CHAPITRE II
La miséricorde de la B. Vierge. — Comment celle miséricorde découle naturellement de son amour, — Du titre de Mère de miséricorde, et les raisons sur lesquelles il est fondé. — Doctrine consolante des Docteurs et des Saints.
I. — Tel est l'amour de Marie pour les hommes. Que dirons-nous de sa miséricorde ? Les Saints ne se lassent pas de l'exalter et de la bénir. Il semblerait parfois qu'ils oublient toutes les autres perfections de la Sainte Vierge pour célébrer uniquement cette tout aimable qualité de leur mère. Et qui s'en étonnerait : est-il rien de plus doux, de plus cher, de plus réconfortant pour le cœur des misérables qu'ils se croyaient et que nous sommes, que n'est la miséricordieuse tendresse de la Reine du ciel ? Parlez-moi de sa g-randeur, de la gloire dont l'a couronnée son Fils, des privilèges sans nombre et sans nom qu'il lui a si libéralement prodigués, je m'en réjouis : elle est ma mère.
Dites-moi qu'au sein de cette grandeur et de cette gloire elle nourrit un ardent amour pour les hommes, c'est un nouveau sujet de joie, car il est doux d'être aimé d'une mère, et d'une telle mère. Et pourtant cette joie n'est pas sans inquiétude: mes péchés, mes ingratitudes envers son Fils ne l'obligent-ils pas à me fermer son cœur. Mais si j'apprends qu'elle est compatissante et miséricordieuse, autant qu'elle est
CH. II. MISÉUICORDE DE NOTRE MÈUE /j43^
aimante et glorifiée, voilà par-dessus tout ce qui me touche, me relève et me ravit.
Or, il est impossible d'en donter, la très Sainte Vierge est miséricordieuse. Pour en être convaincu, je n'ai qu'à me rappeler son amour et ma misère. En effet, qu'est-ce que la miséricorde ? « C'est, répond saint Aug-ustin, la compassion que nous avons au cœur pour la misère d'autrui; compassion qui nous pousse à lui porter assistance dans la mesure de notre pouvoir » (i).
Assurément, s'il faut à Marie des misérables à réclamer sa compassion, et des misères à soulager, cette vallée de larmes peut lui fournir abondamment les uns et les autres. Oue sommes-nous, surtout dans l'ordre spirituel, sinon l'indig^ence même, et qu'offrons-nous à ses reg-ards sinon mille sujets de pitié, surajoutés à notre pauvreté native ? Donc, rien ne manque du côté de la misère. Rien non plus ne saurait manquer du côté de la compassion. Car, en présence des misères, la compassion naît de l'amour et se mesure par lui. C'est en effet le propre de l'amour de faire estimer siens les biens et les maux des autres, parce que l'amour est un principe unifiant; si bien que cet amour se transforme naturellement en compassion, quand il voit souffrir ceux qu'il aime (2). Si donc la très sacrée Vierg-e est pour nous tout amour, il faut bien qu'elle soit aussi toute miséricorde, puisque nous ne sommes guère à ses yeux qu'un triste composé de misères.
(i) Mlsericordia est alienae miseriae compassio in corde nosfrn qua uliqne, si possimus, siibvenire compellimur. S, August., De Civil. Dei. 1. ix, c. 5. P. L. xli, soi.
(2) S. Thom., -3-2, q. 3o, a. 2.
Saint Thomas, chez qui j'ai pris cette analyse, signale encore d'autres causes d'où la miséricorde reçoit de nouveaux accroissements. C'est d'abord une alliance \ plus étroite avec ceux que la misère ou le malheur a frappés. Autre est la compassion que nousavons pour un père, une mère, autre celle qui nous émeut sur les peines d'un étranger. C'est encore l'expérience que nous avons faite nous-mêmes des maux qui nous sollicitent à la compassion. Il en résulte, avec un sentiment plus vif de ces maux, je ne sais quelle sympathie qui nous prédispose plus naturellement à prendre notre part de peines qui furent les nôtres, afin d'en adoucir l'amertume et d'en alléger le poids. C'est là ce que saint Paul exprime si heureusement, quand il écrit de Jésus-Christ, dans sa lettre aux Hébreux : « Nous n'avons pas un Pontife qui ne puisse compatir à nos infirmités : car il a été éprouvé en tout, à notre ressemblance, sauf le péché. Allons donc avec confiance vers le trône de la grâce, afin d'y recevoir miséricorde et d'y trouver la grâce dans un secours opportun » (i). Et ailleurs, dans lamême épître: « Comme les enfants ont participé à la chair et au sang, lui aussi s'en est revêtu... Car il a dû être en tout semblable à ses frères, afin de devenir auprès de Dieu un Pontife miséricordieux et fidèle, pour expier les péchés du peuple. En effet, par cela même qu'il a subi la souffrance et lépreuve, il est puissant à secourir ceux qui sont éprouvés » (2).
