‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 69 sur 98 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la manière dont la Sainte Vierge exerce ad uellement ses fonctions maternelles. ■ — Triple causalité; causalité efficiente, causalité d'impétralion, causalité de mérite. — Réponses à quelques objections.

I. — Puisqu'il appartient à la Sainte Vierge, en sa qualité de Mère des hommes, de parfaire en nous, après son Fils, notre être d'enfants de Dieu; puisque Dieu a fait d'elle le canal universel des grâces qui vont à celte fin, il importe de nous demander comment et suivant quel mode elle exerce ces fonctions maternelles; en d'autres termes, quelle est son action dans la distribution des grâces? Afin de procéder avec ordre commençons par poser quelques remarques.

Et d'abord, c'est chose manifeste que la sphère d'influence de Marie ne peut s'étendre au delà des choses qui se rapportent au salut des hommes: car elle n'est leur mère que pour concourir, soit à la production, soit à la conservation, soit au perfectionnement de leur vie surnaturelle et divine. Serait-ce donc qu'on ne peut attendre aucun bienfait temporel de son pouvoir et de sa bonté? S'il en était ainsi, pourquoi nous parleraiton si souvent de bienfaits de ce genre obtenus de Dieu, grâce à son intercession? Pourquoi l'Evangile lui-même nous l'aurait-il montrée, non sans mystère, priant son Fils de venir en aide aux époux de Cana, et l'amenant à faire ce changement de l'eau en vin qui fut son

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premier miracle? Enfin, pourqnoi l'Eg-lise, notre règle et notre modèle, demande-t-elle à Dieu par les mérites de Marie, non seulement les faveurs spirituelles, mais des biens propres à la vie présente, la santé, la température qui convient aux moissons, et mille autres choses de ce genre?

A ces questions, il n'y a qu'une réponse: Oui, certainement, les biens temporels nous viennent aussi de Dieu par Marie; mais à la condition qu'ils se réfèrent à la fin surnaturelle, c'est-à-dire à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Partout oij cette condition fait défaut, Marie n intervient pas ni ne peut intervenir: cela ne rentrerait pas dans son rôle de mère. Ainsi, l'âme de Jésus-Christ, quelque puissance qu'elle ait reçue comme instrument du V^erbe auquel elle est personnellement unie, ne saurait faire aucun miracle qui ne serait pas orc/o/ma6/e, médiatement du moins, à la fin de l'Incarnation (i). Et voilà, pour le dire en passant, ce qui explique comment des prières multipliées et confiantes ne semblent pas être écoutées de la Mère de Dieu : c'est qu'on lui demande ce qu'elle-même ne peut, vu sa mission, ni vouloir, ni faire, ni obtenir de Dieu pour ses suppliants (2),

Une seconde remarque touche à la manière dont la bienheureuse Vierge aide ses enfants, dans l'ordre de la grâce et du salut.

La théologie catholique distingue trois manières et comme trois voies principales par où les bienfaits sur-

(i) Si loquamur de anima Christi, secunduni quod est instrumentum Verbi ai iiniti, sic habiiit omnem virliilem ad omries immutationes miraculosas faciendas, ordinabiles ad Inccirnationis finem. S. Thoni., 3 p.. q. i3, a. 2.

(2) Ce qui ne veut pas dire toutefois que ces prières ne soient nullement exaucées.

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naturels descendent de Dieu sur nous. Je parle ici de l'applicalion des fruits de la Rédemption qui se lait dans le cours des siècles: car nous savons déjà comment, et dans quelle mesure, la Mère du Sauveur a pris part à l'œuvre elle même de la rédemption du monde, c'est-à-dire à la préparation du trésor de grâces que la divine bonté verse continuellement sur les âmes pour les sanctifier. Il y a ce que j'appelle la causalité efficiente; il y a la causalité d'intercession ou d'impétration ; il y a la causalité de mérite.

Donnons quelques exemples où l'on puisse voir en quoi ces trois modes de causalité diffèrent les uns des autres. Si je pense, si je parle, si je marche, je suis cause efficiente de ces actes : car ils proviennent de l'activité que je déploie pour les produire. J'en serais la cause première, si je ne recevais de Dieu ni la puissance d'agir, ni la coopération nécessaire pour en user. N'étant pas cause première, je suis au moins cause urincipale, parce que je possède en moi la faculté permanente d'exercer ces opérations. Le pinceau de l'artiste et la plume de l'écrivain sont aussi des causes efficientes ; mais au lieu d'être les causes principales du livre et du tableau qui révèlent aux yeux les pensées du peintre ou de l'auteur, ils ne sont, l'un et l'autre, que de purs instruments. Aussi bien, personne ne songera jamais à leur attribuer le mérite des œuvres d'art et de science auxquelles ils ont concouru. On sait trop qu'opérant par eux-mêmes ou conduits par d'autres mains ils n'auraient rien produit de send^lable; tant il est vrai que leur vertu d'écrire ou de peindre ne sort pas de leur fonds, mais de l'intelligence qui les emploie.

Après ce que nous avons dit maintes fois, ce serait

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tomber dans des redites inutiles que de vouloir expliquer la causalité du mérite. Du reste, l'exemple queje citais tout à l'heure nous en fournirait à lui seul un exemple, si nous supposions que le peintre qui fait un tableau ou le savant qui écrit un livre se proposent d'acquérir, en les faisant, un droit lég-iti me à quelque récompense équivalente à la valeur de leurs œuvres : car, d'une certaine manière, on devient cause de ce que l'on mérite en retour de son travail.

