CH. II. — MISÉRICORDE DE NOTRE MERE
invocation qu'il fait à Marie : a Me voihi plong-;' dans un abîme de péchés... Je vous en conjure, donnezmoi le repentir, avec le pardon de mes fautes. Que tous soient dans la stupeur, en contemplant en moi les effets de votre surabondante miséricorde, l'océan sans fond de votre clémence, les trésors infinis de votre bénig-nité » (i).
Il est donc bien vrai : la Mère de Dieu, notre mère à tous, est, par excellence, la Mère de miséricorde. Mère de miséricorde, parce qu'elle a été uniquement créée pour coopérer à la miséricorde qui nous sauve ; mère de miséricorde, parce qu'en elle et par elle la miséricorde, jusque-là cachée dans le sein de Dieu, s'est revêtue de notre nature, afin de prendre avec elle le sentiment et l'expérience de notre misère; mère de miséricorde, parce qu'elle est par tempérament et par nature "comme une émanation de l'éternelle miséricorde (2); mère de miséricorde, parce qu'elle a tout ce qui fait la miséricorde, l'amour, la compassion, la volonté de venir en aide à nos misères ; mère de miséricorde enfin, parce que, d'après une ancienne et pieuse tradition, la Vierge elle-même aurait pris auprès de ses enfants ce titre béni de Alère de miséricorde que lui donne la sainte Eg-lise.
C'est ce que nous apprend saint Anselme dans l'une de ses plus touchantes prières à Marie. « Je me souviens, lui dit-il, et il m'est doux de me le rappeler, comment, un jour, désireuse de vous faire connaître aux malheureux comme leur unique secours, vous avez révélé votre nom mémorable à l'un de vos ser-
(i) Ibid., i3 april., post od. 3, de S.Martino papa, n.34o; col, n.346, 347 etc.
(2) Cf. Mariale Adami, Perseniae abbat., cum notis, P. L. ccxi, 761.
458 L. YI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE
viteurs qui touchait à son heure dernière. Vous daignâtes vous montrer à hii au milieu de ses ang-oisses. Me reconnais-tu? lui dites-vous ; et comme il vous répondait d'une voix tremblante qu'il ne vous reconnaissait pas ; vous, Notre Dame, dans votre bonté, vous lui dites d'une voix douce et caressante : Eh bien ! Je suis la Mère de miséricorde. Nous donc, si misérables, si infortunés, auprès de qui pouvons-nous aller plus sûrement g-érair sur nos calamités et nos misères qu'auprès de vous, pu'sque vous êtes en toute certitude et vérité la Mère de miséricorde? Mère sain te, mère unique, mère immaculée, Mère de miséricorde, mèred'inJulg-ence et de tendresse, ouvrez les bras de votre bonté compatissante, et rocevez-y ce mort dans le péché » (i).
(i) s. Ansfilm. Ornt. 4y-P- L-ct.viii, g'iy, sq. Le même fait est signaldans le beau traité de la (Conception de la bienheureuse Vicr2;e Marie, (n. 36, I'. L. CLix, 3i6), et peut être csl-ce une des raisons qui firent jadis attribuer ce livre à saint Anscl-ne. On trouve encore le même récit 'dans le traité de l'Incarnatinn, (c. ii, P. L. o.lxxx, 87) compos' par Hcnnann, abbc do Saint-Martin de Tournai. Ilermann le donne comme tiré de saint Anselnc. Celui ci pourtant n'en est pas le premier narrateur. C'est dans la vie de saint Odon, deuxième abbé de Cluny, écrite par le moine Jean son disciple, qu'il apparaît, je crois, pour la première fois. On lit donc dans celte vie qu'un jour le saint, passant sur un territoire infesté de brigands, fut rencontré par un jeune homme appartenant à l'une de leurs bandes. Or, celui-ci, touché jusqu'au cœur de l'air de bonté de l'abbé Odon, se jeta tout à coup à ses pieds, le suppliant avec larmes d'avoir pitié de lui .. Odon, après avoir constaté la triste profession du jeune homme, lui dit : « Allez; corrigez d'abord vos mauvaises habitudes, et puis vous songerez à la vie monastique ». Et moi, répondit le vo'eur, puisque vous me rejetez, je retourne à la voie de la perdition; mai-: Dieu vous redemandera mon àme.