Comprenez-vous les conseils de Dieu? Son amour des hommes l'incline éternellement vers eux pour les arracher à leur misère. C'est pour cela qu'au lémoi-
(1) Hebr. iv, lo, i6.
(2 Hebr., ii, i4, 17, 18.
cil. II. MISÉUICOKDE DE NOTRE MERE /l45
g-nag"e de l'Eglise la miséricorde, une miséricorde qui ne se lasse pas, est sa qualité /j>roy>re (i). Mais, j'ose le dire, tant qu'il reste au sein de son infinie béatitude, sa miséricorde, si grande qu'elle soit, n'est pas complète. 11 y manque un je ne sais quoi de tendre et de compatissant qui ne J)eut avoir sa cause que dans une union plus réelle avec les misérables, et son complément que dans un être capable de sentir. Que fera notre Dieu, pour que sa miséricorde soit de tous points achevée ; tellement qu'elle brille à nos yeux d'un éclat sans égal, et que nous ne puissions en douter? Ce que l'Apôtre vient de nous dire ; il prendra notre nature avec toutes ses misères; et, s'il ne peut nous être semblable par le péché, le plus grand de nos maux, parce qu'il est le Saint et la sainteté même, au moins s'en revêlira-t-il autant qu'il le peut, pour en porter lajuste peine. Ainsi le Dieu fait homme fut-il miséricordieux pendant sa vie mortelle; ainsi l'est-il encore, assis à la droite du Père; avec cette différence toutefois que les sentiments de compassion qu'il garde en son cœur pour nos défauts, nos imperfections et notre misère, ne sont plus, comme ils l'étaient alors, mêlés de tristesses et d'angoisse.
Ainsi la miséricorde du Christ glorifié tient en quelque sorte le milieu entre la miséricorde des hommes et la miséricorde divine. Elle est libre comme celleci de toute impression contristante ; mais elle connaît expérimentalement comme celle-là les misères qu'elle soulage, et conserve, au fond du cœur de Jésus, les sen-
(i) Deus cui propriiim est misercri semper et parcere. Tiré des oraisons pour les morts. Miseiicors et miseralor Dominus. Psalm., ex, 4 ; eu, 8 ; CXI, 4, etc.
timents humains de pitié dont ces mêmes misères l'avaient si profondément touché.
Telle est maintenant la miséricorde de la Vierg-e, au ciel : c'est une compassion qui n'est surpassée que par celle de Jésus; une compassion fondée sur la communauté de nature etdépreuvesjunecompassionqui, pour n'être plus mêlée de douleur, ne se porte pas avec moins d'empressement à nous délivrer de nos maux.
J'ai dit : une compassion qui n'est plus mêlée de douleur, et c'est ce que nous avons déjà lu dans saint Bernard, et ce que répétera bientôt le chancelier Gerson. Oui voudrait en conclure que Marie n'est pas, en toute vérité, miséricordieuse, comprendrait bien peu ce qui fait l'essence même de la miséricorde ou de la* compassion. D'après le Docteur Ang-élique, notre miséricox'de à nous est formée de deux éléments : c'est d'abord un sentiment de peine, et de peine sensible, à la vue des misères d'autruij c'est ensuite un mouvement affectueux du cœur qui porte à soulag-er cette misère, comme on ferait de la sienne propre. Le premier sentiment, s'il demeure seul, n'est qu'une compassion stérile. Quant au second, il est, à vrai dire, ce qui constitue la vertu de miséricorde : aimer un malheureux et lui venir en aide d'un amour désintéressé. Voilà comment Dieu peut être miséricordieux et l'est en eiïet : « Miséricordieux, dit saint Thomas, d'une miséricorde qui n'est pas en lui à Vétat de passion proprement dite, mais à celui d'e^et ;deleile manière pourtant que cet effet procède de l'affection de la volonté, ex affecta voluntatis (i) w : car secourir un
(i) s. Thom., in IV SentenL, D. 46, q. i, a. i ; col. i. p., q. 21, a. 3.
en. II. MISÉRICOHDE DE NOTRE MÈHE ^4?
misérable sans le faire de cœur et par amour pour lui n'est ni compassion, ni miséricorde, mais égoïsme, indifférence ou calcul. Au ciel, Notre Seigneur et sa mère ont ce sentiment et quelque chose de plus. Quoi donc? Ce que notre pitié emprunte à l'élément sensible de notre être, mais épuré, transformé, dég-ag-é de toute impression douloureuse. Ainsi l'un et l'autre existent comme nous dans la chair; mais dans une chair capable de recevoir des émotions agréables, incapable d'éprouver les souffrances qui affligent la nôtre (i).
