CHAPITRE PREMIER
Son amour ineffable pour les hommes, — les sources où il s'alimente, — et comment il s'active dans la béatitude, au lieu de s'endormir.
Puisque Marie continue surtout par ses intercessions d'exercer son rôle de Mère des hommes, à travers l'espace et le temps, il importe d'étudier à fond les aptitudes qu'elle a pour le bien remplir. C'est par là que sa maternité spirituelle se révélera dans toute sa splendeur.Or, quatre conditions lui sont nécessaires pour le parfait accomplissement de cette grande fonction. C'est d'abord un immense amour pour Dieu et pour les hommes, ses enfants adoptifs; c'est, en second lieu, une miséricorde sans bornes qui la rende compatissante à leurs misères; c'est aussi la connaissance intime, entière de leurs maux, de leurs actes, des soupirs qu'ils poussent vers elle; enfin, c'est une grande puissance sur le cœur de son Fils et de Dieu, le Père de toute bonté. Les adversaires eux-mêmes de la maternité de Marie ont reconnu, comme nous, qu'il lui faut tout cela pour être vraiment à la hauteur de sa
mission, puisqu'ils se sont efforcés de lui ravir ces titres à notre filiale confiance. Or, il nous sera facile de montrer que ce sont là des conditions portées au suprême deg-ré dans la céleste mère.
I, — Parlons, avant toutes choses, de son amour. Nous n'avons plus à dire de quelle ineffable charité le cœur de Marie brûle pour Dieu; quel sens profond elleatoujours eu de la bonté divine et de ses prédilections pour elle ; jusqu'où fut porté son zèle pour la gloire de Dieu; comment jamais âme vivante, à l'exception de celle du Sauveur, ne fut, comme la sienne, passionnée pour l'établissement et l'expansion du royaume de Dieu. Et maintenant, je le demande, un tel amour peut-il se désintéresser du salut des hommes et de leur sainteté ? Est ce pour lui chose indifférente que la famille adoptive de Dieu croisse en nombre, en grâce, en perfection? Serait-ce aimer Dieu, son honneur et sag-loire, que de ne pas désirer sur toutes choses de le voir adoré, servi, glorifié ? Or, ou les mots n'ont pas de sens, ou tout cela mène à la prière constante; puisqu'elle est pour Marie le moyen principal de prouver efficacement à Dieu sa reconnaissance et son amour.
Mais plus encore que l'amour de Marie pour Dieu, son amour pour les hommes est capable de nous révéler et la ferveur et la perpétuité de son intercession. L'amour de la Sainte Vierge pour les hommes, cet amour d'où jaillit la prière comme le ruisseau de la source, est chose tellement évidente qu'il est impossible d'en douter, lorsqu'on a connu ce qu'est Marie. Aiinerait-elle Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, plus que toutes les
cil. I. AMOUR POUll LES HOMMES /{35
■créatures ensemble, si le même amour ne s'élcndait pas universellementsur tous les hommes, quand, au témoig'uag'e de nos saints Livres, ces deux amours ne sont qu'un seul et même amour? Mais que d'autres motifs de nous aimer viennent s'ajouter à ce premier motif. Rappelons-nous que Jésus mourant lui lég-ua les hommes pour enfants dans la personne de son disciple, et la proclama notre mère, à tous. Or, ce ne fut pas ds la part du Sauveur une proclamation stérile. Souvenons nous-en, lui dire : Femme, voilà votre fils, •était du même coup lui mettre au cœur une tendresse en rapport avec la fonction maternelle qu'il lui confiait. Dieu ne fait pas à demi ce qu'il fait par lui-même. Prodigue de ses dons jusqu'à l'infini pour disposer la Vierg-e à porter dignement sa qualité de Mère de Dieu, il ne pouvait être moins libéral dans la préparation de cette autre maternité qui fait de tous les hommes les enfants de Marie suivant la grâce. Or, entre les qualités d'une more en est-il une plus naturelle que l'amour pour les fils qui lui sont donnés?
Rappelons-nous encore une autre véx'ité que nous avons établie par les Ecritures dans la première Partie de cet ouvrag-e ; c'est que, depuis la bienheureuse Incarnation, Dieu le Père étend ses complaisances paternelles jusqu'à l'humanité de son Fils. Il ne sait pas séparer dans son amour la nature humaine d'avec la nature divine, et l'objet de ses affections de Père est l'Homme-Dieu tout entier. Par une conséquence naturelle, le même amour du Père embrasse les fidèles, membres du Christ, avec leur chef; et cet ^mour, passant par la personne physique, englobe à cause d'elle, dans son unité, la personne mystique. C'est le fruit de la prière du Christ : « Mon Père,
a-l-il dit, que l'affection par laquelle vous m'avez aimé soil en eux; car je suis moi-même en eux », et ils sont en moi (i).
Ainsi, disions-nous, l'amour de la bienheureuse Vierge pour son Jésus embrassait en lui tout à la fois et la nature divine et la nature humaine, et l'homme et le Dieu, puisqu'une bonne mère aime tout ce (jui appartient à la personne de son fils. De là, cette conséquence encore que l'amour de Marie pour nous est une partie de celui qu'elle porte à Jésus; disons mieux, c'est le même amour maternel qui se dilate et s'étend suivant la mesure où Jésus-Christ lui-même reçoit de nous un accroissement dans sa personne mystique. Encore une fois, il est impossible de concevoir la Vierge aimant comme "à l'infini le Dieu fait homme, sans se la représenter, en même temps, pleine d'une immense tendresse pour nous, les frères, les images et les membres de Jésus-Christ : car ces deux amours se fondent en un seul par la force même des choses. Les justes, elle les aime parce qu'ils sont en Jésus-Christ; les pécheurs, pour qu'ils soient incorporés à Jésus-Christ (2).
Ne m'opposez pas qu'elle ne peut aimer ceux que le péché sépare de son Fils : car, aussi longtemps que la séparation n'est pas définitive, il les aime lui-même, non pas, certes, comme des membres vivants de son corps, mais comme des membres dont la destinée surnaturelle est de participer à cette bienheureuse union. Voilà comment Marie les aime; et ce que veut faire en eux son maternel amour, c'est de les préparer et de les amener à cette union.
(i) Joan., xvUj 26, col. 28.
(2) S. Thom., Quaest. clisput., De Caritate, q. un., s. 4» in corp.