‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 73 sur 98 · CH. II. MISÉIIICOKDE DE NOTRE MÈRE A · texte numérisé non relu

CH. II. MISÉIIICOKDE DE NOTRE MÈRE A

Marie l'est encore,parce qu'elle-même n'existe ([ue pour une fin de miséricorde. Je parle surtout de cette miséricorde qui compatit aux malheureux coupables, et travaille à les délivrer du plus grand des maux, le péché.

Nous l'avons déjà prouvé. Dieu a créé cette bienheureuse Yie'rg-e pour les pécheurs ; tellement pour eux (qu'elle n'aurait pas existé, s'il n'y avait pas eu de pécheurs. Elle est la Reine des Anges; et pourtant ce n'est pas aux Anges, mais aux pécheurs, que Dieu l'a donnée. Enlevez le péché, plus de rédemption: sans rédemption, point de Rédempteur; et sans Rédempteur, plus de mère du Rédempteur. Donc, encore une fois, c'est aux pécheurs qu'elle doit son existence ; malheureux, parce qu'ils sont pécheurs ; heureux, parce qu'ils ont été l'occasion d'un si grand bien.

Est-il surprenant qu'elle se porte vers eux de toute l'impétuosité de son amour; ou plutôt, ne serait-ce pas aller directement contre sa destinée de leur refuser secours et pitié? J'admire chez les Saints une tendance qui leur est comme naturelle, à pleurer sur toutes les misères de leurs frères, et surtout sur leurs misères morales; et je ne comprendrais pas, après tant d'exemples, une sainteté qui ne fût pas prête à tous les sacrifices pour leur venir en aide et les sauver. Or, ce qui, dans les autres saints de Dieu, serait chose inconcevable, le deviendrait infiniment davantage, quand il s'agit de Marie. Pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas été créés expressément, comme elle, pour l'œuvre de miséricorde; parce qu'ils ne sont pas de par Dieu, comme elle, mère des misérables ; parce que le poids de leur existence ne les porte pas, comme elle, vers les pécheurs, non pour les rejeter et les condamner, mais

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pour les délivrer de leurs chaînes et les jeter libres et purs 'entre les bras de son Fils, leur père et leur Dieu. Montrez-moi le Sauveur des hommes rejetant les pécheurs, leur fermant ses bras et son cœur, et je vous accorderai que sa mère est insensible à leur misère. Mais puisqu'il les a tant aimés qu'il a versé pour eux jusqu'à la dernière g-outte de son sang-, il faut bien qu'elle aussi soit tout amour pour eux, puisqu'elle est venue du même éternel dessein, prédestinée comme lui pour le salut des pécheurs: car, pour le dire encore, « elle est devenue Mère de Dieu en vue de la miséricorde, Maria facta est Mater Deipropter inisericordiam » (i).

Si le lecteur veut bien se reporter à la première Partie de cet ouvrage, il pourra voir avec quelle onction nos pères ont célébré la Mère de miséricorde (2 et quelles considérations touchantes leur furent inspirées par ce titre. Il serait aisé d'extraire de leurs

(i) Ricard, a S. Viclore. In Cantic. cantic. P. ii, c. 3y. P. L. cxcvi, 5i8.

C'est dans le même ouvrage qu'on pcul lire cette louange de la miséricordieuse bonté de Marie : Cujus ubera adeo pietale repleatur, ut alicujiis notilia miseriae lacta, lac l'undant misericordiae, ncc possit miserias sci e et non subvenire. Ibid., c. 23, p. 475-

