CH. 1, — AMOUR POUR LES HOMMES
Rappelons nous, de plus, que Marie ne peut n^i^arder aucun homme, sans le voir comme inondé du sang de Jésus, versé pour lui. Elle sait mieux que tout autre de quel cœur son Fils l'a répandu, puisqu'elle était là, quand il s'est livré pour eux à la mort, témoin de toutes ses souffrances, et plus encore des intentions qui les lui firent accepter. Ne pas nous aimer, et d'un amour qui réponde à tant d'amour, ne serait-ce pas méconnaître le prix immense dont le Sauveur a payé notre commune rançon ?
Que dirons-nous encore? Lorsque le côté du Christ fut ouvert par la lance du soldat, Marie la première, et plus clairement mille fois que Jean et que Madeleine, contempla de ses yeux l'incendie d'amour allumé dans le cœur de son Fils, et les bienfaits sans nombre qui tendaient à s'échapper par cette blessure. Elle-même fut comme l'auxiliaire et l'inséparable associée de Jésus dans l'offrande qu'il fit de tout luimême pour le salut des pécheurs : elle avait sciemment et volontairement préparé le prêtre et l'holocauste, et son cœur battait à l'unisson du cœur de son Fils.
II. — Est-il croyable que cet amour de Marie se soit refroidi, parce qu'elle est entrée dans le ciel, celle fournaise éternellement brûlante de la charité, et qu'une fois assise sur le trône de sa gloire elle ait oublié ceux que son Fils a tant aimés, ceux qui lui furent si prodigieusement chers, aux jours de sa vie mortelle, qu'elle offrit pour eux, non seulement ses larmes, maisjusqu'à la dernière goutte du sang rédempteur? Il y aurait comme une folie sacrilège à le penser : car la charité, loin de se refroidir au ciel, y prend
de nouvelles ardeurs, au contact et dans la contemplation de l'éternel amour. Non, le ciel n'est pas la terre de l'oubli. « A Dieu ne plaise, ô sainte âme, disait Augustin à son ami Nébridius, à Dieu ne plaise que votre prière ail perdu de son efficacité, maintenant que vous pouvez intercéder en présence de la majesté divine, et que, ne marchant plus dans la voie, vous réçnez dans la pleine lumière. Je ne saurais me persuader que l'ivresse de sa béatitude m'ait effacé de sa mémoire, quand vous, Seig-neur, dont il s'abreuve, avez souvenir de nous » (i).
« Loin de nous, dit pareillement saintBernard, dans sa lettre sur la mort du saint évêque d'Irlande, Malachie, loin de nous, la pensée que cette charité si agissante sur la terre soit diminuée ou réduite à rien dans le ciel, maintenant que, reposant à la propre source de l'éternelle charité, vous aspirez à pleine bouche ce torrent dont les gouttes mêmes étaient ici-bas si délicieuses pour votre soif. La mort n'a pu vaincre en vous la charité ; car elle est forte, cette charité, plus forte même que la mort » (2), Il faut encore entendre le même saint développer les mêmes pensées, dans la touchante oraison funèbre qu'il fit de son frère Gérard, moine de Clairvaux comme lui, son conseillerdansscs doutes, et son consolateur dans ses épreuves : « Peutêtre, bien que tu nous aiesconnu selon la chair, tii ne nous connais plus à cette heure; et, parce que te voilà entré dans les puissances du Seigneur, tu n'as plus devant les yeux que sa justice, oublieux de nous. Je le sais, qui adhère au Seigneur est un même esprit
(i) s. August , Çonfess. 1. ix, c. 3, n. 6. P. L. xxxti, 766. (2) S. Bernard., ep! 874. ad fratres de Hybernia, de obitu S. Malachiae. P. L. clxxxii, 579.
