Supposez, au contraire, que Jésus-Christ rapporte cette action, comme toutes les autres, à son rôle actuel

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de Victime, de Pontife, de Rédempteur etdeSauvcur: dès lors tout s'ex[)li(]ue. Je ne vois plus rien qui soit en désaccord avec l'ensemble du drame évangélique.

« Considérant, dit Bossuet, qu'il y a peu d'apparence que le Fils de Dieu, dont toutes les paroles et les actions sont mystérieuses, en une occasion si importante, ne l'ait considéré (saint Jean) que comme un homme particulier; nous avons inféré, ce me semble, avec beaucoup de raison, qu'il a reçu la parole qui s'adressait à nous tous, que c'est en notre nom qu'il s'est mis en la possession de Marie; et, par conséquent, c'est là proprement qu'elle est devenue mère » (i).

Remettons encore ces pensées sous un autre jour. Je remarque que Jésus-Christ a promulg-ué du haut de sa croix tous les autres effets de la Passion, soit par des paroles expresses, soit par des symboles : sa royauté, le pardon des péchés, le ciel ouvert, Dieu recevant à merci les coupables, la mort dans le Seigneur, la naissance de l'Eglise et la vertu des plus augustes sacrements; enfin l'infinie charitéde son cœurpourles hommes. Quoi d'étonnant à cela? Puisqu'il scellait de son sang le Testament de la Nouvelle Alliance, n'étaitce pas l'heure aussi d'en exposer authentiquement le contenu (2) ? La maternité de Marie, la grâce des grâces pour nous, je veux dire cette maternité qui lui donne de nouveau Jésus pour fils dans la personne de ses membres, pouvait-elle être seule passée sous

(i; Bossuet, 3'sermon pour le vendredi de lasemaine de la Passion, sur lu Compassion de la S. V., ae point.

(2) Teslabatur de crace Christas, et tcstamentum ejus siçnabat .Joannes, digiius tanto tcstatore testis. Booum testamenUim, non pecuniae, scd vitae, quod non atramenlo scribitur, sed Spirilu Dei vivi. S. Ambr., in Luc., i. lo, n. i3o, sqq , ad verba : Ecce maler tua.

silence, quand tout le reste était si visiblement^manifesté?

III. — C'est encore où nous mène la considération des termes consig'nés dans l'Evangile. On s'est demandé pourquoi Jésus-Christ, parlant à Marie, lui donne le nom de femme, ru lieu de l'appeler sa mère. « Femme, mon heure n'est pas encore venue » (i), « Femme, voilà votre fils. » Je ne m'attarderai pas à réfuter ceux qui voient dans cette expression je ne sais quoi de dur et de méprisant pour elle, comme si l'auteur de la loi qui commande à l'homme d'honorer ses parents, pouvait nous avoir enseigné par son exemple à les mésestimer. Que d'autres voient, au contraire, dans l'emploi de ce terme une attention d'une délicatesse infinie de Jésus envers 3Iarie, parce que l'appeler, en ce moment, du nom de mère, c'eût été redoubler ses angoisses, pour moi, je ne saurais y reconnaître le motif principal qui fait parler ainsi notre divin Sauveur. Le nom de femme ne pou vait ôter à Marie son cœur de mère, ni lui faire oublier que celui qui pendait à la croix était le fruit de ses entrailles. D'ailleurs, il n'entrait pas dans les desseins de Dieu que les souffrances de la mère fussent amoindries, pas plus que celles du Fils ne devaient être consolées. C'était pour l'un et l'autre l'heure de la souveraine expiation.

Dirons-nous avec d'autres que Jésus donne à Marie le nom de femme, en conséquence du même dessein par lequel il s'est lui-même appelé Fils de l'homme, et s'est fait présenter au peuple par Pilate, couronné

(i) Joao., Il, 4-

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