Le troisième genre de causalité n'a pas besoin, non plus, de longues explications pour être compris. User de son crédit près d'une personne riche et puissante pour l'amener à secourir un malheureux, c'est assurément être cause des largesses qui lui sont faites; et d'autant plus cause que le crédit qui les détermine, est appuyé sur des titres plus solides, et qu'on a plus de droits à faire agréer sa requête. Ces prémisses posées, demandons-nous jusqu'où va la causalité de Marie par rapport aux dons célestes.

II. — Et d'abord, est-ce une causalité effective? S'il s'agit de la grâce par excellence, je veux dire de la grâce sanctifiante et des vertus infuses, manifestement Marie n'est ni ne peut être cause efficiente; et je ne dis pas seulement cause première, mais simplement cause principale Commentle serait-elle, puisque la sainte humanité même du Sauveur n'a pas ce privilège? Vérité tellement incontestable que les Pères(r), dans leurs controverses avec les hérétiques des quatrième et cinquième siècles ; par exemple, saint Alhanase. Saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint

(i) V. La Grâce et la gloire, 1. ii, c. 5, n. 3, t. I, pp. i3o, suiv.

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Cyrille d'Alexandrie, démonlraient la divinitc'" du Fils et du Saint Esprit sur ce principe qu'ils sont l'un et l'autre l'auteur de la g'râce, et quil leur appartient en propre de transformer ainsi nos âmes à l'image de Dieu.

« Nécessairement Dieu seul peut déifier l'homme, en le faisant participer par ressemblance à sa nature divine, tout comme il est nécessaire d'être feu pour embraser », enseigne à ce sujet l'Ange de l'Ecole (i).

Quant à ces autres dons, surnaturels aussi par leur substance, mais différents des grâces habituelles et permanentes, je parle des illuminations de l'intelligence et des attraits divins sans lesquels aucun pécheur ne pourrait se disposer au bienfait de la justification, toute causalité créée n'en est pas exclue. Puisqu'ils sont en nous des opérations vitales, il faut bien qu'ils procèdent aussi de nous. Mais encore estil que celui-là môme qui les produit n'en peut être la cause par la seule énergie de ses facultés naturelles. Il faut que le Saint-Esprit, par une action spéciale, élèue ces puissances d'agir à la liauteur des actes qu'elles doivent poser (2); et c'est encore une œuvre qui n'appartient exclusivement qu'à lui (3). Aucune créature ne saurait entrer dans le sanctuaire d'un esprit; tout être qui n'est pas Dieu, si noble et si puissant qu'il soit, reste nécessairement aux abords. A plus forte raison, ne peut-il y porter par son activité propre le supplément d'ordre supérieur, essentiellement requis pour la production des actes surna-

(i) s. Thom., 1-2, q. iia, a. i, ia corp.

(2) Nous avons dit ailleurs de quelle manière se fait cette élévation dans les âmes non juslitiécs. V. Grâce et (jloire, append. II. (3j Conc. Trident., sess. vi, can. 3, 4, etc.

turels et divins. Donc, Marie n'est pas plus en nous la cause principale de ce genre de grâces qu'elle ne l'est des dons habituels, fondement et principe de la filiation divine.

Je le sais, il a plu à Dieu d'employer des agents créés à la sanctification des hommes, le corps de Jésus-Christ, par exemple, au sacrement de l'autel et, dans les autres, des éléments sensibles, comme l'eau et l'huile ; mais il n'en a pas fait ni ne pouvait en faire des causes efficientes principales ; ce sont de simples instruments qui portent le commandement et la vertu de Dieu jusqu'aux âmes pour les sanctifier ou les perfectionner dans la grâce.

La Sainte Vierge, si elle n'est pas cause principale, n'aurait-elle pas au moins^ dans la production de la grâce, ce genre de causalité qui convient aux instruments dont nous venons de parler? Voici la solution que donne sur ce point le grand théologien François Suarez, dans ses belles considérations sur les privilèges de la Mère de Dieu :

« C'est chose inouïe que la bienheureuse Vierge soit un instrument du Christ dans la production de la grâce : autrement, on pourrait dire aussi qu'il s'en sert comme d'un instrument pour la consécration de son corps et de son sang, dans l'action du sacrifice ; ce qui serait hérésie pure. Donc, elle n'est d'aucune manière cause efficiente de la grâce, principalement si l'on parle d'une loi régulière et constante. Pourtant, si quelqu'un prétendait que, dans des cas exceptionnels et par manière de miracle, elle a été choisie pour être l'instrument proprement dit d'une sanctification particulière, comme celle de Jean-Baptiste ou de tout autre, ce serait pour le moins affirmer une chose in-

en. IV. — DIVERS MODES d'eXERCICE f^ll

certaine; mais toutefois sans mériter la censure » (i), dont on serait digne, en transformant ce cas extraordinaire en règle commune.

Jusqu'ici, nous n'avons considéré que les grâces strictement dites : g-ràcc habituelle avec ses annexes; grâces actuelles appartenant de leur nature au même ordre que les dons sanctifiants.