en. I. AMOUR POUR LES HOMMES 4'^0
avec lui (i), et se transforme tout entier dans le divin amour, ne pouvant sentir ni goûter que Dieu, et ce que Dieu sent et goûte, tout plein qu'il est de Dieu. Mais Dieu est charité, et, par suite, plus on est proche de lui, pinson est rempli de charité. Certes, Dieu ne peut patir, mais il peut compatir; impassibilis est Deiis, sed non est incompassibilis ; lui dont le propie est défaire toujours miséricorde et de toujours pardonner. C'est donc nécessité que, toi aussi, tu sois miséricordieux, toi qui demeures en Dieu, bien que tu ne sois plus misérable : et si tu ne pâtis pas, tu compatiras. Donc, ton amour pour nous n'est pas diminué, mais transformé; et, parce que tu t'es revêtu de Dieu, tu n'as pas dépouillé toute sollicitude pour nous : car il a soin, lui, de nous (2). L'infirmité tu l'as rejetée, mais non la piété. La charité ne passe jamais (3) ; jamais non plus tu ne perdras mon souvenir » (4).
Or, notons-le bien, les motifs que nous avons développés sont universels ; ils s'étendent généralement à tous les hommes, sans exception. Voilà pourquoi le pieux et savant Idiot interprète de Marie ce que le Psalmiste a chanté du soleil : « Personne ne se dérobe à la chaleur de ses rayons » (5); c'est-à-dire, « à la dilection de la mère du bel amour ))(6).De même toutefois que plus on se rapproche du soleil, plus on en ressent la vivifiante influence, ainsi l'amour deMarie se montre plus bienfaisant pour ceux qui l'aiment et
(i) 1 Cor., VI, 17.
(2) I Petr., V, 7.
(3) I Cor., xm, 8.
(4l S. Bernard., Sermo in obitu fvatris siii Girardi, n. 5. P L., CLXxxin, 906, sq.
(b) Psalm. , xviii, 7.
(6j ContempI . de B. V. M., in proloj.
44o L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE
la servent avec une dévotion plus respectueuse et plus aimante ; et c'est encore ce qu'on veut signifier, quand on lui met sur les lèvres ces paroles de la Sagesse : « J'aime ceux qui m'aiment » (i).
III. — Où sont maintenant les objections que je signalais à la fin du chapitre précédent ? Marie, tout absorbée qu'elle est dans l'amour divin, n'a plus de sentiment pour nous. Mais ne voyez-vous pas que cet excès d'amour est cela même qui la pousse plus efficacement à nous aimer? Disons mieux : lextase de son amour pour Dieu est nécessairement une extase d'amour pour les hommes ; car autre n'est pas au ciel l'amour du Créateur, autre l'amour de la créature. Ils ne sont, en réalité, qu'un seul et même amour, tout ainsi que la vision de la beauté divine et la vision de la créature de Dieu sont une seule et même vision. De même donc que Marie, nous voyant en Dieu, nous voit avec une clarté d'autant plus grande qu'elle jouit plus parfaitement de la contemplation de Dieu; de même aussi, parce qu'elle nous aime en Dieu, son amour pour nous augmente dans la mesure de l'accroissement qu'à son entrée dans la gloire a pris en elle l'amour de Dieu.
Vous craignez que la jouissance ineffable du souverain bien n'éteigne en son cœur toute amoureuse compassion pour nous et nos misères : car ce serait, pensez-vous, mêler la tristesse à des joies incompatibles avec elle. Saint Bernard a dissipé ces vaines terreurs. Faudrait-il donc que Dieu, notre Père, et Jésus-Christ, notre frère, cessent de nous aimer.
(i) Prov., VIII, 17 ; col. Sap., vi, i3.
Lire S. Alph. de Liguori, Gloires de Marie, 1" p., c. i, | 3.
cil. I. — AMOUR POUR LES HOMMES 44'
parce que leur béatitude exclut tout ce qui n'est pas elle ? Disons plutôt que la félicité même de notre divine mère, en l'enivrant de ses délices, l'enivre aussi du besoin de la communiquer. Si la bonté divine tend si impétueusement à se répandre en dehors de Dieu, elle le doit à sa plénitude. Donc, loin d'être un obstacle à la maternelle bienveillance de Marie pour les hommes, son amour jouissant en est le stimulant et l'aig-uillon.