GH. II. TÉMOIGNAGES ET TEXTE DE S. JEAN
ment du texte, ne sont pas de mon invention. Un illustre orateur de notre siècle, le père Joachim Ventura, les a développées avec un grand bonheur d'expression (i). Lui-même avait pu les apprendre de nos communs devanciers.
Je pourrais citer pour les temps plus rapprochés de nous le commentaire d'André Mastaï-Ferretti sur les Evang-iles (-2.), l'Evangile médité du P. Giraudeau (.^), Ribadeneira dans sa Vie de Notre Seigneur, Bossuet, et grand nombre d'autres parmi ceux dont j'ai mentionné les témoignages.
Mais, de peur que cette explication ne paraisse trop récente, montrons-la dans un auteur d'un âge plus reculé. C'est d'Albert le Grand que je parle, et voici textuellement ce qu'il écrit : « A raison de la fécondité spirituelle qui, dans l'ordre de la g^ràce, sacrait la bienheureuse Vierg-e mère du g"enre humain tout entier, quand, par des angoisses sans mesure, elle nous engendrait dans son Fils à la vie de l'éternité, elle reçut justement alors le nom de Femme » (4). Suarez indique également la même signification comme l'une de celles qui répondent le mieux au rôle de Marie : « De même que Jésus-Christ se disait le Fils de l'Homme, ainsi donnait-il à la Vierg-e, sa mère, le nom de femme, afin de la présenter comme la femme par qui devait être réparé le mal causé par la première femme » i^5). Aussi n'hésile-t-il pas à dire avec
(i) Joach. Ventura, La 3fère de Dieu, Mère des hommes. I» p., ch.O.
(2) Les Evanffé/istes unis, traduits tt commentés par Mgr A. Mastaï-Ferreli. L. xix. g i6.
(3) L'Evanijile médité... par le P. Giraudeau, revu et publié par l'abbé Duqucsne, 336' médit., 2= p., I. vni, pp. ig6, 197. iParis, 1829 .
(4) Albert. i\r., super Missus est, q. 29, | 3. 0pp., t. XX, p. 3i.
(5) Suarez, De mysteriis vitae Christi, D. vu, sect. i, § Dices, quid ii^ilur, etc.
agO L. IV. LA MATEKNITE PROMULGUEE
RuperL que la Vierge devient près cle la croix la mère de tous les chrétiens, engendrés par elle au prix d'immenses douleurs (i).
Oserai-je l'ajouter? Lors même que nous ferions abstraction de tout rapport avec l'antique promesse, le nom âi& femme irait mieux que celui de mère à la fonction exercée par la Reine des martyrs, au pied de la croix.
Si le Seigneur avait dit : Ma mère, il n'eût rappelé que la maternité qui le !"ait lui-même enfant de Marie. Le nom de femme, au conlraire, a je ne sais quoi qui fait penser à l'enfantement. L'appelant Marie, femme, à ce moment solennel, et comme par un dessein prémédité, Jésus-Christ donne à croire qu'elle est dans le rôle de femme, dans l'acte d'une maternité nouvelle (2).
(l'j Id., Ibid., D. xxii, secl. 3.
(2) Un théologien de l'Ordi-e de S. Doiiiinique a longuement développé la même pensée. A])rès avoir aflirmé que la promulgation de la maternité de grâce est e.xpressémcnt contenue dans les paroles du Sauveur, il se denv^nde, « pourquoi Jésus-Christ donne à Marie le nom de femme; au lieu de l'appeler sa mère? Etait-ce pour ne pas exciter contre elle les Juifs et les Scribes présents devant sa croix? Etait-ce pour nous enseigner, aux approches de la mort et de la gloire, à nous dépouiller des sentiments humains et des aft'ections trop naturelles qui nous attachent à nos parents? Elait-ce pour animer la Vierge à porter d'un cœur vaillant toutes les angoisses de l'heure prcsente, et lui mettre à cet effet devant le regard de l'âme la fei/une forte des Proverbes (xxxi, i)? l'ilait-ce peut-être pour ne pas augmenter jusqu'à l'infini sa douleur, en lui donnant le doux nom de mère ? Tout autrement belle et dévole est la solution donnée par Louis de Blois. — C'est, dit cet auteur, comme si Jésus eût dit à Marie : Femme, non pas seulement ma mère, mais universellement femme, à raison de votre immense fécondité : car je vous ai constituée la mère de beaucoup de nations. Donc, Femme, voilà votre fds. Ce Jean (dont le nom signifie çjràce), vous l'aurez pour fils; et dès maintenant je vous accorde ce privilège d'être, en retour des mérites de votre ineffable affliction, la mère de l'éternelle grâce. Non jamais ne tarira dans votre sein le lait de la grâce, aliment et breuvage de quiconque le pressera par ses dévotes prières. C'e.-^t pourquoi, femme très féconde, voilà voire fils. Ne pleurez pas comme une mère dclais^ée, une mère sans enfants. Réjouissez-vous plutôt : grâce aux douleurs que vous endurez maintenant, vous enfanterez des fils sans nombre, et vous serez la mère de tous ceux qui, par ma grâce, croiront
cil. H. — TIÎM 1G.NA(jK.S KT TEXTE DE S. JKAN 2f) I