Mais il est d'autres bienfaits ordonnés moins prochainement et moins strictement au salut de l'homme. Ai-je besoin de rappeler l'action des saints Anges ; de ces «esprits envoyés de Dieu pour prêter le secours de leur ministère à ceux qui doivent recueillir l'héritage du salut» (2) ? Oui dira tout ce que nous devons à ces princes de la cour céleste, devenus, par la charité de notre Maître commun et la leur, nos guides, nos protecteurs et nos gardiens? Leur action bienfaisante nons entoure et nous suit partout (3) ; invisibles, ils sont toujours là écartant les dangers, contrebalançant l'influence des puissances de l'enfer acharnées à notre perte, préparant à leurs protégés les occasions de bien faire.

Et leur action ne s'exerce pas seulement autour de nous. Encore que les entrées du sanctuaire intime de l'âme leur soientfermées, comme à toute autre créature de Dieu, ils peuvent cependant y faire pénétrer leur influence bienfaisante. Si l'homme, à l'aide des signes sensibles, a le pouvoir d'agir si puissamment sur l'homme pour lui communiquer ses idées et ses vues, pour l'émouvoir, le persuader et l'entraîner, l'Ange a, de par sa nature, une puissance incomparablement

(i) Suarez, de Mysteriis Christi, D. aS; S. i, | Dicendum primo .

(2) Hebi'., Il, 14.

(3) Psalm., xc, ii.

plus grande. Nos facultés organiques, les sens extérieurs, l'imaçinalion, la sensibilité lui sont ouverts. Il en peut exciter et déterminer les actes ; et grâce aux relations intimes entre ces actes et les opérations spirituelles de l'âme, atteindre celles-ci par ceux-là (i).

C'est par là surtout que les attaques du démon sont possibles et redoutables. La convoitise par elle seule est déjà pour nous unecausede combats et, tropsouvent aussi, de chutes; mais qu'elle devient autrement dangereuse, quand l'esprit du mal, agissant sur l'homme extérieur, l'excite et la pousse, afin que ses entraînements obscurcissent en nous le sens du devoir et paralysent la volonté (2) ! Malheur à ceux qui se livrent à cette tyrannie des passions; malheur à tout homme mortel, si la Providence qui veille sur ses créatures permettait aux esprits mauvais d'exercer contre nous toute leur puissance.

Or, ce que peuvent les anges déchus pour notre perte, les Anges fidèles le peuvent pour notre salut. Il leur appartient donc, à plus forte raison, d'agir sur nos organes, et d'arriver aux puissances spirituelles par l'intermédiaire des facultés sensibles. Et nous n'avons pas à craindre que leur pouvoir soit inférieur aux forces de l'ennemi. De part et d'autre, c'est la même nature spirituelle; et l'amour des uns pour nous égale au moins la haine des autres contre l'image de Dieu qui fait notre gloire. Enfin et surtout, la même providence, qui met des bornes à l'exercice de la puissance diabolique, ajoute une énergie nouvelle à l'action des anges commis à notre garde.

Or, pour en revenir au sujet dont ces considéra-

(i) s. Thom., I p., q. m, a. i, sqq.

(2) Voir, i'" Partie, i. vi. c. i,t. II, p. 85, suiv.

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lions sommaires sembleraient nous avoir écartés, la bienheureuse Vierge est la Souveraine du ciel, et tout spécialementla Reine des Ang-es. Et ce n'est pas un vain titre. Reine, elle en exerce les fonctions, et les esprits ang-éliques, de par la volonté de leur Roi, sont à ses ordres. Donc, nous pouvons et nous devons le croire, c'est elle après Dieu qui les envoie sur cette terre qui est aussi de son royaume, et près des hommes qui sont non seulement ses sujets, mais ses enfants. Donc, ce qu'ils opèrent autour de nous, en nous et sur nous, c'est elle qui le fait par eux, comme par des ministres joyeusement soumis à sa direction. Elle est donc, en toute vérité, la cause efficiente^ au moins médiate, des biens qu'ils nous procurent; non pas qu'elle donne à ses envoyés la puissance qu'ils déploient en notre faveur, mais parce qu'elle en use au profit des hommes et pour la gloire de Dieu.

Est-ce là tout ce que Marie peut faire pour nous dans cet ordre de causalité? Je répug-ne à le croire. Nous l'avons vu dans la première Partie de cet ouvrage, Marie, plus excellemment que tout autre saint, reçut en partage le charisme àe,s miracles. Or, ce pouvoir, elle ne l'eut pas seulement pour le temps de sa vie mortelle, et l'on ne pourrait, sans faire injure à son Fils, prétendre qu'il l'en a dépouillée le jour de son entrée dans la gloire. Ce serait aussi donner un trop éclatant démenti à tant de faits merveilleux dont les Annales de l'Eglise et les Vies des Saints nous ont conservé la mémoire. Marie vient donc à notre aide par des miracles.

Avant de chercher s'il y a là, pour elle, l'exercice d'une causalité efficiente, personnelle, immédiate, il convient de faire une distinction très importante. C'est

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que les miracles sont de deux sortes. Il y a les miracles de premier ordre, les miracles strictement dits, qui, soit par leurs effets, soit par la manière dont ils s'opèrent, dépassent toute activité créée : tels, par exemple, la résurrection d'un mort, ou la formation instantanée d'un organe. Il y a des miracles de second ordre, comme serait une g-uérison que des ag-ents naturels pourraient absolument produire, mais seulement à la condition d'être appliqués par un art plus puissant que l'art humain.