Le saint, ému d'ime miséricordieuse piti', l'admit dans son monastère. A[>rès quelques années d'une vie toute d'obéi' sance et de prière, le nouveau moine tomba gravement mala.le. Or, avant de rendre son àme à Dieu, il fit appeler son père, le sai^t abbé, pour lui faire un der nier aveu et réclamer un suprême pardon. L'aveu portait sur deux fau tes ; il avait donné sa tuniq-ie, et de plus il avait pris au célérier une corde de crin. La tunique devait couvrir la nudité d'un pauvre; quant a la corde, il s'en était serré !e corps en punition de sa gourmandise, mais si étroitement qu'on ne put l'eidever sans arrach r des lambeaux de chair. « Puis le mourant ajouta : Celte nuit, mon père, j'ai été comme élevé au ciel dans une vision. Uoe dame d'une majesté et d'une
cil. II. MISÉRICORDE DE NOTUE MÈRE /(Sq
Ce que Job, cet antique patriarche de ITdumt'e, disait de lui-môine, Marie peut se Tappropi-ier mille
beauté sans pareilles s'est présentée devant moi, qui m'a dit : Me connais tu? — Non, Madame, ai je répondu. Et elle a repris : Je suis la Mère de miséricorde. —El moi j'ai dit : Madame, que voulez-vous que je fasse? — Et elle : Dans trois jours, tu viendras ici, et à telle heure. Et le voleur pénitent mourut au jour et à l'heure prédite. Et de ce moment notre père, ajoute le narrateur, prit l'habitude d'appeler la bienheureu-^e Vierçe Marie du nom de Mère de misi'ricorde ». Vita S. Odonis, abbat. Gliiniac. secundi, a Joanne nionacho, n. 20. P. L. cxxxui,
S'il fallait en croire de pieuses traditions, la b:eiih'>ureuse Vierg:e auraitdaiçué plus d'une autre fois prendre le même litre de !\[èrc ou de Reine de miséricorde, auprès de ses fidèles serviteurs. Théodoric dt Appoldia raconte du bienheureux Dominique qu'après avoir passé, suivant sa coutume, une partie de la nuit en pieuses veilles, dans l'é fflise de sou Ordre, à Sainte-Sabine, il entra dans le dortoir où les frères prenaient leur repos, et s'arrêta dans un coin pour prier. Or, en levant les yeux, il vit en face de lui troi-; vierges d'une admirable beauté; mais celle du milieu l'emportait incomparablement sur les deux autres. L'une de ces de nières portait à la main un vase d'une grande richesse, plein d'eau bénite, et sa compagne présentait un aspersoir. El la Reine, passant avec ses deux suivantes à travers le dortoir, aspergeait les frères et fai^^ait sur chacun d'eux le signe de la croix. Alors, le bienheureux Dominique, se relevant de sa prière, alla au devant de la Reine jusqu'à l'endroit où était suspendue la lampe, et tombant à ses pieds il lui dit : Je vous conjure. Madame, de me dire à moi, voire serviteur, qui vous êtes... Et la Reine lui répondit: Je suis cette Reine de miséricorde que vous invoquez pieusement tons les jours, à la fui des vêpres. Et quand vous chantez : Eia erjo, advorata nosira..., je me prosterne devant mon Fils, priant pour la confirmation de votre Ordre. Et Dominique, rempli d'une filiale confiance : Quelles sont, demanda-t-il, les deux vierges, qui vous accompagnent? Cécile etCatherine, répondit Marie. — J'ai tiré ce trait du P. Paciuchelli O. P. (E.vercilationes dormitantis animae... ad diligendam SS. Deiparam, Excitatio XI in Salue Rpijinn, p. 869, c. i); et lui-même renvoie son lecteur soit à la Vie d i H. Dominique par Théodoric (L. 11, c. i3) soit aux Annales des Prêcheurs par Bzovius et Malvenda, ad a. i-!i8. On trouve aussi le récit dans les Acta sancturiiin, i4 August., vie de S. Dominique, | i3, p. 583
Saint Alphonse de Liguori, dans ses G'oires de.Varie, rapporte également une apparition de la Sainte Vierge à un frère nommé Léodat, appartenant à la famille dominicaine, où cette divine mère, interrogée sur son nom, auraitrépondu comme au voleur converti : Je suis la Mère de miséricorde. L"s .-\nnales des Prêcheurs (ad a. laSS) lui font dire ; Je suis la Mère de Dieu.