(2) \" Partie, /. 11, c. i ; t. i p. 127, suiv. Là, j'ai rapporté quelques ligjnes empruntées au.x; Contemplations du pieux Raymond Jordan. En voici d'autres qui ne sont pas moins capables d'exciter notre confiance dans la miséricorde de notre céleste mère : « Vous êtes vraiment une source de miséricorde. De même, en efFel, qu'une source s'alimente par des conduits souterrains d'où lui viennent continueliemeiït ses eaux, ainsi vous, ô Vierge Marie, vous êtes la source et la fontaine des eaux vives (Gant., iv i5), qui vont du Christ à vous, et de vous à nous ])éclieurs, sous la motion de votre commune bénignité. C'est l'immensité du divin amour, ô très pieuse Vierge, qui vous a donnée aux pécheurs : car la grâce que vous avez trouvée près de Dieu, vous l'avez reçue à l'occasion des pjchés. Oui vous êtes devenue Mèr de Dieu à cause des ])icheurs. Si l'homme n'avait point péché, nulle nécessité pour le Fils de Dieu de prendre notre chair. Voilà pourquoi vous êtes si prompte à dél'enser au profit des pécheurs la grâce que vous avez trouvée pi'ès de Dieu, à l'occasioj des pécheurs. C'est pourquoi les pécheurs peuvent s'approcher de vous en toute sûreté : vous leur avez été donnée ; tanf/aam sibi dalani )). Contemplât., P. V, contempl. i4; col. contempi. 16.

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œuvres bien d'autres payes semblables. Telle, entre autres, est celte invocation si filiale et si pressante, adressée par saint Anselme à notre commune mère. « Parmi les terreurs qui me pouisuivenl, dans la crainte qui me glace, ô Souveraine tiès clémente, quelle médiatrice invoquerai-je avec plus de ferveur que celle dont les entrailles ont porté la réconciliation du monde? Quelle intercession obtiendra plus facilement la grâce d'un criminel comme moi, que la prière de celle qui a nourri de son lait l'universel vengeur de tous les crimes et le miséricordieux auteur du pardon. De même, ô bieidieureuse Dame, qu'il nous est impossible d'oublier ces méiiles si glorieux pour vous et à nous si nécessaires; ainsi, \'ierge pleine de douceur, il n'est pas croyable que vous ferniiez votre cœur à des malheureux qui ^ous implorent.

« Le monde sait bien, et nous autres pécheurs du monde nous ne permettrons pas qu'on l'ignore; nous savons bien, dis-je, ô Notre Dame, quel est le Fils de l'homme, descendu pour sauver ce qui était mort (i), et de quelle mère il est le h!s. Quoi donc! o ma Souveraine, mère de mon espérance, oublierez-vous, par indignation contre moi, le mystère si iniséricordieusemenl annoncé, si heureusement prêché dans le monde et si amoureusement embrassé? Quoi ! le débonnaire Fils de riiomme serait venu librement sauver ce qui était perdu, et la Mère de Dieu pourrait fermer l'oreille aux cris de ce qui est perdu ! Le débonnaire Fils de l'hommi serait veiiu convier le pécheur à la pénitence (2), et sa bonne mère détîaignerait le pénitent qui l'invoque ! Quoi ! ce Dieu si bon, cet homme

(i) Luc, XIX 10.

(3) Luc, V, 32.

la douceur même, ce miséricordieux Fils du Père des miséricordes, ce compatissant Fils de l'homme serait descendu du ciel à la recherche du pécheur égaré; et vous, sa bonne mère, vous, la puissante Mère de Dieu, vous repousseriez un malheureux qui vous implore » (r)? C'est en ces termes que le saint archevêque de Cantorbéry résume, en les faisant passer dans sa prière, les principales raisons qui démontrent combien grande est la miséricorde de Marie.

Peu de temps après, saint Bernard, comme lui grand serviteur de cette Reine du ciel^ parlait aussi divinement de la miséricorde de Marie, quand, par exemple, il lui disait : « 0 bienheureuse Vierge, que celui-là se taise de votre miséricorde, qui se rappelle vous avoir jamais invoquée dans ses besoins, sans que vous l'ayez assisté. C'est [)ourquoi, nous, vos petits serviteurs, nous nous réjouissons avec vous de vos autres vertus; mais, c'est nous-mêmes que nous félicitons de celle-ci. Nous louons votre virginité, nous admirons votre humilité; toutefois la miséricorde a plus d'attraits pour les malheureux; elle leur est plus chère et plus aimable; ils se la rappellent plus souvent, ils l'invoquent plus fréquemment : car c'est elle qui a obtenu la réparation du monde et le salut universel.