Manifestement, les premiers sont exclusivement l'œuvre de Dieu. Pas plus que les autres saints, Marie n'en peut être physiquement l'auteur. Sans doute, i s'est fait, dans le cours des siècles, une multitude de miracles, appartenant à cette première catég-orie, qu'on ajustement tenus pour des bienfaits dus à son maternel amour. Mais si elle en était cause, c'était par voie cV intercession J'ai bien lu dans saint Thomas, parlant en cela d'après le pape saint Grég'oire, que les Saints opèrent des miracles strictement dits, tantôt par prière et tantôt par puissance {i). Mais cette doctrine ne va pas contre ce que j'affirmais tout à l'heure. Dans ce dernier cas, en eflTet, comme l'a expliqué le saint docteur, ce n'est pas par leur vertu propre que les Saints opèrent (2). Toute leur action se borne à porter à la nature le commandement de Dieu.

Tâchons de rendre cela plus clair au moyen d'un exemple. Je le prendrai dans les Actes des Apôtres.

Voilà saint Pierre amené devant le cadavre de cette

(i) Sancli quandoque faciunt miracula oraiido, quandoque ex polestale D,; Patent ia q. 6, a 4-

(2) Opéra miraculosa nuUa creatura polest facere quasi agens principale ; i. e., iiisita virtute. S. Thom., 3 p., (j. 88^ a. 4. ad- 2.

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charitable veuve de Joppé : « Tabithe, lui crie-t-il, lève-toi; et elle ouvrit les yeux, et voyant Pierre, elle se mit vivante sur son séant » (i). Que fait l'Apôtre parsa parole? Il applique le commandement, c'est à-dire la puissance de Dieu, qui, seule, fait rentrer la vie dans ce corps inanimé. C'est là son action propre à lui. Mais, remarque expressément le livre des Actes, Pierre avait d'abord prié ; et c'est principalement grâce à cette prière que Dieu donna l'efficace à sa parole. C'est donc, en dernière analyse, par la prière que la créature opère ce premier genre de miracles; et voilà comment la très sainte Mère de Dieu les fait pour le bien de ses enfants.

A-t-elle souvent, comme nous le lisons ici du prince des Apôtres, concouru par une action présente et corporelle à l'application de la puissance divine, c'est une question dont l'examen nous mènerait trop loin ; d'autant plus qu'il supposerait une autre question non moins complexe, celle des apparitions personnelles de notre bienheureuse mère (2). Peut-on croire que, des hauteurs du ciel et sans descendre personnellement sur notre terre, elle puisse, par un simple vouloir, appliquer ainsi la puissance divine, à peu près comme un prêtre qui, par un privilège inouï, consacrerait à distance ; encore un problème dont il ne m'appartient pas de chercher ici la solution.

Quoi qu'il en soit, lorsqu'il s'agit des miracles de second ordre, c'est-à-dire d'effets merveilleux qui peuvent résulter d'un emploi des forces de la nature

(i) Act., IX, 40; col. II, 6, sqq.

(2) Pour cette dernière question, on pourra consulter utilement le P. Pierre Thyraeus, de Variis spiritiiuiii apparitionibas, 1. i, c. 5 ; c. ii, n. 206. (Coloniae Agripp., lôg^l.

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impossible à notre faiblesse, mais réalisable pour des esprits supérieurs et pour des êtres en possession de la gloire (i),rien n'empêche la bienheureuse Vierge de les produire ou immédiatement par elle-même, ou médialement par le ministère des Anges; tels eftîls n'étant pas de ceux qui réclament une puissance supérieure à toute activité créée. Mais, dequelque manière qu'on explique lintervention de la Mère de Dieu, il faudrait être aveugle pour ne pas voir son cœur et sa main dans un nombre toujours croissant de faits extraordinaires, attestés par d'irrécusables témoignages; et, sans doute, arrivés un jour, comme nous l'espérons de sa charité maternelle, au séjour de la lumière, nous admirerons des merveilles que notre état présent nous permet à peine de soupçonner (2).

III. — Toutefois, pour le dire encore, ce n'est pas là qu'il faut chercher la coopération commune de la Vierge à l'effusion des grâces qui nous viennent de la divine libéralité, mais dans son intercession, dans ses prières; intercession et prières par lesquelles Marie incline constamment le cœur du Fils à nous appliquer les fruits de son sang, et la miséricorde du Père à répandre dans nos âmes les dons du Saint Esprit. C'est pourquoi les Saints, quand ils parlent du pouvoir qui fait de cette bénie Vierge le canal des grâces, et la cause actuelle de notre naissance et de notre croissance dans l'ordre de la vie divine, l'appellent une toute-puissance suppliante. De là vient aussi que les Pères, voulant représenter ce qu'est Marie depuis

(i) s. Thomas, i p., q. iio, a, !i: de Potentia, q. 6, a. 3. (2) Cf. Suarez, de Mysteriis vitae Christi, D. 23, s. i, | Unde ulterius.

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son bienheureux Passage^ nous la montrent universellement dans l'acte d'une prière perpétuelle. Et c'est encore ce que nous disent tacitement, mais éloquemment, la plupart des peintures de la Mère de Dieu retrouvées dans les Catacombes. Son attitude au ciel est une posture de suppliante, d'Oranfe.