Peut-être cette dernière coiisidéralioii seuiblerat-elle trop subtile et trop recliercliéc. Je l'ai pourtant lue chez plusieurs g-raves et pieux auteurs. En tout cas, il est une autre considération qui ne se prête pas au môme reproche ; c'estcelle àcscjualificatifs employés par l'Evang-ile pour désigner saint Jean. (( Jésus voyant sa mère et près d'elle le disciple qu'il aimait» (i). Comment, en effet, Jean est-il donné pour fils à Marie ? Comme disciple de Jésus, comme disciple aimé de Jésus. Assurément, ce n'est pas ici la première ni l'unique fois que le fils de Zébédée se désigne lui-même sous ce litre. Il l'avait déjà pris dans son Evang-ile, et nous le verrons s'en parer encore plus tard (2). Et pourtant, comme l'appellation de disciple aimé, ou bien encore comme la présence du disciple aimé, venu là pour recevoir la Mère de Jésus en qualité de mère, et celade préférence à tout autre, s'accorde heureusement avec la proclamation de 'a maternité spirituellede Marie. Si Jésus-Christ la donr.e comme mère à son disciple, au disciple aimé de son cœur, c'est donc par amour qu'il la donne ; c'est donc que si l'on est, au moins par destination, disciple et disciple aimé de Jésus, on peut aspirer dire à Marie : Ma mère ; c'est donc enfin que nous sommes, chacun de nous, enfants de Marie, dans la proportion que
en moi. Tous vous les réchaufferez comme des fils dans le sein de votre bonté maternelle, vous les protégerez, et vous les abreuverez du lait de la gi'àce sur votre sein virginal, vous les verrez accourir vers vous, et vous dire : Montrez que vous êtes notre mère. Donc, femme, voilà, non plus votre seul fils, mais vos fils. Oubliez voire douleur; que ce soit là votre consolation, voire soulagement et votre réconfort au milieu de vos mortelles amertumes (i). »
(i) Joan., XIX, 36.
(2) Joan., XII!, 23: xx, 2; xxi, 7, 20.
(1) Paciiichelli, in Virginem Deiparam. Excitalio 21 in psalm.Lxxxvi. n, 8, p 70, s. q. vVenetiis, 16GÔ).
292 L. IV. — LA MATERNITE PROMULGUEE
nous devenons disciples, fidèles, et dignes d'être aimés par son Unique.
Enfin, pour ne rien omettre, considérons que le Seig-neur n'a pas dit : Je vous donne pour fils ; je vous confie /)OMr mère; mais seulement : Voici votre mère, voici votre fils. Supposez un instant qu'il s'ag-isse uniquement pour Jésus mourant de procurer un soutien à sa mère, une récompense à son plus cher et plus fidèle disciple^ la première formule serait à choisir préférablement à la seconde. Mais c'est la dernière qui rend avec plus de bonheur et de précision l'idée d'une maternité de grâce, et d'une maternité qui s'étende à tous ceux dont Jean serait le représentant ou la figure. En effet, tandis que la première forme laisserait entendre une pure donation faite par Jésus, de Marie à Jean et de Jean à Marie, sans raison profonde tirée des faits mystérieux qui se dérouleiTt au Calvaire, la seconde se rattache étroitement à tout ce qui s'opère sur la croix et devant la croix. A ce moment, nousl'avons prouvé, Marie, par sa coopération amoureuse à la Passion du Sauveur, enfante les hommes à la vie delà grâce. Donc, rien de plus naturel que délire dans les paroles de Jésus l'énoncé de cette maternité toute spirituelle ; etrien aussi de plus propre à rendre cette affirmation que les mots du Seig-neur : Voici votre fils, et voici votre mère. C'est comme si Jésus disait : Femme, vous venez d'enfanter, et voici devant vous le fils à qui vous avez donné la vie. Et vous, mon bien-aimé disciple, voyez celle qui coopère à votre naissance suivant la grâce. Or, une fois admis que Notre Seig-neur ait parlé de la maternité selon la g-râce, manifestement il nous faut voir tous les autres fils de Marie dans le disciple que Jésus aimait, et la
eu. 11. TÉMOIGNAGES ET TI2XTE DE S. JEAN 2()3
siynificalioii ne peut [)lus se [•eslrcindrcà Jean, coiiinie s'il était le seul aiiné de Jésus, le seul enfant de Marie dans l'ordre surnaturel.
Ainsi tout concourt à confirmer rinterprétation commune et traditionnelle : et le temps, et les circonstances où celte déclaration testamentaire de Jésus- Christ fut promulg-uée, et les fonctions de Prêtre et de Rédempteur des hommes que le Fils de Dieu remplissait alors, et la coopération de la Vierge au mystère du salut, et les expressions mêmes dont se servit Notre Seigneur pour manifester sa dernière volonté. Ce serait donc être trop dur à croire que de la rejeter ou de la révoquer en doule. D'autant plus que les raisons même qui rendent infiniment convenable pour cette heure la promulgation de la maternité spirituelle de Marie, vont donner un surcroît de certitude aux arguments qui précèdent. Voilà ce qu'il nous reste à montrer dans le chapitre suivant.