Il me souvient d'avoir encore lu quelque chose de semblable dans les Révélations de sainte Brigitte : « Je suis' la Reine du ciel et la .Uére de miséricorde, lui disait un jour Marie; je suis la joie des justes, et la porte qui donne accès aux pécheurs auprès de Dieu. 11 n'est personne, si maudit soit-il, à qui ma miséricorde fasse défaut, tant qu'il vit sur cette lerre.... personne, à moins d'êlre absolument réprouvé, qui ne puisse en m'invoquant revenir à Dieu et trouver miséricorde » [Revs!.
46o L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE
fois plus justement : « Dès mon enfance la miséricorde a cru avec moi ; avec moi elle est sortie du sein de ma mère » (i). Et cette miséricorde elle ne l'a pas laissée derrière elle, ens'élevant au séjour de la gloire. « Que peut désormais vous refuser la Mère de miséricorde, après qu'elle a bien voulu livrer son propre Fils pour nous délivrerdenotre misère? Qu'est-cedonc qu'elle ne
L. VI, c. lo). Et encore : « Tout le monde m'appelle Mère de miséricorde, et vraiment la misi'ricorde de mon Fils m'a faite mist'ricordieuse. C'est pourquoi, malheureux à jamais celui qui, le pouvant avec une si grande facilité, ne vient pas à la miséricorde. » (Ibid., L. ii, c. 28).
Finissons par un dernier trait. On le trouve dans le Recueil d'exemples, inst'ré par saint Alphonse à la fin de ses Gloires de Marie, t:ous le n. 33. Le saint renvoie comme à la source au P. Auriemma (Affect., L. 11, c. 8). Un écolier avait appris de son maître à redire souvent à la sainte Vierge Je vous salue, ô Mère de miséricorde. Or, au moment de sa mort, la bienheureuse Marie se montrant à lui : Mon fils, lui dit-elle, ne me reconnais-tu pas? Je suis cette Mère de miséricorde que tu as tant de fois saluée. A ces mots, le pieux enfant, étendant les bras vers elle, et le visage rayonnant d'un céleste sourire, expira doucement.
Dans tous ces récits c'est la bienheureuse Vierge qui se donne ellemême le titre de Mère de miséricorde. Voici maintenant une pieuse apparition où Jésus Christ lui confirme la propriété de ce nom béni. Sainte Brigitte raconte d'elle-même qu'elle vit une fois la Mère de Uieu sollicitant de son Fils plusieurs j: races pour un malheureux bandit qui, parmi ses crimes, avait conservé quelque crainte des jugements de Dieu. Et Jésus- Christ de lui répondre; r Bénie soyez-vous, ma mère bien-aimée... Vos paroles ont pour moi la douceur du vin le plus délicieux; elles me sont agréables au delà de tout ce qui se peut imaginer... Bénie soit votre bouche, bénies vos lèvres d'où procèdent toute miséricorde envers les malheureux pécheurs. C'est justement, qu'on vous appelle Mère de Miséricorde. Vous l'êtes en vérité : car vous ne dédaignez aucune misère et vous inclinez mon cœur à la pitié. Demandez donc ce que vous voulez; ni votre charité ni vos demandes neseront frustrées ». Révélait. S. Birgittae, L. vi, c. 28, t. II, p. >8. (Romae, 1628).
Ces fai'.s et ces visions sont-ils tous authentiques? Jel'ignore, bien que je n'aie pas de raison positive de les rejeter. Fn tout cas, tant d'exemples et d'autres qu'on pourrait tirer indéfiniment d'une foule de Recueils, prouvent au moins cette vérité certaine : c'est que, toujours et parlout, si grande et si profonde a été la croyance à la miséricordieuse et puissante bonté de Marie, que les témoignages les plus extraordinaires de cette bonté semblaient tout naturels. Ce que je dis des faits concernant la miséricorde de la B. Vierge, je le dirais de tant d'autres où brillent ses autres attributs maternels. Légendaires ou réels, ils sont une démonstration du pouvoir et de la tendresse infinie qu'ils nous révèlent en action : car ils n'auraient été ni si universellement racontés ni si simplement admis, si Marie n'était pas pour nous pécheurs, pour nous ses enfants, la mère qu'ils représentent.
(i) Job., XXXI, 18.