Il importe peu qu'elle se soit manifestée plus d'une fois dans d'autres attitudes : par exemple, assise la couronne en tête et parée d'un manteau royal auprès de Jésus ; ou bien encore enivrée d'une chaste ivresse, et penchée sur le cœur de son Bien-aimé qui l'attire et la soutient; ou, enfin, tournée vers les hommes et s'inclinant pour les bénir. Ces diverses positions n'expriment rien d'incompatible avec la première. Autrement, il faudrait dire aussi qu'il y a contradiction quand Jésus-Christ nous est présenté dans les Ecritures, tantôt assis à la droite du Père, tantôt debout, soit pour contempler ses martyrs et ses élus dans leurs combats, soit pour intervenir en notre faveur devant le trône de Dieu. Les Pères nous apprennent qu'il faut voir dans ces positions différentes une expression sensible des fonctions qui conviennent au Christ ressuscité (i). Et cette explication suifît à donner la clef des multiples positions attribuées à la Mère de Dieu. Mais pourquoi ne pas ajouter que toutes vont à son grand rôle d' Orante ?Nou.s la montrer dans l'appareil de sa gloire, c'est nous dire sa puissance d'intercession; quand je la vois près du cœur de Jésus, il me semble l'entendre qui le supplie d'avoir pitié des hommes pour qui ce cœur fut autrefois percé. Si elle se tourne vers nous, c'est pour savoir toutes nos misè-

(i) Judex est Christus cum residet; advocatus est cum assurgit, a dit quelque part saint Ambroise.

LA MÈRE l ES HOMMES. — I. — 27

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res, écouter nos g-émissements ou, mieux encore, répandre sur nous les bénédictions que nous ont values ses prières.

A la causalité d'impétration vient s'adjoindre la causalité des mérites ; non pas toutefois que la Sainte Vierge puisse maintenant acquérir quelque mérite, si parfait que soit son amour, si saintes que soient toutes ses œuvres. Au ciel, c'est le terme, et non la voie. On y porte les mérites de la terre, mais on ne les augmente pas. Si donc les mérites de la Vierge attirent sur nous les bénédictions célestes, nous ne le devons uniquement à ceux qu'elle présenta devant le trône de son Fils, quand il daigna l'appeler à partager sa gloire. Du reste, il en est de la causalité méritoire comme de la causalité efficiente. Elle ne doit pas être séparée de l'intercession.

Pour mieux entendre cette vérité, considérons d'abord le Fils dans son rôle actuel de Médiateur auprès du Père. Au sentiment de quelques théologiens, Jésus- Christ, depuis qu'il s'est dépouillé de notre mortalité, ne prierait plus d'une prière formelle. « Il est entré dans le ciel (non pour y faire l'office de suppliant, mais) afin de />araf^re maintenant pour nous devant la face de Dieu » (i). Il est là, « avec son propre sang, le sang de l'Agneau immaculé » (2), qui crie plus éloquemment que celui d'Abel (3), avec les traces glorieuses des blessures reçues pour le salut des hommes et la gloire de son Père, c'est-à-dire, avec ses infinis mérites, et cette présence même constitue toute sa prière. Que faut-il autre chose que celte apparition

(i) Heb., IX, 24.

(2) Ibid.. 12; 1 Pet., I, ig.

(3j HcLir , xii, 24.

CH. IV. DIYEUS MODES d'eXERCICE /41g

pour émouvoir le cœur de Dieu, et l'cng-ag-er à nous combler de ses grâces?

Certes, il faut l'avouer, Dieu ne peut rester indifférent devant un tel spectacle. Mais si efficace que puisse être ce genre de prière, il ne suffît pas à notre Sauveur, Aussi bien, l'Apôtre nous le montre t-il « toujours vivant afin d'intercéder pour nous » (i). Ce qui a trompé les théologiens dont je parlais tout à l'heure, c'est le langage de certains Pères, où la prière semble être donnée comme une fonction propre à Jésus-Christ vivant de sa vie mortelle. Mais, outre que ces Pères sont le petit nombre, on s'aperçoit, en y regardant de plus près, que leur opposition n'est qu'apparente. Ce qu'ils nient, ce n'est pas l'exercice formel de la prière, mais une manière de prier qui supposerait de l'infériorité dans la personne elle-même du Christ, et non pas seulement dans l'une de ses natures; c'est encore une prière qui s'adresserait uniquement à la divine miséiicorde, comme si le Prêtre éternel n'avait pas surabondamment acheté les bienfaits qu'il réclame pour ses membres; c'est une prière où, comme il l'a fait icibas, il invoquerait son Père non seulement pour nous, mais pour lui-même; c'est finalement une prière incompatible avec l'état présent de son humanité glorifiée, prière accompagnée de larmes et de sanglots (2), d'humbles et douloureuses prostrations (3). Voilà, d'après les différents contextes, la prière qui ne convient plus à Jésus-Christ triomphant. Et, pour le dire en passant, voilà pourquoi l'Eglise demande à Jésus- Christ, non pas de prier pour nous, mais d'avoir [ilié

(i) Heb., VIII, 25.

(2) Hebr., v, 7. ^^3j Luc, XXII, i4.

de nous, voulant, par celte différence de formules, exclure de la prière du Sauveur toutes les imperfections inhérentes à celles des simples créatures. Mais quoi donc empêcherait Notre Seig-neur d'exprimer à son Père les désirs qui le pressent de voir accorder aux hommes les grâces si chèrement payées? Ne faut il pas d'ailleurs qu'il expose ce que sa présence avec tous ses mérites ne suffît pas à dire, quels bienfaits il demande et pour qui? Or, cela même n'est-ce pas une prière formelle?

Le Docteur Angélique a résumé dans quelques mots substantiels ce double mode de prière : « Il intercède pour nous, d'abord en présentant devant son Père l'humanité qu'il a prise (et livrée) pour nous; ensuite en exposant le désir que sa très sainte âme a de notre salut » (r).