II. — Un titre où se résument et cette croyance et cette doctrine est celui de Mère de miséricorde, J/a^er misisricordiae. Mère de miséricorde, Marie l'est d'abord parce qu'elle nous a donné le Sauveur. Jésus-Christ, Fils éternel de Dieu, fut éternellement avec lui le Père des miséricordes. Mais c'est en recevant de Marie son humanité sainte qu'il est devenu miséricordieux dans toute l'étendue du sens qui peut appartenir à ce mot. Elle-même, en l'enfantant, l'a revêtu de miséricorde. L'auteur du sermon de l'Assomption, dans les œuvres de saint Jérôme, assure que Jésus-Christ, naissant d'une mère vierge, en a tiré la miséricorde et la mansuétude, comme deux fruits de cette terre virginale (2). Brebis raisonnable, en elle et par elle le Verbe s'est fait agneau.
Voulez-vous sur le même sujet une autre gracieuse
(i) Notons ici la difftruiice que met saint Thomas entrela miséricorde et la bonté divine. La miséricorde comprend la bouté, mais elle lui surajoute un élément : car elle va non seulement à répandre le bien ce qui est de la bonté, mais surtout à délivrer du mal. lu iv Sent, l, c. sol. 2.
(2) Ep. ad Paul, et Eusiach. d. 9, in IMantissa opp. S. Hieroa. P. L. XXX, i3i.
image? Lisez ce passage de saint Bernard: « Le Fils de Dieu était une abeille vivant parmi les lis et de leur suc, dans le séjour fleuri des Anges. Or, l'abeille divine est d'un vol rapide descendue des cieux à la pelile cité de Nazareth, c'est-à-dire à la cité des fleurs, suivant la signification du mot; et là, rencontrant le lis embaumé de la perpétuelle virginité de Marie, elle s'est glissée dans son sein pour s'y attacher par tout elle-même. La céleste abeille avait le miel et l'aiguillon : car le prophète, chantant sa miséricorde, exalte aussi sa justice (i). Mais en venant à nous par Marie elle ne relient que son miel, oublieuse de l'aiguillon, je veux dire la miséricorde sans les rigueurs de la justice. Aussi, quandles Apôtres demanderont à Jésus de consumer par le feu du ciel une ville qui ne l'avait pas reçu, il leur répondra: le Fils de l'homme n'est pas venu juger le monde, mais le sauver (2). Vous le voyez, elle n'avait plus d'aiguillon, notre abeille. Elle s'en montrait aussi dépouillée, quand, malgré tant de traitements indignes, elle exerçait la miséricorde et non le jugement» (3).
Mère de miséricorde, parce qu'elle nous a formé par son enfantement virginaU'auleur de la miséricorde?
(i) Psalm., c, I.
(2) Luc. IX, 54, sq.
(3) S. Bernard., De advent. Dom., serra. 2. n. 2. P. L. clxxxui,
Après ce texte de saint Bernard, qu'il me soit permis de tran.scrire une pensée non moins gracieuse d'un serviteur de Marie, le P. Binet, de la Compagnie de Jésus : « Quand Dieu, selon les rabbins, voulut puraîlre plein de majesté, il fit le ciel parsemé d'étoiles, et s'en para comme d'un vêlement royal. 11 se mit dans les fleurs et les parl'ums, quand il voulut faire sentir sa douceur. Afin de montrer sa richesse, il pénétra dans le sein de la terre, où il affina l'or et l'argent. Pour faire trembler l'univers à la pensée de sa justice, il habita les nuées tonnantes et de là darda ses carreaux. Mais quand il voulut opérer les miracles étonnants de ses éternelles m.iséricordcs, il se cacha dans le cœur de Notre Dame, et c'est là proprement le lieu de ses merveilles. » Marie, chef d' œuvre de Dieu, 1" p., c. i, | 5.