« Oui donc, ô Vierge bénie, qui sera jamais capable de mesurer la longueur et la largeur, la hauteur et la profondeur de votre miséricorde? Par sa longueur elle assistera jusqu'aux derniers des jours tous ceux qui l'implorent. Par sa longueur elle s'étend jusqu'aux extrémités de l'univers. Sa hauteur monte jusqu'à la cité d'en haut pour en réparer les pertes, et sa pro-

(i) s. Aiiselm. Gant., Or. 5i ad B. V. M. P. L. eux, gSo-gSi.

cil. II. — MISÉIUCOUDE DE NOTRE MÈUE 4^3

fondeur descend jusqu'aux abîmes pour rendre à la liberté ceux qui étaient assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort : car par vous le ciel a été rempli l'enfer vidé, les ruines de la Jérusalem céleste relevées, la vie divine rendue aux misérables en qui l'avait tuée le péché » (i).

Voilà comment saint Bernard prouve la miséricorde de Marie par ses effets. Il la met plus heureusement encore en lumière par l'Evangile, dans un texte universellement connu de ceux qui récitent les Offices de l'Eglise, « Pourquoi l'humaine fragilité craindrait-elle de s'approcher de Marie? En elle rien d'austère ni de terrible; elle est toute douce, offrant à tous le lait et la laine. Feuilletez diligemment toutes les pag-es de l'Evangile ; et si vous y trouvez rapportés de Marie une seule parole dure, un seul reproche blessant, un signe enfin de la plus lég"ère indignation, je vous le permets, ayez sa bonté pour douteuse, et redoutez son abord. Mais si vous constatez, comme vous le ferez en effet, que tout en elle est plein de g-râce et piété, plein de compassion et de miséricorde, remerciez celui qui, dans sa bénignité, vous a pourvu d'une médiatrice qui ne peut en rien vous être suspecte, et qui tient largement ouvert pour tous le sein béni de sa miséricorde » (2).

Qu'on me pardonne si, dans une matière souverainement consolante pour nous, j'insère encore ici quelques extraits de la lihétorique divine, ouvrag-e composé par le célèbre Guillaume d'Auverg-ne, évêque

(i) s. Bernard., De Assumpt. B. V. serin. 4, n. 8. P. L. clxxxiii, 428. sq, i

(2) S. Bernard., serm. de XII Praeronat. B. V. u. 2. P. L. clxxxiii, 43o.

de Paris. « Je sais, disait à Marie ce savant évêque, je sais, ma chère Dame, que vous n'avez pas pour importune la multitude des pécheurs qui vous invoquent Au contraire, toute votre joie est de prier pour les misérables et d'assister de votre intercession toujours agréée et toujours efficace ceux qui sont en danger de se perdre. Car vous savez, ô très douce Mère de Dieu, mieux que tous les hommes etque tous les Anges, combien votre Fils à jamais béni tient à cœur notre salut, et combien sa miséricorde le presse de nous sauver. Vous savez aussi quelle gloire lui revient du salut d'un pécheur. C'est pourquoi, puisque vous aimez la gloire de votre Fils, plus que toutes les créatures ensemble, je ne puis douter que leur réconciliation ne vous soit immensément chère et désirable... » (r).

(( Or, poursuit l'évêque de Paris, insistant sur le rôle de médiatrice, que peut-on vous demander de meilleur que de remplir votre mission? Qu'y a-t-il de plus digne d'une mère que de promouvoir la gloire de son Fils ; de plus digne de vous que de faireja fonction pour laquelle vous êtes Mère de Dieu ? Vous avez été élevée à cette très éminente dignité pour la même fin pour laquelle le Fils de Dieu s'est fait votre Fils, c'est-à-dire pour sauver les pécheurs, et les réconcilier avec son Père" car Dieu était en Jésus-Christ pour réconcilier le monde... Puisque c'est pour cela que votre Fils est venu daus le monde, il est très juste que vous, très douce Mère de Dieu, vous vous appliquiez avec une diligence extrême à ce pourquoi vous furent conférés le bonheur et la gloire d'être la