Or, ce qu'il a dit du Christ, saint Thomas l'enseigne des élus du ciel. « Les Saints prient pour nous de deux manières. En premier lieu, par une prière expresse, alors qu'ils adressent leurs vœux pour nous à la divine clémence; en second Heu, par une prière interprétative, fondée sur leurs mérites qui, toujours présents devant la face de Dieu, ne sont pas seulement pour eux un titre à la gloire, mais sont encore pour nous comme autant de suffrages et de prières tacites, tout ainsi quelesang- de Jésus-Christ, répandu pour nous, demande grâce en notre faveur » (2). Si nous distinguons ces deux modes de prière, g-ardons-nous de les séparer ; car, au fond, il y a là moins une double prière que deux éléments conslitu-

(i) s. Thom., Comment, in pp. ad Rom., e. VII, lect. 4. (3) S. Ihom., in Sentent, iv, D. 45, q. 3, a. 3.

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lifs de la racmc prière, c'est-à-dire, et ce qui fait la demande et ce qui la rend puissante auprès du Dieu. C'est pourquoi l'Eglise a soin de réunir ces deux choses, quand elle s'appuie sur le suffrage des Saints : « Nous vous demandons Dieu tout-puissant, que, par les sacrements que nous venons de prendre, avec le secours des mérites et des prières du bienheureux .loacliim, le père de la Mère de Notre Seigneur Jésus- Christ, nous participions dans le temps à votre grâce, et à votre gloire dans l'éternité... » (i). Et ailleurs : « Que, par les prières et les mérites de la bienheureuse Marie toujours Vierge et de tous les Saints, le Seigneur nous conduise au royaume des cieux » (2). La croyance à cette union des mérites et des prières dans l'unité d'une même intercession n'est pas chose nouvelle, au sein de l'Eglise : témoin le panégyrique des saintes martyres Bernice, Prosdoce et Domnine, prononcé par saint Jean Chrysostôme. « Ce n'est pas assez, prêchait-il aux fidèles, d'être venus près de ces bienheureuses dépouilles, au jour de leur fête; revenons d'autres jours supplier ces (rois martyres du Christ d'être nos avocates auprès de Dieu : car elles ont grand crédit, plus encore après leur mort que durant leur vie. Portant maintenant les sùgmalesdnChnsi, elles peuvent, en les lai montrant, tout obtenir du Roi. Puis donc qu'elles jouissent auprès de lui d'un tel pouvoir et d'une si intime amitié, pouvons-nous douter que, si nous gagnons leurs bonnes grâces par de fréquentes visites, nous

(') Mess? ch S. Joachiin., Posfcomm.

(:i] l'riit office de la Ste Vierj:\ an Capitule.

n'obtenions par leur assistance pleine miséricorde au trône de Dieu » (i)?

Tel est donc le grand moyen par où la Mère de Dieu, devenue notre mère, attire sur nous les bénédictions célestes et les trésors de vie surnaturelle ; ou, ce qui revient au même, concourt à l'application des mérites de Jésus-Christ : sa prière, mais une prière appuyée premièrement sur les mérites de son Fils, et secondairement sur ses propres mérites.

Or, quand je dis mérites, je n'entends pas seulement les mérites proprement dits, mais encore tout ce qui peut rendre un suppliant digne d'être exaucé. A ce point de vue la maternité divine, avec tous les privilèges de grâce et de gloire dont elle est le centre et la source, entre par elle-même dans l'ordre du mérite. N'est-il pas juste, en effet, que la Mère de Dieu soit écoutée de son Fils; la Fille de Dieu, de son Père ; l'Epouse de Dieu, du Saint Esprit, son royal Epoux?

Beaucoup d'auteurs ont parlé de la puissance que donne à la prière de Marie le mérite de sa maternité. Aucun peut-être ne l'a fait plus heureusement que l'abbé Arnaud de Bonneval, dans ce texte que nous avons déjà rappelé : « Désormais l'homme peut avec confiance s'approcher de Dieu, puisqu'il a dans sa cause le Fils pour Médiateur auprès du Père, et la mère pour médiatrice auprès du Fils. Le Fils montre au Père et son côté entr'ouvert et ses blessures, et la mère présente au Fils le sein qui l'a porté, les mamelles qui l'ont nourri. Il ne peut y avoir de refus là où conspirent et prient ensemble plus éloquemment

(i) s. Joann. Chrvsost., Or. panegyr . in SS. Bernicen., etc.,n. 7. P. G. L., 64o.

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que toute langue les marques de la clémence et les insignes de la charité » (i).

IV.— Avant de clore ce chapitre, écoutons et résolvons quelques difficultés. Elles sont de celles que le Protestantisme oppose à notre confiance dans l'invocation des Saints, et tout spécialement de la toute sainte Vierge Marie.

Comment, disent les hérétiques, la Vierge pourraitelle appuyer sa prière sur ses propres mérites puisque, d'après vous, il n'y a plus de mérites pour les élus du ciel; et, môme en supposant ces mérites, comment ne serait-ce pas faire injure à ceux du Christ que de les mettre en avant pour obtenir les bienfaits de Dieu?

Saint Thomas avait prévu la première partie de l'objection : nous pouvons donc apporter sa réponse. Elle est décisive. «Quoique les Saints ne soientplus en état de mériter, à partir de leur entrée dans la patrie céleste... (2), ils ont cependant mérité pendant leur vie de voir leurs prières exaucées après leur mort. D'ailleurs, autre est la valeur méritoire de la prière, autre sa force d'impétration. Le mérite consiste dans une certaine équation entre l'acte et ce qu'il revendique à litre de récompense : tandis que la force

(i) Ernald. Ceivnui., Tract . de Laudibus B.V. M.P L., t.CLXXXIX, 1726. Voici comment le chancelier Gerson résumait les différentes manières dont la Sainte Vierge assiste ses enfants dans leur marche vers la patrie céleste : Maria tripliciter adjuvat viatores. Iniperative. si non meritorie, propter stalum. Coiiiinissivcper aliquos Angelorum vel Sanctorum, (juales voiuerit destinare, cum sit suprema hierarchizans post Filium, purgando, illuminando et perficiendo. Coopérative , ([uandoijuc per principalem sui donalionem, secundum testimonia multis exhibita tam in vita quam in morte. . . Rursus ergo Maria polest ut cuivis in suo exitu praeseus consolatrix.duxlrix et proteclrix existât. Tract. VI sujier Magnificat. 0pp., t. IV, p. 3i6.

(2) Le saint dit plus explicitement ailleurs : à partir du moment où la mort les a retirés de I "état de la voie.

impélratoire de la prière s'appuie sur la libéralité de celui près duquel on intercède. Donc, encore que les S:iints ne soient plus en état de mériter, ils n'en restent pas moins en état de prier et de voir exaucer leurs prières » (i). Retenons la première partie de la solution : car c'est d'elle que nous avons besoin, puisqu'il s'agit d'une prière fondée sur le mérite.

Mais, dira-t-on, pourquoi parler des mérites antérieurs; n'ont-ils pas reçu de Dieu leur juste récompense, dans une gloire personnelle, adéquate à leur nombre comme à leur degré? Si donc la prière de Marie doit tirer du mérite quelque titre à se voir exaucée, il faut recourir à des mérites acquis au ciel : ils sont les seuls à pouvoir espérer une nouvelle récompense.

La solution donnée par saint Thomas suffit pleinement à dissiper cette difficulté. Soit! répondrons-nous avec lui, ces mérites ont reçu leur récompense, en tant qu'ils sont mérites strictement dits; mais tout acte méritoire est encore impétration et satisfaction, et la gloire ne périme ni l'une ni l'autre.

Ajoutons, et c'est la principale réponse, que les Saints ont, il est vrai, reçu le prix de leurs mérites : mais cette récompense elle-même emporte pour eux le privilège d'être unis de l'amitié la plus intime et la plus indissoluble avec Dieu; et, par suite aussi Je privilège d'obtenir de Dieu tout ce qu'ils demandent. Enlevez cette efficacité à leurs prières, leur béatitude n'est pas complète, et, par conséquent, il manque quelque chose à la récompense qu'ils ont méritée. Voici, pour me servir d'un exemple, un général dont la vail-

(i) s. Thom., in iv. Sent., D. 45) q. 3, a. 3, ad l\.

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lance a consolidé le trône de son roi. Aura-t-il le prix dû à ses services, si le prince se persuade avoir assez fait en Ini payant la solde réclamée par son grade, et ferme l'oreille aux recommandations qu'il lui adresserait en faveur de ses compagnons d'armes ou de ses enfants. Et vous croiriez que Noire Seigneur se tiendrait quitte envers Marie, parce qu'elle est dans le degré de vision béatifique qui répond à ses mérites, sans toutefois avoir aucun droit à solliciter efficacement des grâces pour ses fils de la terre? Ce serait avoir une étran^-e idée de la béatitude céleste et de l'amour de Jésus-Christ pour sa mère.

Venons à l'autre partie de l'objection. Si les Saints, dites-vous, appuient sur leurs propres mérites les prières qu'ils adressent pour nous à la divine miséricorde, ils font outrage aux mérites de Jésus-Ciirisl. C'est ou n'en pas faire compte ou, tout au moins, les tenir pour insuffisants.

Dites aussi que saint Paul faisait outrage à la rédemption du Christ, quand il disait : « J'accomplis dans ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ pour son corps qui est l'Eglise » (i). Insensés qui ne voyez pas que ces mérites des Saints sont fondés sur les mérites du Christ; et que, si la prière s'appuie sur eux, c'est encore pour aller à la source de toute grâce par les mérites du Christ. Donc, loin d'être une injure faite à ces infinis mérites, la prière des Saints et leurs mérites en sont la glorification : ils les rehaussent et les manifestent, comme les causes secondes sont la glorification de la cause première. Tout bien considéré, Dieu, quand il exauce les prières et les mérites des

(i) Col., ï, 24.

Saints, accorde la grâce à son Fils, Notre Seig-neur : car et ces mérites et ces prières n'ont de prix à ses yeux que pour autant que les mérites du Christ en sont le principe et le couronnement (i).

Une dernière objection, qui va moins contre l'intercession de la Sainte Vierg'e et des Saints qu'elle ne s'attaque à la manière dont nous, catholiques, nous la réclamons, c'est que nous les invoquons non pas comme des intercesseurs auprès de Dieu, mais comme des causes principales, je veux dire, comme les auteurs des bienfaits qui, d après notre propre doctrine, ont Dieu seul pour principe. Voyez, par exemple, ces prières de l'Eg-hse à la Vierg-e : brisez les chaînes des coupables, rendez la lumière aux aveug-les, écartez de nous tous les maux, et demandez tous les biens, etc., etc.