(i) Guilielm. Alvernus, ep. Paris. De Rhetorica divina, c. i8, t. I. 0pp., pp. 357 et 358 (Paris, 1674).

cil. II. MISÉniCOnDE DE NOTRE MERE ^55

Mère tic Dieu, la Reine et la maîtresse du monde... D'autant plus que, s'il est permis déparier ainsi, vous êtes redevable aux pécheurs de tout de tout ce que vous avez de gloire, et même de votre divine maternité : car c'est à cause d'eux que tout cela vous a été donné.

i( Donc, nul doute que vous ne leur deviez les secours qui leur sont nécessaires» Et ces secours que vous nous (levez, vous ne les refuserez pas au misérable que je suis; vous y ajouterez même de nouvelles faveurs, m 'accordant au delà de ce que vous devez... Serait-ce donc à tort que toute l'Eglise des saints vous appelle son avocate et le refuge des misérables? A Dieu ne plaise qu'une Mère de Dieu, après avoir donné au monde la source de toute miséricorde, refuse jamais le secours do sa miséricorde au plus grand des misérables... C'est en vain que nous crierons, si vous vous taisez; nos paroles seront comptées pour rien devant votre Eils,si votre voix ne vient pas appuyer nos prières. Donc, ô glorieuse Mère de Dieu, que les entrailles de votre très bénigne miséricorde s'émeuvent en notre faveur ; de cette miséricorde incomparablement plus g-rande que tous mes vices et que tous mes péchés...

« Je vous en prie, n'allég-uez pas mes iniquités qui je le confesse, me rendent indig'ue des secours de votre pitié, de tout regard de votre miséricorde. Car il n'est pas juste que vous preniez parti pour la justice contre moi ou contre personne autre : ce serait combattre pour la justice contre la miséricorde; cette miséricorde, dis-je, à qui vous devez très certainement tout ce que vous avez de grâce, tout ce qui brille en vous de gloire, et, sur toutes choses, votre dignité de Mère de Dieu. Donc, à Dieu ne plaise que vous vous rangiez

du côté de la justice, ô très bénigne mère. Elle ne vous fait pas un devoir de vous opposer en aucune manière à la miséricorde de votre béni Fils, de qui vous sont venus tous vos privilèges; encore moins, à votre pro' pre miséricorde qui vous est à g-loire sur tous vos autres biens. C'est par votre miséricorde, en effet, que vous apparaissez surtout comme Mère de Dieu ; principalement aux yeux des pécheurs et des misérables, à qui vous obtenez le pardon et la gloire. Aucune autre créature, en effet, que sa mère ne pourrait impétrer de votre béni Fils tant et de si grandes grâces. En quoi, assurément, il vous honore non pas comme sa servante, bien que vous le soyez, mais comme sa très véritable mère» (i).

Je n'ai parlé que des auteurs occidentaux ; ce n'est pas que leurs frères d'Orient aient eu d'autres sentiments sur la miséricordieuse bonté de la Mère de Dieu. Leurs chants liturgiques, à défaut de tout autre témoignage, suffiraient à convaincre d'erreur un pareil soupçon. Ne peut-on pas lire dans leurs Menées des prières comme celle-ci : « 0 vous uniquement aimée de Dieu, vous êtes un abîme débordant de miséricorde envers les hommes. Par cette miséricorde sans fond, absorbez mes péchés, et purifiez-moi des souillures dues à mon irréflexion. Ainsi délivré des maux causés par mes négligences, je célébrerai perpétuellement et vos grandeurs et vos bontés » (2).

Saint Joseph le confesseur enchérit encore, s'il est possible, sur ce qu'on vient de lire, dans cette humble

(i) Gulielm. Alvern., Ibidem. On pourrait lire encore sur le même sujet de très pieuses considéralions dans Richard de Saint-Laurent, de Laudibus B. M. V., 1. iv, c. 22. 0pp. Alberti M., t. XX, pp. iSyi^g.

(3) Ex. Men., 11 april., in Vesper.,de S. Mart.Anlipat. Fietas Mariana Graecor., auct. P. Wangnereck. P. i, n. 887.

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