Que répondrons-nous ? Deux choses. Premièrement que, s'il y a crime, ce crime n'est pas uniquement celui de l'Eg-lise romaine. Il faut en accuser plus encore les églises d'Orient : car ces manières de parler reviennent plus souvent dans les écrits de leurs docteurs et dans leurs prières liturgiques que dans les nôtres. Que dis-je, il faut porter ces accusations jusqu'aux Apôtres. N'est-ce pas saint Paul, en effet, qui disait : « J'honorerai mon ministère, m'efiforçant d'exciter l'émulation de ceux de mon sang, et d'en sauver quelques-uns » (2). Secondement, et ce sera l'explication toute simple de ces formules et des autres semblables, c'est que la nature même des choses nous avertit du sens qu'elles peuvent et doivent avoir,

La Sainte Yierge et les Saints nous procurent les

(i) Concil. TrideiUin., Sess. VI, cap. i6, -et can. 33. (2) Rom., XI, 14.

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grâces de salut que nous leur demandons, mais en intercédant pour nous auprès de Jésus-Christ et de son Père, et c'est aussi de cette manière que nous les prions de nous les procurer. Au reste, si des explications étaient nécessaires, on les trouverait à toute heure dans les mêmes invocations dont on nous fait un crime. « Ecartez de nous tous les maux, demandez pour nous tons les biens, » est -il dit dans l'hymne à la Vierge que nous citions, il n'y a qu'un instant. Pries pour nons, répète sans cesse l'Eg'lise.

Lisez l'hymne des Vêpres dans la Fête de Tous les Saints. Vous y trouverez alternativement ces deux formes de prière : l'une par laquelle nous demandons aux élus du ciel les grâces qui font la sainteté de la terre et la g-loire de la patrie, « Anticjua cum praesentibus — Fntura damna pellite... — Exules vocate nos in patriam . .. — Coelitnm locate nos in sedibus. Délivrez-nous des maux présents et des anciens ; écartez les maux à venir. Appelez-nous pauvres exilés dans la patrie; Et faites-nous asseoir parmi les bienheureux ». Cela vous scandalise. Ecoutez ces autres paroles de la même hymne : « Placare, Christ e, servulis — Ouibus Patris clementiam — Tuaead tribunal gratiae — Patrona Virgo postulat. O Christ, pardonnez aux serviteurs pour lesquels la Vierg-e, leur patronne, implore la clémence du Père à votre tribunal de grâce ». Et encore : « Apostoli cum Vatibus — Apud seuerum judicem — Veris reorum fletibus — Exposcite indulgentiam. Apôtres et prophètes, présentez devant le juge sévère les vraies larmes des coupables, et sollicitez pour eux son indulgence». Chose singulière, c'est Marie surtout que, dans ces invocations, l'Eglise conjure de prier pour

ses fils; et c'est aux martyrs et aux prophètes qu'elle demande directement les grâces de salut : preuve manifeste que, dans sa pensée, l'une et l'autre formule renferme une seule et même signification (i).

Du reste, cette interprétation n'est pas nouvelle. Saint Augustin l'a plus d'une fois donnée. Parlant des miracles, et de ces miracles qui sont l'œuvre propre de la toute-puissance : « Voilà, dit-il, ce que/o/i/ les martyrs, ou plutôt ce que Dieu fait à la prière et avec la coopération des martyrs » (2). C'est ainsi que nous l'entendons, quand nous demandons à la bienheureuse Vierge l'une de ces guérisons morales ou physiques qui sont au pouvoir de Dieu seul ; et c'est ainsi que l'auteur des Actes attribue soit à saint Pierre soit à l'Apôtre des Gentils les étonnantes merveilles qu'il rapporte (3). Et c'est encore ainsi, pour prendre un exemple familier, que nous remercierions comme l'auteur d'un bienfait celui dont le charitable crédit nous l'aurait obtenu.

Voilà donc comment la toute aimante et toute aimable Mère des chrétiens poursuit à notre égard sa lâche maternelle; comment elle achève de nous enfanter à la vie du Christ.

Notre étude sur ce sujet serait terminée, s'il ne nous restait encore à résoudre trois difficultés, opposées par le protestantisme et par l'incrédulité. Marie, nous dit-on, perdue dans la vision de Dieu, toute absorbée dans la contemplation de la beauté suprême et dans son amour, n'a plus de cœur pour nous

(i) Voir II" partie, I. v, c. a, t. I, p. 879-380. Celte objection a d>jà ctc résolue pour les Grecs.

(2) S. August., De civit., L. XXXII, c. 10.

(3) Act., V, 12, sq.

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aimer, indifférente qu'elle est aux choses de la terre, d'autant plus que nos révoltes contre son Fils nous rendent indignes de ses faveurs. Marie n'a point cette puissance auprès de Dieu que lui supposent ses panégyristes. Ce qu'il lui dit aux noces de Cana : Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi, il le lui répéterait au ciel, si toutefois elle s'avisait d'intercéder pour nous. Enfin, Marie, eût-elle sur son Fils l'autorité qu'on lui suppose, ne pourrait l'implorer en notre faveur, si ce n'est peut-être d'une manière générale, indéterminée : car elle n'est plus au milieu de nous pour connaître nos besoins. C'est à résoudre très amplement ces objections si opposées au rôle maternel de Marie, que nous emploierons les chapitres qui vont suivre.

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